© Studio Ghibli

Perle des Studios Ghibli, Kiki la petite sorcière a aujourd'hui 30 ans

La sorcière de Miyazaki a été plus importante qu'on ne le croit. Et elle l'est toujours pour ceux qui s'en souviennent.

Seulement un an après Mon Voisin Totoro, en 1989, Hayao Miyazaki dévoilait son cinquième long-métrage, Kiki la petite sorcière. Celui-ci fête aujourd’hui ses 30 ans et a été bien trop peu estimé face aux chefs-d’œuvre La Princesse Mononoké et Le Voyage de Chihiro. Il est temps de rendre à notre sorcière favorite le respect et la valeur qu’elle mérite, elle qui s’est battue pour trouver sa place dans la société, avec pour seule aide, son compagnon à quatre pattes.

Adaptation du livre pour enfants du même titre d’Eiko Kadono, le film retrace le parcours initiatique de Kiki, une apprentie sorcière livrée à elle-même lorsqu’elle s’installe dans une nouvelle ville, en apparence européenne, pour respecter les traditions de sorcellerie. Tentant d’abord de se découvrir elle-même et ses propres pouvoirs, elle finit par s’interroger peu à peu sur la place et le rôle qu’elle souhaite ou doit tenir dans son environnement. Se forgeant grâce à ses interactions sociales et à l’analyse qu’elle fait des gens qu’elle rencontre, elle comprend pas à pas ce que son statut de sorcière implique, ce qui lui permettra (enfin) de trouver une place au sein de sa communauté.

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Kiki a assuré la pérennisation des Studios Ghibli

Quand l’idée d’adapter Kiki la petite sorcière émerge pour l’encore fragile Studio Ghibli, Miyazaki est pris dans la réalisation de Mon Voisin Totoro et préfère se contenter de n’en être que le producteur. Il confie alors la tâche à deux débutants, Sunao Katabuchi et Nobuyuki Isshiki. Mais très vite, insatisfait du scénario et inquiet pour l’avenir des Studios Ghibli, Miyazaki se sent contraint de prendre les commandes de ce film, qui lui rappelle le quotidien des jeunes employés de son entreprise. Alors que le film devait être modeste et connaître seulement un succès intimiste, le réalisateur s’éprend de l’histoire de Kiki et part avec ses équipes aux quatre coins de l’Europe pour représenter le plus fidèlement possible les paysages dans lesquels elle évolue. Il va même jusqu’à s’inspirer des visages et personnalités de son entourage pour imaginer les personnages qui régiront ce qui, de fil en aiguille, est devenu un long-métrage fondateur pour les studios.

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Réalisé traditionnellement à l’aide de celluloïds, Kiki la petite sorcière est le premier succès au box-office des studios de Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Il cumule 2 640 619 entrées rien qu’au Japon et rapporte 2 170 000 000 yens, soit trois fois plus que son budget de production. Le film est d’ailleurs la plus grande réussite du box-office nippon en 1989 et parvient par la suite à vendre quelques centaines de milliers de VHS à travers le monde. Kiki la petite sorcière se fait même distribuer par Buena Vista Entertainment (filiale de Disney) au sein du monde anglophone et sera diffusé sur 17 chaînes de télévision japonaises.

Selon Toshio Suzuki, ancien producteur et président des Studios Ghibli, "Kiki a apporté aux studios un système économique fiable", contrairement aux trois premiers films, plus onéreux et risqués. Sur Kiki la petite sorcière repose aussi la réputation des Studios Ghibli, devenue véritablement solide après ce cinquième film d’Hayao Miyazaki. Après lui, les coûts de production ont drastiquement augmenté, les animateurs jusqu’alors victimes de postes instables ont été embauchés à temps plein, et de nouveaux talents ont pu être recrutés. S’il n’est pas le long-métrage Ghibli le plus célèbre, il n’en reste alors pas moins l’un des plus déterminants.

Kiki, une jeune fille indépendante en quête de soi

Quant au scénario, il a été adoubé des critiques pour son aspect intemporel. D’abord, Kiki est une jeune fille qui, bien que sorcière, est confrontée aux débuts inévitables de la vie active. Elle doit apprendre à gagner de l’argent pour vivre, à vivre sans l’aide de ses parents ou encore à devoir s’éloigner de ses racines par obligation. Malgré ses pouvoirs surnaturels, qui lui permettent de discuter avec son chat et de voler sur un balai magique, celle-ci, alors âgée de 13 ans, découvre à ses frais la réalité de la vie. Elle comprend aussi qu’on peut trouver du positif dans tout, et que c’est là "la véritable magie du quotidien".

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Comme à son habitude, Hayao Miyazaki offre le portrait d’une jeune fille forte et indépendante, déterminée à réussir ce qu’elle entreprend. Ancêtre de la Princesse Mononoké et de Chihiro, Kiki vêtue de son énorme nœud dans les cheveux, part à la rencontre de son destin. Et s’il lui arrive d’être attristée par cette nouvelle ville, elle n’a pas peur de relever des challenges toujours plus grands pour parvenir à effectuer l’ensemble de ses livraisons. À mesure qu’elle évolue dans ce nouvel univers, la sorcière prend le temps de remettre en question son identité, les coutumes de sa communauté et son rapport aux traditions. Un ensemble de réflexions essentielles à la construction d’un individu. Cette femme en devenir élimine un à un ses doutes jusqu’à ce qu’elle puisse croire en ses instincts. Impressionnant non ?

Perte de repères, solitude et héritage culturel

Mais pour en arriver à ce tel cheminement intellectuel, Kiki renonce, comme le veut la tradition, à tout ce qu’elle connaît depuis sa naissance pendant une année. Loin de chez elle, de ses proches, et d’individus qui lui ressemblent, elle prend connaissance d’un nouveau monde, où elle est considérée comme quelqu’un de bizarre. À Koriko, les jeunes de 13 ans s’amusent le soir avec leurs amis, s’habillent au gré des modes et n’ont pas à se soucier de gagner de l’argent. Pire encore, ils ne sont pas impressionnés par sa magie et la considèrent comme une marginale. Là-bas, les adultes n’arrivent pas à comprendre que ses parents aient pu la laisser partir de chez elle à 13 ans seulement. Elle qui adore ses vêtements traditionnels au début du film, change de perception à mesure qu’elle comprend que personne à Koriko ne se vêtit comme elle.

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À force de faire des rencontres avec ses livraisons, elle se lie d’amitié avec Ursula, une peintre qui ne s’intéresse ni à la religion ni aux coutumes de ses aînés. Libre de faire ce qu’elle veut, sa personnalité impressionne Kiki, qui ne savait même pas qu’on pouvait vivre sans respecter les normes sociétales. Au début, elle tente de faire comme les autres pour pouvoir s’intégrer, puis elle prend confiance en elle et en vient à assumer ses origines.

C’est de cette façon qu’elle décide de devenir elle-même en honorant certaines leçons de ses parents, tout en lâchant celles qui ne lui conviennent pas. Le récit de Kiki reflète alors des sentiments qui ne semblent étrangers à personne, quand bien même celle-ci ne nous ressemblerait pas forcément. L’enjeu prend des égards universels : comprendre que la différence n’est pas une faiblesse, mais bien une force.

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Miyazaki livre aussi un portrait encore actuel de la dépression en dépit des années passées depuis sa sortie. Kiki se sent souvent seule tant son mode de vie change du tout au tout au cours du long-métrage. Sa solitude, qu’on pourrait aussi considérer comme une dépression, est fidèlement dépeinte, si bien qu’elle perd ses pouvoirs tellement elle est frustrée de ne pas parvenir à trouver sa place. Cette impression de ne pas être acceptée et de devoir changer pour être aimée l’anime et lui fait se sentir incomprise. C’est seulement lorsqu’elle voit l’un de ses amis en danger, appelé Tombo, qu’elle agit et récupère sa force. Et c’est d’ailleurs dans ce moment, où elle n’a fondamentalement aucun autre choix que d’être elle-même pour tirer un proche d’affaire, que les habitants de Koriko se mettent à la voir différemment et à l’apprécier telle qu’elle est.

Entre voyage et émancipation, on ne peut que reconnaître que Kiki la petite sorcière a été essentiel pour les Studios Ghibli. Il l’a aussi été pour ces enfants, adolescents et adultes un peu paumés pour qui le regarder n’a pu être qu’un grand soulagement. Car c’est là la magie derrière les œuvres de Miyazaki : qu’importe l’âge de celui qui regarde, leurs vastes thématiques feront écho. Trente plus tard, Kiki la petite sorcière semble encore être rassurant pour de nombreuses générations, et montre qu’il n’y a pas à avoir honte de ce qu’on est. Un fort message d’acceptation, qui paraît d’autant plus important dans une ère sociale où la vie en communauté ne cesse de se fragiliser.

 

Par Eléna Pougin, publié le 29/07/2019

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