Gustave Kervern et Benoît Delépine : "La vie, c'est pas la fashion week"

Les réalisateurs de Saint Amour nous parlent vie sentimentale, œnologie et agriculture, et nous expliquent pourquoi ils aiment tant filmer ce qu'on ne voit pas, d'ordinaire, au cinéma.

Benoît Delépine et Gustave Kervern, du Groland au Salon de l'Agriculture (Benjamin Marius Petit/Konbini)

Benoît Delépine et Gustave Kervern, de Groland au Salon de l'Agriculture. (© Benjamin Marius Petit/Konbini)

Vincent Lacoste en taxi parisien mytho, Benoît Poelvoorde en fils d'agriculteur un peu trop porté sur la bouteille, Gérard Depardieu en éleveur aimant et philosophe. C'est ce casting foisonnant que Benoît Delépine et Gustave Kervern nous invitent à admirer dans Saint Amour, deux ans après l'introspectif Near Death Experience et cinq ans après le foutoir du Grand Soir.

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Ce long métrage aborde l'amour, bien sûr. Mais aussi les amours – ce n'est pas pour rien que le mot devient féminin une fois passé au pluriel – les amours de ces trois personnages, condamnés à mieux se connaître dans une improbable épopée sentimentale et éthylique à travers la France, le long de la route des vins... en partant du Salon de l'agriculture.

Konbini a rencontré Gustave Kervern et Benoît Delépine, vétérans de Groland et cinéastes pas comme les autres. Ils partagent leur goût pour la France rurale et périurbaine qu'on ne montre jamais au cinéma, leur admiration pour le métier d'agriculteur aujourd'hui, leur ardeur pour les tournages burlesques et leur plaisir de filmer la doublette Poelvoorde-Depardieu, ces deux acteurs bigger than life qui n'ont sans doute pas lu le scénario de Saint Amour avant de se pointer sur le tournage. Interview amoureuse.

Konbini | Vous avez mis trois ans afin d'avoir les autorisations pour tourner au Salon de l'agriculture et, au début, vous souhaitiez tourner intégralement le film là-bas. Pourquoi ?

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Benoît Delépine | À l'époque, on sortait du tournage du Grand Soir et ce n'était certes pas si énorme que ça, mais ce film nécessitait déjà plus de moyens qu'habituellement. On voulait revenir à nos débuts, faire un film sur l'énergie avec une toute petite équipe, comme pour Aaltra, où on était sept dans la camionnette ; on voulait repartir sur ces bases-là. On souhaitait un lieu de tournage unique et le Salon de l'agriculture, ça nous plaisait bien. On a donc écrit tout un film qui se passait là-bas, avec une problématique sur la transmission. On se rendait compte petit à petit que le père était malade et venu au salon non pas pour présenter son taureau mais pour orchestrer son suicide – donc c'était quand même autre chose.

Ce film-là, on l'a finalement tourné sur la montagne Sainte-Victoire avec Michel Houellebecq... Mais on avait un vrai regret parce que, lors des repérages, on a encore plus flashé sur le salon qu'en tant que visiteur lambda. C'est un lieu extraordinaire. On a donc remodelé complètement le scénario pour faire celui de la route des vins et tourner le début et la fin du film là-bas.

D'où vient cette passion pour le monde rural que vous mettez en scène dans vos films ?

Benoît Delépine | En tant que fils d'agriculteur c'est une thématique qui continue à me passionner. J'ai un goût pour la nature, l'agriculture, ces métiers, ces gens... Ça m'importe.

Gustave Kervern | C'est un métier primaire au vrai sens du terme : le travail avec la nature, les animaux, c'est la base de la vie. Aujourd'hui, on se demande comment les agriculteurs arrivent à travailler autant d'heures par jour en gagnant aussi peu, à garder leur passion intacte malgré tous les problèmes qui s'imposent.

Benoît Delépine | J'habite en Charente et j'ai vu un reportage sur une école d'agriculture sur France 3. Les journalistes demandaient aux jeunes si, avec les problèmes du secteur, ils étaient prêts à se lancer dans les métiers de l'agriculture. Les gamins répondaient "bien sûr, même si on va galérer, c'est ça qu'on veut faire : on a envie d'être à la campagne, on a envie de côtoyer les animaux, on veut pas d'un patron sur le dos". Ça nous inspire parce qu'on parle peu de ces métiers-là au cinéma.

Vous semblez entretenir un rapport un peu compliqué avec la ville. Dans Saint Amour, le monde urbain est personnifié par le personnage de Vincent Lacoste, petit bonhomme surconnecté, arrogant et mytho... 

Gustave Kervern | On fait se rencontrer deux mondes totalement différents, mais ce n'est pas une caricature de citadin non plus : des mythos, y'en a à la campagne aussi. En fait, maintenant, le choc se passe entre la ville et la campagne, mais peut-être encore davantage entre les générations : il y a les connectés qui font tout par Internet, comme le personnage de Vincent Lacoste, et les autres. On aurait même pu le faire davantage connecté, c'est là que se situe, selon nous, la plus grande dichotomie entre ville et campagne.

(Benjamin Marius Petit/Konbini)

(© Benjamin Marius Petit/Konbini)

C'est ce que vous vouliez montrer, la France rurale et un peu déconnectée ?

Gustave Kervern | Ouais, et puis qui s'en fout aussi. Faut pas croire qu'ils soient largués, c'est juste que ça ne les intéresse pas trop. Les éleveurs n'ont pas le temps de passer des heures sur Facebook ou autre, c'est un boulot tellement prenant et intense...

Benoît Delépine | Les agriculteurs céréaliers ont du temps l'hiver mais pas les éleveurs, parce qu'il y a toujours quelque chose à faire, notamment la traite, tous les jours...

"Souvent les journalistes parisiens nous disent qu'on se fout de la gueule des pauvres ou alors qu'on ne s'intéresse qu'aux freaks..."

Vous vous y connaissez. Tout à l'heure, vous disiez qu'il n'y a pas assez de films sur l'univers rural. C'est une mission, pour vous ?

Benoît Delépine | Non, on ne se force pas : on filme ce qu'on aime. Pour Near Death Experience, on crapahutait avec Michel Houellebecq dans la nature mais on a essayé de recréer l'enfer d'un centre de téléphonie en pleine montagne. La fois d'avant, ça se passait dans les zones commerciales et il y a très peu de films faits là-dessus. On essaye de montrer ce qu'on ne voit pas au cinéma.

Gustave Kervern | Souvent, les journalistes parisiens nous disent qu'on se fout de la gueule des pauvres ou alors qu'on ne s'intéresse qu'aux freaks...

Benoît Delépine | Ils nous accusent de montrer des gens qui ont des têtes pas possibles... mais, c'est nos potes ! On est emmerdés, on se dit que c'est pas sympa pour eux...

Gustave Kervern | Ça nous rend fous à chaque fois, on trouve que c'est d'un snobisme absolu de penser que dès que tu as une tête qui ne ressemble pas à celle d'un mannequin, tu es un freak. Bah non, c'est comme ça, c'est la vie. Et la vie, c'est pas la fashion week.

Benoît Delépine | Paolo Sorrentino, dans La Grande Belleza ou Youth, s'intéresse à des milieux qu'on ne montre pas du tout dans notre cinéma, la jet-set, etc. Mais j'adore ses films, on sent que le réalisateur sait de quoi il parle, il y a une vérité, un amour, une honnêteté... Il est critique sur les sujets qu'il montre, mais il les aime. Les interrogations qu'il prête à ses personnages sont probablement aussi les siennes.

C'est ce qui nous a plu quand on a rencontré Michel Houellebecq : son honnêteté. Non seulement il est génial dans son écriture mais, en plus, les questions qu'il pose dans ses bouquins sont des questions qu'il se pose réellement, il ne cherche pas à faire le malin et il est très honnête, même si ça fait mal. Pour nous c'est la même chose : si on va dans ces milieux-là, c'est parce que c'est notre milieu. Croyez-moi, c'est vraiment notre rêve d'aller au Salon de l'agriculture et de faire la route des vins...

"Depardieu et Poelvoorde se ressemblent beaucoup. Ce sont des instinctifs, ils voient tout avant les autres, ils comprennent tout avant les autres. Et ils s'éclatent, surtout."

Comment avez-vous réussi à rassembler un tel casting ?

Gustave Kervern | Depardieu et Poelvoorde, ils nous font confiance, depuis le temps. Je ne suis même pas sûr que Gérard ait lu le scénario avant... Déjà, quand il est venu à la postsynchronisation [réenregistrement de la voix d'un acteur en studio, ndlr], il ne se rappelait même plus ce qu'il avait tourné. Pour bosser avec nous, il faut être prévenu de la liberté qu'on a dans la façon de tourner. Mais Gérard et Benoît s'aiment beaucoup l'un l'autre, ce sont deux acteurs qui se ressemblent beaucoup. Ce sont des instinctifs, ils voient tout, ils comprennent tout avant les autres. Et ils s'éclatent, surtout.

Benoît Delépine | Peut-être que Benoît Poelvoorde avait lu le scénario. Mais Gérard, lui, lire... Il veut vraiment toujours être dans l'instant, pas dans la prévision. En fait, Depardieu, moins il en sait sur le film et mieux ça va.

De nombreuses scènes sont si vivantes qu'on se demande jusqu'où va l'improvisation ?

Benoît Delépine | Le texte est assez fixé et Gérard l'interprète vraiment. Pour Benoît, il le dit à sa façon, mais le texte est là. En revanche, c'est dans la façon d'interpréter qu'ils ont beaucoup de liberté : dans l'espace, dans le ton, ils ne se sentent pas corsetés dans la façon de faire... Et puis, il y a quelques impros dans la voiture, ici et là, mais à 90 % c'était vraiment écrit.

Cette scène où Poelvoorde décrit (et vit) "les 10 stades de l'alcool", dites-moi... C'est sans doute un acteur magistral, mais vous l'avez un peu fait picoler, non ?

Benoît Delépine | Disons qu'il a joué franc jeu. Le challenge était de tourner ça en une journée, commencer complètement à jeun et finir totalement bourré. Le plus dur, ça a été de commencer complètement à jeun... Ça voulait dire pas d'alcool du tout la veille, ni pendant la nuit. Il a été très réglo, très pro : le matin il était hyperclean et le soir complètement ivre. C'était une très belle journée, une de ces journées de tournage inouïes : on était dans la vraie foire agricole de Ruffec, en Charente, Benoît prenant le micro pour appeler des gens à se réunir pour une fausse bagarre générale... Des tas de trucs spontanés ont été filmés sur place.

Gustave Kervern | Je pense que Benoît Poelvoorde ne sait toujours pas qu'il a tourné à poil dans Saint Amour parce qu'il ne l'a pas encore vu... On lui a baissé son slip pendant qu'il dormait, on lui tournait la teub selon la lumière... Lui, dans ses songes d'alcoolémie, il nous disait : "Arrêtez, c'est quand même ma bite... Chuis quand même Benoît Poelvoorde, chuis pas un objet..."

Une partie de l'équipe de Saint Amour, avec les acteurs Benoît Poelvoorde et Vincent Lacoste, sur le tournage du film (No Money Productions)

Une partie de l'équipe de Saint Amour, avec les acteurs Benoît Poelvoorde et Vincent Lacoste sur le tournage du film. (© No Money Productions)

Et cette route des vins, vous l'avez vraiment faite ou pas ?

Benoît Delépine | On a commencé par tourner dans la région d'Angoulême, où on avait nos marques, on a fait Le Grand Soir là-bas. On voulait commencer par un truc apaisé, alors on y a tourné pas mal de scènes en intérieur. On aime bien qu'il y ait un changement de décor régulier, que personne ne s'encroûte, qu'on soit encore un peu dans l'urgence quoi qu'il arrive.

Gustave Kervern | On a fait la Bourgogne et la vallée du Rhône mais, si on avait pu, on aurait fait la route des vins. En tant que cinéastes, on a tout à gagner à faire le max de trucs pour de vrai.

Qu'est-ce que ça change ?

Benoît Delépine | On a vécu un monument de folie au Salon de l'agriculture, c'était un tournage dantesque : il y avait le vrai public du salon, on était quasiment en caméra cachée, on faisait presque des images volées, sur le vif. On ne peut pas passer d'un style aussi vivant à quelque chose de posé. Alors pour garder cette forme de flux, on se déplaçait. Comme ça, tu n'as pas le temps de t'habituer. Mais c'est également une philosophie de vie parce que c'est ce qui conduit nos personnages à faire des rencontres fortuites. Ils ne les auraient jamais faites s'ils n'étaient pas sortis de leur ferme, et ça leur permet de tomber sur ces personnages féminins.

Justement, ce chemin amoureux est tortueux... On dirait que votre rapport à l'amour est aussi compliqué que celui du personnage de Benoît Poelvoorde avec le vin, non ?

Gustave Kervern | Oh, nous, on est dans les clous, on n'a qu'une seule femme, on n'est pas polygames. À titre personnel j'ai eu beaucoup de mal à draguer, c'était un enfer permanent. J'ai trouvé ma femme très tard, à 35 ans, et c'était la première fois que je me mettais en couple avec une fille. Ça faisait un sacré bout de route, j'ai attendu très longtemps, avec beaucoup de problèmes. C'est pour ça que je ne la lâche pas, parce que je sais que je n'en trouverais pas d'autre.

"L'alcool permet cette phase de libération extraordinaire et c'est sûr qu'il y a des tas de gens dans nos vies qu'on n'aurait jamais rencontrés sans lui."

Bon finalement, Saint Amour, c'est un film sur l'amour du vin ou sur l'amour de l'amour ?

Benoît Delépine | Ah, un peu des deux. C'est sûr que question vin, on a des rapports ambigus. Comme on le dit dans le film, c'est la meilleure et la pire des choses. L'alcool permet cette phase de libération extraordinaire et c'est sûr qu'il y a des tas de gens dans nos vies qu'on n'aurait jamais rencontrés sans lui. Je pense à ce rendez-vous avec Michel Houellebecq pour Near Death Experience, ça s'est joué en une soirée ! S'il n'y avait pas eu l'alcool, on n'aurait pas fait le film, en gros. C'est un moyen d'ouvrir les portes tout grand, même si on peut au passage se ridiculiser un peu. C'est à la fois un ami, un ennemi et peut-être que le film donne autant envie de boire que d'arrêter... selon le stade auquel on le regarde.

Gustave Kervern | On a toujours été attirés par les gens qui ont des failles. On aime bien ceux qui doutent et on fonce vers eux parce que, au fond, ce sont parfois aussi des génies qui souffrent... C'est ça aussi, la vie d'artiste : un chemin difficile où tu doutes, où tu crées, où tu as peur. Les vrais artistes sont souvent tourmentés.

Pour finir, qu'est-ce qu'on boit cette année ?

Benoît Delépine | Je reste sur le Domaine de la solitude, qui est mon vin favori. Enfin, parmi des vins pas trop chers, hein.

Gustave Kervern | Moi j'aime bien les côtes-du-rhône, les cairanne, gigondas, condrieu blanc, etc. J'essaye à chaque fois de me rappeler les noms des domaines mais bon, j'oublie...

Benoît Delépine | C'est ça le problème. Ça se boit vite et après ça s'oublie...

Par Théo Chapuis, publié le 02/03/2016

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