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Macron, Pinocchio, Amazon : on a discuté avec le distributeur Jean Labadie

Publié le

par Manon Marcillat

(© Le Pacte)

Le fondateur et directeur du Pacte nous explique sa vision de la crise que traverse l'industrie du cinéma.

Pour essayer de cartographier le paysage de demain et les impacts de l’épidémie du coronavirus sur l’industrie cinématographique, nous vous proposons une série d’entretiens avec des professionnels du cinéma.

Après Sophie Dulac, présidente du Champs-Élysées Film Festival, qui nous a expliqué les enjeux d’un festival de cinéma 100 % digital, c’est au tour de Jean Labadie, directeur du Pacte, d’apporter son éclairage sur la crise que traverse actuellement le 7e art. Il nous a notamment expliqué les raisons de la vente à Amazon de Pinocchio de Matteo Garrone, un des films majeurs du catalogue du Pacte, faute de sortie en salles, érigé en symbole de la crise actuelle du cinéma.

Konbini | Quelle a été votre réaction à l’annonce de Macron concernant l’aide au secteur culturel ?

Jean Labadie | Je suis heureux que le président ait pris en compte la question des intermittents et annoncé une année blanche afin qu’ils ne perdent pas leur statut. L’application dès la fin d’année de la directive sur les quotas européens pour toutes les plateformes diffusées en France est également une bonne surprise. Cependant, aucun plan réfléchi et concret n’est ressorti de cette annonce. Son discours était plutôt l’expression d’une volonté, mais qui m’a donné l’impression d’une totale improvisation…

Quels sont les grands oubliés ?

Il manque un plan pour les entreprises qui produisent, distribuent ou diffusent la culture, mais on peut espérer que ce ne soit que partie remise.

"Qui voudrait investir dans un secteur aussi peu protégé contre le vol ?"

Dans sa réforme de l’audiovisuel, le ministre de la Culture Franck Riester annonçait la lutte contre le piratage comme une priorité. Le mot n’a pas été prononcé lors du discours de Macron. Le piratage est-il devenu une priorité secondaire ?

Il y a deux ans jour pour jour, juste avant le Festival de Cannes, le président de la République avait solennellement promis devant une centaine de professionnels du cinéma de combattre vigoureusement le piratage. Mais aucune décision n’a suivi son discours. Franck Riester en avait également fait la priorité de la réforme de la chronologie des médias, mais il n’a pas non plus tenu sa parole. Pire, il a bloqué un amendement de la loi sur l’audiovisuel proposé par Aurore Bergé, députée de La République en marche, qui prévoyait de mettre en place un système d’amendes contre les consommateurs de contenus illicites.

Les petits et grands bourgeois qui piratent sont des électeurs potentiels car les gens les plus démunis n’ont quant à eux pas toujours accès à Internet à haut débit, et ne sont pas ou peu équipés d’ordinateurs ou de smartphones. Par démagogie, ce gouvernement, comme celui de François Hollande avant lui, ne veut pas les sanctionner.

Pourtant, le piratage fragilise un métier déjà gravement touché par la baisse notable des investissements des chaînes de télévision. Les investissements privés sont totalement illusoires tant qu’une grande partie des recettes potentielles sera détournée par le piratage. Qui voudrait investir dans un secteur aussi peu protégé contre le vol ?

Lors de son discours, Emmanuel Macron a prononcé la phrase suivante : "Il faut que les lieux de création revivent en inventant un nouveau rapport au public." Qu’a-t-il voulu dire concrètement ?

Honnêtement, je ne sais pas. Depuis son arrivée, la seule idée du ministre de la Culture a été l’ouverture de la publicité aux films à la télévision, une mesure qui est donc uniquement destinée à plaire à M6 et TF1. Elle démontre son absence d’écoute du métier et son envie de privilégier les grands groupes comme s’ils étaient la solution.

Les salles de cinéma françaises ont des résultats de fréquentation deux fois plus élevés que ceux de nos voisins européens grâce à un réseau de salles extrêmement performant et une offre très diversifiée qui permet d’attirer un public plus large que si nous étions, comme nos voisins européens, limités aux comédies grand public et aux blockbusters américains.

Mais cette totale improvisation de la part du gouvernement prouve que la réflexion sur la culture est au point mort depuis longtemps, bien qu’elle soit systématiquement présentée comme un fondement de notre identité par le président de la République.

Sophie Dulac nous disait il y a quelques jours que des discussions étaient en cours avec la médiatrice du cinéma pour tenter de réguler les sorties à la réouverture des salles. Savez-vous où en sont ces discussions ?

Nous n’avons encore participé à aucune discussion avec la médiatrice en ce qui concerne les dates de sortie de la rentrée. Mais je pense qu’il faudra au préalable connaître les dates de sortie des films qui se sont reportés. En ce qui nous concerne, il n’est pas question d’accepter de sortir nos films dans de mauvaises conditions dans le seul but de préserver l’exploitation qui, si elle a souffert, est bien moins en péril que la distribution, maillon faible de la filière.

Sophie Dulac a également employé le terme "la guerre des salles". Comment faire pour que cette "guerre des salles" n’ait pas lieu ?

Je ne sais pas de quoi parle précisément Sophie Dulac quand elle utilise l’expression "guerre des salles", mais il est certain qu’il faudra limiter la surexposition des films porteurs si on veut que tous les films et toutes les salles aient leur place dans un avenir d’ultra-concurrence.

Les studios vont certainement reporter leurs grosses sorties à la rentrée. Y aura-t-il une carte à jouer pour les distributeurs indépendants cet été, période habituellement creuse dans les cinémas ?

L’été n’est plus une période creuse depuis longtemps, même si quelques salles ferment encore pendant la période des vacances. C’est au contraire une période très propice aux sorties pour tous les films, sachant que les indépendants ont été les pionniers et les premiers à sortir des films importants durant l’été.

Mais nous sommes aujourd’hui dans une incertitude totale : quand les salles rouvriront-elles et dans quelles conditions ? Pour l’instant, nous ne disposons d’aucune information qui puisse nous permettre de travailler sereinement. Nous savons tous qu’une salle peut à tout moment arrêter de projeter un film s’il ne fait pas assez d’entrées, alors que pour un distributeur, il n’y a pas de deuxième chance en cas d’échec et plus particulièrement pour les films français, pour lesquels nos recettes ne proviennent plus que de la salle.

Malheureusement, rien n’est aujourd’hui prévu pour accompagner les distributeurs qui prendraient le risque de sortir des films durant cette "période d’essai", c’est-à-dire en juillet-août. Pour nous accompagner, il faudrait des mesures de la part du CNC, mesure qu’il ne peut pas prendre puisqu’il n’a plus les ressources nécessaires, son budget ayant été utilisé par l’État pour autre chose que le cinéma et l’audiovisuel depuis quelques années.

Êtes-vous en faveur d’une reprise des tournages dès le 11 mai ? Comment maintenir la distanciation sociale sur des plateaux de cinéma ?

En ce qui concerne les tournages, je crains que la reprise permette uniquement de finir les films gros budget, mais qu’il soit plus difficile pour des indépendants de s’engager sans assurance les protégeant contre le coronavirus.

Le ministre a parlé d’un fonds de garantie auquel participerait l’État, les banques, les assurances et les Sociétés de financement de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuel (Sofica), mais nous n’en connaissons pas le mode de fonctionnement à ce jour. Je cogère moi-même une Sofica et je ne vois pas comment nous pourrions couvrir les risques dus à la maladie avec nos maigres ressources, sachant que ces fonds sont absolument nécessaires au financement de nouveaux projets.

Nous, distributeurs, attendons l’aide de nos banques pour avoir accès aux prêts garantis par l’État, prêts sans lesquels beaucoup d’entre nous ne passerons pas l’hiver.

"Nous devons nous donner les moyens financiers de survivre"

La sortie de Pinocchio a d’abord été reportée, puis le film a directement atterri sur Amazon. Pourquoi ce changement de stratégie ?

Pinocchio a été vendu à Amazon Prime car il ne nous était tout simplement impossible de dépenser une nouvelle fois les 700 000 euros déjà investis pour la sortie initiale du 18 mars. Sortir le film au dernier trimestre 2020 n’était pas non plus envisageable face à une concurrence accrue par les reports de films suspendus par l’épidémie.

Notre trésorerie est déjà tendue car nous avons payé les minima garantis pour nos films devant sortir ces mois-ci, engagé des frais d’édition et assumé nos frais de structure. Et plusieurs de nos films importants, comme Monos et Dark Waters, ont été suspendus en pleine course par le confinement, créant un manque à gagner d’au moins un million d’euros.

"Le choix de vendre Pinocchio est un choix de bonne gestion"

Nous avons également questionné toutes les chaînes de télévision hertziennes qui ont aimé le film mais n’étaient pas prêtes à s’engager dès la mi-mars. Pourtant, un achat de la part d’une chaîne nous aurait permis de prendre le risque de reporter la sortie une nouvelle fois. Nous aurions aussi été débordés par les liens pirates qui se multiplient déjà depuis que le film est sorti en VOD en Italie.

Le marché du DVD est inexistant depuis la fermeture des commerces, la VOD est presque négligeable et les achats de films par les chaînes de télévision sont à l’arrêt. La vente de Pinocchio était donc économiquement indispensable. Pour tous nos autres films, nous espérons que la situation sanitaire nous permettra un retour à la normale aussi vite que possible.

La vente de Pinocchio à Amazon a fait couler beaucoup d’encre. Vous comprenez que ça ait envoyé un message négatif pour certains ?

Le choix de vendre Pinocchio est un choix de bonne gestion : nous devons nous donner les moyens financiers de survivre, de pouvoir financer les films sur lesquels nous sommes engagés et de payer nos frais généraux, car, Le Pacte, c’est avant tout 30 personnes qui se battent quotidiennement pour la diffusion la plus large possible des films qui nous sont confiés.

Nous n’avons pas besoin de nous justifier vis-à-vis de qui que ce soit sur la manière dont nous avons fait et ferons notre métier. Je crois que notre histoire parle pour nous et que tout le monde comprend que nous traversons une situation de force majeure totalement inédite et dont la suite est imprévisible.

Le 20 mars 2020, un internaute relevait une critique que vous aviez formulée à l’égard d’Amazon, qui "ne paye pas d’impôts en France ni ne respecte les règles sanitaires"…

En ce qui nous concerne, les plateformes sont nécessaires à notre survie. Amazon et Netflix ont acheté des films de notre catalogue alors que, depuis que les chaînes de télévision puisent en priorité dans leur propre catalogue, c’est un marché très difficile. Nous sommes par exemple très heureux que Monos soit largement diffusé en Amérique du Sud sur Netflix. Mais cela ne m’empêche pas de trouver inouï que les GAFA échappent à l’impôt en France.

"Les plateformes ont davantage profité que soutenu le septième art"

Le 3 avril, vous disiez aussi : "Notre métier, en tout premier lieu, c’est la salle. Il faut la soutenir." Est-ce que Pinocchio sur Amazon, vous le vivez comme une forme d’échec en tant que distributeur ?

Cela ne change pas mon point de vue sur la priorité de la salle qui reste fondamentale, car c’est en salle que naissent les films et que peuvent s’affirmer de nouveaux talents. Notre échec serait de ne pas être capable de rebondir pour continuer à soutenir le cinéma que nous aimons.

Mais la crise a montré la fragilité de notre système de financement. À la fin de l’année, la France activera la directive sur l’obligation d’un quota de productions françaises et européennes sur les plateformes, mais cette mesure ne sera efficace que si nous sommes capables de calculer le montant de leurs obligations et de leur faire respecter tout en garantissant la diversité qui fait le succès de notre modèle. Mais si on veut qu’elles jouent le jeu, il faudra accepter de leur donner une place quasiment équivalente à celle des chaînes payantes actuelles en contrepartie.

En Espagne par exemple, Netflix laisse entre six à huit mois de fenêtre d’exploitation aux films en salles, ce qui a permis au cinéma espagnol de renaître. Jusqu’à maintenant, les plateformes ont davantage profité que soutenu le septième art, mais c’est à nous de savoir travailler avec elles pour que chacun soit gagnant.

Si les plateformes de streaming n’existaient pas, comme il y a 20 ans, le coup aurait-il été encore plus dur pour les distributeurs ?  

Si une telle crise était arrivée il y a 20 ans, les recettes DVD auraient permis de tenir plus facilement le coup car elles représentaient encore un pourcentage très important de notre chiffre d’affaires. Par ailleurs, Canal+ et les autres télévisions payantes étaient bien plus solides à l’époque car elles étaient moins mises en difficulté par la concurrence d’autres chaînes de sport ou de cinéma et par la piraterie. Leur solidarité d’alors aurait pu aider le cinéma à traverser cette crise.

Quel sera l’impact de l’annulation du Festival de Cannes sur l’industrie du cinéma selon vous ?

L’annulation du Festival de Cannes est une triste nouvelle et elle aura un impact sur le marché international. Il est évident que les distributeurs du monde entier ont dû arrêter de sortir les films déjà acquis et vont devoir, s’ils survivent à cette crise inouïe, les sortir au compte-gouttes. Ils seront donc bien en peine d’acheter des films déjà terminés.

Les victimes de cette situation seront les films qui ont besoin de la vitrine des festivals pour se faire connaître car rien ne garantit que les festivals de la rentrée aient lieu. Le danger est donc toujours que seuls les plus forts survivent au détriment des nouveaux talents, qui sont pourtant essentiels au renouvellement de notre art.

La gratuité des nombreux produits culturels en ce moment ne risque-t-elle pas de dévaloriser le bien culturel ?

La gratuité des produits culturels est un non-sens, comme si ceux qui travaillaient pour les arts et la culture n’avaient pas besoin d’argent pour vivre.

Après une année record pour le cinéma en 2019, vous le voyez comment, le futur du cinéma ?

Je reste très optimiste car je crois que l’envie de cinéma n’a jamais été aussi forte et dès que cela sera possible sans restriction, le public reviendra nombreux dans les salles. C’est pour cela que nous continuons à nous engager sur de futures productions.

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