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Paolo Sorrentino : "Je n'arrive à faire de l'humour qu'avec des sujets désespérés"

Publié le

par Naomi Clément

Présenté au dernier Festival de Cannes, le nouveau film de Paolo Sorrentino, Youth, porte un regard drôle et tendre sur l'inévitable vieillesse. Rencontre avec un réalisateur qui aurait préféré rester jeune.

Le réalisateur italien Paolo Sorrentino © <a href="http://www.nicefestival.org/images/uploads/directors/Director%20Paolo%20Sorrentino_00.jpg" target="_blank">Nice Festival</a>

Deux ans après son chef-d’œuvre La Grande Bellezza (récompensé de l'Oscar du meilleur film étranger), Paolo Sorrentino est de retour avec Youth, en salles depuis le 9 septembre. Véritable ode au temps qui passe, ce film porte la lumière sur la relation entre Fred Ballinger (Michael Caine), un chef d’orchestre qui a renoncé à sa carrière, et Mick Boyle (Harvey Keitel), un cinéaste qui lui, persiste. Deux octogénaires et amis de longue date qui ont décidé de passer quelques jours dans un hôtel de luxe situé au pied des Alpes suisses.

Tendre et poétique, triste et drôle à le fois, Youth, qui accueille également dans son casting les acteurs Paul Dano, Willem Dafoe et Rachel Weisz, cristallise l'angoisse de vieillir avec une sincérité touchante. Cette même angoisse éprouvée par son réalisateur.

Avec ce neuvième long métrage, Paolo Sorrentino divisait (à nouveau) la critique et déchaînait les passions lors du dernier Festival de Cannes, pour lequel il avait été sélectionné en Compétition Officielle. C'est à cette occasion que nous l'avons rencontré.


Konbini | Vous avez l'air d'aimer parler des gens âgés dans vos films, de la vieillesse et du déclin de l'homme. Comment expliquez-vous cela ?

Paolo Sorrentino | Tout simplement parce que c'est ce vers quoi nous tendons tous – vous, moi, les autres... Nous n'avons pas le choix. Et je préfère affronter le problème plutôt que d'attendre qu'il ne me tombe dessus.

Vous illustrez votre propre peur de vieillir, finalement ?

Oui, tout à fait : l'idée est bel et bien d'affronter ma peur. Je suis comme tout le monde en fin de compte : je préfère être jeune ! (rires)

À travers vos films, on peut également percevoir une réelle fascination pour les artistes. Pourquoi ? Parce que ce sont des gens plus compliqués, parce que vous êtes vous-même artiste ?

Je ne dirais pas que je suis particulièrement fasciné pas les artistes ; je suis surtout fasciné par les gens qui sont capables de créer un grand étonnement chez les autres. Et ça, ça ne concerne pas seulement les artistes, ça concerne aussi les politiciens, les sportifs...

Qu'en est-il du rêve, du surréalisme, que l'on retrouve énormément dans votre œuvre ?

Pour des raisons d'espace et de temps, les films sont nécessairement des synthèses. Les rêves sont de bons moyens pour créer des synthèses. Cela permet de dire beaucoup de choses, en peu de temps.

Michael Caine et Harvey Keitel face à la jeunesse © <em>Youth</em>

"J'ai écrit en pensant à Michael Caine"

Pourquoi avoir choisi Michael Caine et Harvey Keitel comme acteurs principaux ?

Je pensais à Michael Caine depuis le début. Il était à mes yeux le seul acteur capable de jouer ce rôle. Donc j'ai écrit en pensant à lui.

Quant à Harvey Keitel, il m'a contacté par mail juste après The Great Beauty [sorti en 2013, ndlr]. Il m'a dit qu'il avait aimé le film et qu'il aimerait beaucoup travailler avec moi. [...]

Dans The Great Beauty, il y avait beaucoup de choses qui faisaient référence à La Dolce Vita de Federico Fellini. Des références que l'on retrouve aujourd'hui dans Youth... C'est quelque chose de volontaire ?

C'est complètement inconscient. Je n'ai jamais pensé à La Dolce Vita pour The Great Beauty, et il en va de même pour Youth. S'il y a quelque chose que je fais et qui est un petit peu semblable à Fellini, de manière plus réduite, c'est le malaise d'être mort même quand on a des privilèges.

En tout cas, Fellini est l'un des trois ou quatre meilleurs réalisateurs dans l'histoire du cinéma, sans aucun doute.

Parlons à présent de la photographie de Youth, qui est très précise, très étudiée. Quel est votre rapport avec Luca Bigazzi, le directeur de la photographie sur ce film ?

Ce n'est pas facile à expliquer, car nous avons travaillé dix heures par jour ensemble, pendant des mois... Pour résumer, disons que nous cherchons à mettre de l'ordre dans le désordre.

[Luca et moi] travaillons aujourd'hui avec les mêmes outils, donc nous avons la même manière de voir les choses. Comme ça fait longtemps qu'on travaille ensemble, on ne discute quasiment jamais. On a beaucoup travaillé pour le premier film, mais aujourd'hui nous n'en avons plus besoin.

Le duo Michael Caine et Harvey Keitel © Youth

"L'humour naît du désespoir"

Youth a divisé la critique à Cannes – comme avec tous vos précédents films d'ailleurs. Comment vous analysez le fait que votre œuvre déchaîne autant la passion ?

Je ne pourrais l'expliquer. C'est une question qui ne me concerne pas vraiment. Ce qui compte, c'est que le film me plaise à moi, avec l'espoir qu'il plaise à d'autres. Tout ce qui arrive après, ça ne m'intéresse pas – exactement comme le baseball, car je n'arrive jamais à comprendre les règles (rires).

En 2011, Sean Penn expliquait dans une interview que vous faisiez "des films lents sur des personnes rapides, et des films joyeux sur des gens tristes". Qu'est-ce que vous pensez de cette analyse ?

C'est vrai, c'est très vrai... L'humour naît du désespoir et je n'arrive à faire de l'humour qu'avec des sujets qui sont désespérés.

Propos recueillis par Constance Bloch.