"On n'existe pas si on ne nous voit pas" : on a discuté avec Lulu Wang, réal de L'Adieu

Son deuxième film vient tout juste de sortir dans les salles françaises.

L’Adieu. La traduction française du titre du deuxième long-métrage de Lulu Wang, The Farewell en anglais, est brute. Elle est à l’image de la manière dont le spectateur est amené à naviguer dans la vie du personnage principal qu’est Billi (Awkwafina) : sans ambages.

En quelques minutes, le portrait de la jeune New-Yorkaise, écrivaine américano-chinoise, est dressé : elle n’a pas vraiment de boulot, n’a pas vraiment de relation conjugale et apprend brutalement que sa grand-mère chinoise, Nai Nai (incarnée par Zhao Shuzhen), est gravement malade. Le problème, c’est que ses proches se sont interdit de lui dire, alors que toute la famille se réunit autour d’elle à Changchun, en Chine, à l’aide d’un prétexte un peu fallacieux : le mariage d’un cousin.

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Alors que le long-métrage a été récompensé aux derniers Golden Globes grâce à la performance émouvante de l’actrice Awkwafina et qu’il devrait sûrement faire partie des plus sérieux prétendants aux Oscars, on a eu la chance de poser quelques questions à Lulu Wang, sa réalisatrice, de la création du personnage de Billi à la problématique de sa double identité culturelle, entre Chine et États-Unis.

De quelle manière le personnage de Billi vous est similaire ?

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Quand j’ai écrit le personnage, à part pour certains aspects, Billi se rapprochait de moi parce que je suis née en Chine, que j’en suis partie à l’âge de 6 ans pour aller vivre aux États-Unis, et que j’y suis revenue parce que je suis avant tout très proche de ma grand-mère. Dans l’aspect émotionnel et mental du personnage, il y avait aussi cette notion d’échec qui me rapproche d’elle.

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire le scénario de L’Adieu ?

À partir de 2013, j’ai voulu explorer cette histoire. Je voulais vraiment faire un film qui soit proche de moi et de ma vie. Dans l’idée, j’ai toujours voulu faire un long-métrage sur ma famille parce que je me disais que ça pourrait à la fois être marrant et intéressant en termes de différences de points de vue et d’expériences de vie. J’ai immédiatement réalisé que la famille était un véhicule parfait pour évoquer mes aspirations émotionnelles. J’avais déjà réalisé un film [Posthumous, en 2014, ndlr] mais pas de la manière dont je le voulais. Avec L’Adieu, j’ai voulu réaliser un long-métrage comme je l’entendais.

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Lorsque vous cherchiez des producteurs pour votre film, l’une des personnes que vous avez rencontrées vous a conseillé d’ajouter dans votre scénario… un personnage blanc.

Malheureusement, ça ne m’a pas surprise. Il s’agissait d’un producteur chinois. Selon lui, il fallait qu’une personne blanche soit ajoutée au scénario pour que l’histoire devienne "vraie". Il était pour lui difficile d’imaginer un film "étranger" sans Américain. Il fallait donc, selon lui, que Billi soit accompagnée par un personnage blanc, qui soit par exemple en couple avec elle. Ce qui n’allait pas du tout avec mon personnage, célibataire. Il aurait fallu, dans le scénario de L’Adieu, le justifier auprès de ma grand-mère. Ça aurait changé le cœur et l’esprit de l’histoire.

La question de la double identité culturelle, entre Chine et États-Unis, est au cœur de L’Adieu. Est-ce que de le réaliser vous a apporté des réponses ?

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Toute ma vie, je me suis posé cette question de la double identité. Je sais que je suis américaine, mais je sais aussi que je ne suis pas traitée comme si je l’étais, ou pas perçue comme telle, aux États-Unis. Et quand je retourne en Chine, on m’affirme que je suis chinoise, on me demande de l’être alors que je ne le suis pas, que je ne connais pas la culture, le langage et les arts, qui sont les fondements d’une identité, parce que je n’ai pas grandi en Chine.

Avec L’Adieu, mon intention était d’évoquer cette distinction, d’affirmer que Billi est américaine oui, mais qu’elle est aussi le produit d’une histoire d’immigration, d’une famille qui avait de l’espoir et qui rêvait d’un meilleur avenir. C’est un sentiment universel que même les Américains blancs peuvent connaître, étant donné leurs racines qui remontent à l’Europe.

La chose que j’ai découverte et trouvée importante lorsque ce producteur chinois m’a demandé de rajouter un personnage blanc, c’est qu’on n’existe pas si on ne nous voit pas. J’ai grandi aux États-Unis et j’ai toujours vu des blancs dans les films, et les Chinois ont toujours vu des blancs dans les films américains. Il y a actuellement une plus grande diversité dans les films qui sont tournés aux États-Unis, avec des personnages d’origine asiatique qui parlent anglais, et c’est très puissant : on devient visibles.

On vient de clore les années 2010 : est-ce que vous considérez qu’il y a eu une amélioration de la visibilité des Asiatiques dans les films américains ?

Ça dépend. Si l’on compare avec il y a dix ans, oui, il y a eu une amélioration. Mais on est loin du compte. D’ailleurs, si l’on continue à compter, c’est qu’il y a un problème. Chaque année, il y a seulement un film qui arrive à devenir mainstream, à émerger dans la culture populaire, et c’est bien trop peu. Quand je réalise L’Adieu, oui j’y parviens, mais c’est aussi le signe que c’est la seule histoire qui évoque cette problématique et qui réussit à entrer dans l’espace médiatique.

Quand il y a des longs-métrages avec des personnages blancs, on ne va pas comparer Mes meilleures amies et Marriage Story. Parce que ce sont deux genres différents. De la même manière, il ne faut pas comparer deux films comme Crazy Rich Asians (2018) et L’Adieu (2020). Oui, ce sont deux films liés à la communauté asiatique, mais liés à deux genres différents, deux histoires qui n’ont rien à voir. Avec L’Adieu, il n’y a qu’une histoire comme la mienne.

Qu’a pensé votre famille du film ? 

Ils étaient heureux et un peu surpris, parce que c’est toujours difficile de se voir, surtout mis en scène par sa fille. Ma mère m’a ainsi donné beaucoup de notes sur ce qui était bien ou pas. Des amis l’ont vu et on dit que c’était proche de la réalité. Au tout début, lorsque j’étais en train d’écrire le scénario, mon père l’a lu et l’a trouvé authentique. Les réactions ont donc été positives.

Comment vous expliquez que ce film soit aussi universel ?

Avant tout, il faut déjà constater que l’amour à l’égard des grands-parents n’est pas beaucoup exploré dans les films et au cinéma. Des gens ont un amour profond pour leurs grands-parents parce que ces derniers ne jugent pas leurs petits-enfants. Aussi, L’Adieu aborde la manière dont les personnages, et surtout celui de Billi, tentent de trouver la bonne réponse à une situation particulière. Elle essaie de trouver son chemin, ce qui peut toucher énormément de monde. On essaie ainsi de se mettre sa place alors que sa grand-mère Nai Nai est malade. Qu’est-ce qu’on ferait ? Comment ferait-on pour la protéger ? Ce sont des questions que tout le monde peut se poser.

Est-ce que ce film a changé votre vie ? 

Ce film est une pièce de puzzle de ma vie, qui l’a changée. Depuis que je l’ai réalisé, j’ai rencontré mon partenaire, qui est aussi un réalisateur [Barry Jenkins, réalisateur de Moonlight, ndlr], je me suis aussi trouvée, je ne suis plus le personnage que les gens veulent que je sois. Avant, je m’obligeais à impressionner les gens parce que je pensais que je ne serais pas aimée. Le succès m’a ouvert les yeux sur qui je suis, ce que j’ai à dire. J’ai gagné en confiance dans mes choix au quotidien.

Par Louis Lepron, publié le 10/01/2020