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Maryland : "Je voulais faire un film très sensoriel où l'on est dans la peau du personnage"

Publié le

par Fanny Hubert

Pour son deuxième long métrage, Alice Winocour a exploité le thème du stress post-traumatique chez les soldats. Le résultat s'appelle Maryland et on en a parlé avec elle. 

Après avoir étudié l'hystérie dans Augustine, Alice Winocour s'attaque au stress post-traumatique chez les soldats. Maryland, met en scène Matthias Schoenaerts dans la peau de Vincent, ex-militaire qui revient d'Afghanistan et qui accepte un job de garde du corps dans une villa. Chargé de la sécurité de Jessie (Diane Kruger), il sent que l'environnement n'est pas sûr. À moins que ce ne soit que l'effet de sa paranoïa ?

Le résultat est un film réussi qui fait la part belle à la musique et qui nous plonge dans le même état étrange dans lequel est Vincent. Pour en parler, nous avons rencontré Alice Winocour qui nous explique pourquoi elle a voulu évoquer ce sujet et la façon dont elle l'a abordé.

Konbini | Comment avez-vous eu l'idée de faire ce film ? 

Alice Winocour | J'ai rencontré des soldats qui rentraient d'Afghanistan et qui me parlaient de leurs troubles, de leurs angoisses, de leurs difficultés à rentrer dans le monde réel après avoir été dans des zones de combat.

C'est comme ça qu'est né le personnage de Vincent qui projette dans un monde d'hommes politiques véreux, de marchands d'armes, une atmosphère brumeuse. Je trouvais ça intéressant de créer un personnage de soldat qui ne sait pas si la menace ou le danger est réel ou si c'est l'effet de sa paranoïa.

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans le récit de ces soldats que vous avez rencontrés ?

On a toujours l'image du soldat victime de syndrome post-traumatique avec un événement très marquant comme dans les films américains. En réalité, tous les soldats qui rentrent ont des syndromes post-traumatiques. Ça peut être des cauchemars avec des images qui les ont extrêmement marqués. Il y en a un qui me racontait qu'il avait vu des enfants qui envoyaient des pierres sur une personne à terre.

Ce ne sont plus les mêmes lois que celles du monde qu'on connait. Ils sont dans ce qu'on appelle l'hyper-vigilance, c'est-à-dire le fait d'être tout le temps en train d'appréhender un danger. Par exemple, quand ils sont dans un café, ils ne s'assoient pas près des fenêtres parce qu'il peut y avoir des explosions. Il faut toujours qu'ils soient dos au mur dans la crainte d'être attaqués.

C'est plein de réflexes où ils se transforment en machine de combat, en machine à tuer. Quand ils reviennent dans notre monde, ces règles qui sont des règles de survie là-bas apparaissent ici complètement décalées. Ça apparaît comme une sorte de paranoïa.

© Mars Distribution

La bande-son a une place très importante dans le film. Est-ce que vous pouvez nous parler de votre collaboration avec Gesaffelstein qui a composé la BO ?

On a fait un gros travail sur la bande-son du film pour être dans cette altération de la réalité, c'est-à-dire une sorte de distorsion du réel pour qu'on doute avec le personnage. Il y a eu un gros travail avec Gesaffelstein. Dans sa musique techno, electro très sombre, très violente, il y avait quelque chose qui amenait une sorte de hors-champ de la guerre.

Ça m'a aidée à trouver le tempo du film. Il y a des longues plages et tout à coup des cassures de rythme très brutales qui prennent le spectateur à contretemps. Le film s'est construit autour de la musique. Je voulais faire un film très sensoriel où l'on est dans la peau du personnage, dans ses sensations, où l'on voit que ce qu'il voit, que ce qu'il entend et que ce qu'il comprend.

J'étais fan de Gesafellstein. Je lui ai envoyé une lettre pour lui raconter le projet. J'ai pas eu de réponse pendant plusieurs mois. Finalement, il m'a rappelée, on s'est vus et on a travaillé très en symbiose. On n'a pas beaucoup parlé mais on se comprenait tout de suite. Il est venu sur le tournage pendant trois-quatre jours parce qu'il avait besoin de sentir l'énergie de la maison. Pendant qu'on tournait, il marchait dans les couloirs, il composait. Il avait toujours un casque, on le voyait à peine.

Dans Maryland, la violence est crue et il y a un certain côté documentaire. Qu'est-ce que vous avez cherché à montrer ? 

Je voulais faire un film d'action. Je pensais vraiment aux films de Sam Peckinpah avec une violence documentaire où il n'y a pas de filtre. Je me suis inspirée des "Home Invasion Movies". J'ai pensé aux Chiens de Paille, Panic Room et j'ai essayé de détourner les codes.

Et je trouvais ça important de montrer que les femmes pouvaient aussi réaliser des films d'action. Je voulais filmer Matthias comme un objet de désir comme les hommes peuvent le faire avec les femmes. Même si j'espère que je n'ai pas fait que le filmer comme ça.

Le film commence vraiment comme un documentaire. Y a un vrai sniper dans l'équipe. J'étais très attachée à certains détails pour que ça sonne vrai. Progressivement, le film devient fantastique, il se déréalise comme si on rentrait dans le cauchemar de Vincent. Je voulais aussi que la peur soit au cœur du film. J'ai essayé d'y mettre toutes mes peurs d'enfant : peur du noir, de l'orage... Et des peurs plus contemporaines. Je voulais parler de cette situation d'impuissance où on est témoin de tout sans forcément pouvoir agir.

© Mars Distribution

Comme vous parlez de films d'action réalisés par des femmes, est-ce que vous avez pensé à Kathryn Bigelow en faisant ce film ?

Oui, j'aime beaucoup son cinéma. C'est un modèle de femmes comme il n'y en a pas beaucoup. Et je trouve ça dommage. Pour ma part, j'ai une vraie excitation à réaliser ces scènes d'action et pour moi, c'était un vrai enjeu de mise en scène.

Pourquoi avoir choisi Matthias Schoenaerts dans le rôle de Vincent et Diane pour incarner Jessie ? 

J'ai écrit le film pour Matthias pendant deux ans. C'est quelqu'un de très physique, il a une condition de soldat d'élite. Je voulais que dans ses yeux on voit quelque chose de cassé, de mort. Il ne dormait que deux heures par nuit sur le tournage et il s'est mis dans la vulnérabilité du personnage. Il était une sorte de grenade dégoupillée. Il était devenu le personnage.

Pour Diane c'est venu plus tard. Elle a un côté hitchcockien, froid. Mais elle a amené quelque chose de très émotionnel et une certaine vérité au personnage qui est une sorte de créature qui devient très humaine. Comme une femme prisonnière dans une prison dorée. Et sa rencontre avec Vincent, c'est celle de deux solitudes, de deux personnes décalées dans leur monde qui vont se réchauffer. Une rencontre humaine à l'abri du chaos. 

Si vous deviez décrire Maryland en une phrase ? 

C'est une histoire d'amour un peu étrange et un film sensoriel dans la peau d'un soldat qui a un syndrome post-traumatique et qui finalement sent qu'il y a une menace qui plane et on ne sait pas si c'est réel ou si c'est l'effet de sa paranoïa. J'ai réussi ! (rires)

Maryland est à découvrir dans les salles françaises depuis le 30 septembre dernier et on vous invite vivement à ne pas le rater.