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La jeunesse a pris l’Opéra Bastille et les Indes galantes documente cette révolution

Publié le

par Manon Marcillat

(© Pyramide Films)

Une expérience artistique hors du commun vue par les yeux des outsiders.

Une performance exceptionnelle : 3 h 40 d’opéra et trente danseurs de hip-hop, flexing, break, krump et voguing ainsi que huit chanteurs lyriques qui, sur la scène de l’Opéra Bastille, ont donné corps et cœur à l’œuvre de Jean-Philippe Rameau. Deux ans de tournage et 90 heures de rushs auront été nécessaires au réalisateur Philippe Béziat pour retranscrire à l’écran cette première historique à la fois pour les danseurs, les chanteurs, l’Opéra mais également pour lui, documentariste venu du monde opératique.

Clément Cogitore, le metteur en scène, voulait "donner l’impression que la jeunesse de Paris a pris la Bastille", Bintou Dembélé, la chorégraphe, souhaitait "détourner" et les danseurs, eux, voulaient "irriguer l’institution de la vraie vie et du vrai monde". Armé de sa caméra, Philippe Béziat a donc documenté ces différentes ambitions, toutes au service d’une même entreprise hors-norme.

Mais ce que le documentaire parvient à capter, c’est surtout la place très spéciale qui a été donnée aux danseurs dans cette aventure. Ils n’ont pas seulement été les invités temporaires de l’Opéra, ni de simples sujets documentaires, mais ont été pleinement intégrés au dispositif – en plateau bien sûr – mais également en amont et en dehors de la scène pour faire œuvre commune.

Car ils ne sont pas uniquement "des corps qui dansent mais aussi des têtes qui pensent", comme ils aiment à le rappeler. Ensemble, ils ont vécu une expérience hors du commun et de ce documentaire, qui choisit le point de vue des outsiders, émane une énergie contagieuse. En salles aujourd’hui.

"L’expérience artistique et humaine la plus intense de ma carrière"

À l’origine, il y a un court-métrage. En 2017, Clément Cogitore réalise une vidéo de six minutes à destination de la plateforme 3e Scène de l’Opéra National de Paris, pour laquelle il convoque des danseurs de krump afin de revisiter les Indes galantes. Le résultat est saisissant et le directeur de l’institution lui confie alors la mise en scène de la totalité de cet opéra-ballet de 3 h 40.

Mis au courant de cet ambitieux projet dans la foulée, Philippe Béziat tient là son nouveau sujet de documentaire, certain qu’il va s’y passer quelque chose. "L’Opéra est une maison que j’aime, que je connais bien et que j’appelle la 'grande caverne merveilleuse'. Quand on est initié, on trouve ça merveilleux mais quand on ne l’est pas, on trouve cet endroit caricatural. Je fais des documentaires sur l’Opéra pour briser ces stéréotypes car quand on arrive à se faufiler sur le plateau comme une petite souris avec une caméra, on y voit du travail, de la collaboration et de la création collective", explique-t-il.

Il a donc souhaité documenter l’étrange recette de Clément Cogitore, qui a mélangé une pincée d’acteurs traditionnels de l’Opéra et une grosse cuillerée d’artistes qui lui sont totalement étrangers pour les mélanger tous ensemble et les passer sur le gril de la scène de l’Opéra Bastille pendant près de 4 heures. La consigne était simple : chacun devait rester soi-même, fidèle à ses racines et à ses origines. Si à l’écran, la mayonnaise semble prendre immédiatement entre ces deux mondes parallèles, c’est parce que l’Opéra a décidé de laisser du temps au temps, en proposant aux danseurs de participer à la formation Déter avant, pendant et après les représentations, afin que cet audacieux projet voie le jour dans les meilleures conditions.

Ainsi, avant d’entrer dans le grand bain de l’Opéra, chacun a donc pu se familiariser avec les autres communautés de danses urbaines, rarement amenées à évoluer ensemble. "Il y avait des gens issus de communautés artistiques différentes, c’est comme des microsociétés avec des façons différentes de voir la danse et le monde", explique la danseuse Ingrid Estarque.

Une fois la connexion établie, tous sont entrés à l’Opéra par la petite porte pour aller à la rencontre de différents corps de métier de cette imposante bâtisse. "On a rendu visite aux personnes des décors, des costumes, de la scénographie. Certains nous ont dit qu’en vingt ans, aucun artiste n’était venu. Mais c’était important de leur dire qu’ils comptent autant que nous dans cette pièce", se souvient Féroz Sahoulamide, danseur mais également photographe sur le projet.

(© Pyramide Films)

Du documentaire, une image forte reste en mémoire : à l’issue de la première représentation des Indes galantes, la soprano Sabine Devieilhe va chercher le danseur Calvin Hunt afin qu’ils saluent le public ensemble, rompant ainsi avec la tradition très hiérarchisée du salut à l’Opéra. Car l’énergie des danseurs qui transpire à l’écran semble avoir contaminé toute la vieille maison, jusqu’aux plus hautes sphères. "Ça fait 20 ans que je vis de ce métier et je crois que c’est l’expérience artistique et humaine la plus intense de ma carrière. Je sais que c’est aussi l’expérience la plus intense de la carrière de Leonardo García Alarcón, le chef d’orchestre. Ça a bouleversé beaucoup de monde, au plateau, en coulisses et dans la salle", raconte Féroz.

Un opéra où l’on préfère parler

Bousculés par cette mise en scène qui choisit de faire la part belle aux danses urbaines dans un opéra de près de trois siècles, les chanteurs de l’Opéra ont dû et ont su s’adapter : "Avec les gens de l’Opéra, ça s’est très bien passé. Il y a juste eu un chanteur qui un jour a dit "quand je chante, personne ne passe devant moi". On a tous eu un fou rire, les autres chanteurs aussi. Au final, il a vite compris que personne n’était au premier plan et lui-même en rit aujourd’hui", comme le dit Vinii Revlon, vogueur.

Dans la mise en scène comme dans le documentaire, ce n’est pas le chant qui est à l’honneur. Comme Clément Cogitore qui a bousculé l’Opéra, Philippe Béziat a également choisi de disrupter en laissant toute la place non pas à la voix mais à la parole. L’institution a invité entre ses murs des artistes qui lui étaient étrangers et le réalisateur a également dû intégrer leur récit dans son récit en élargissant son prisme pour intégrer les messages de chacun, tout aussi importants que la démarche artistique de Cogitore.

(© Pyramide Films)

Philippe Béziat a donc recueilli les récits des danseurs dans de longs entretiens audio, qui viennent se superposer aux images. Ici, ce n’est pas leur pratique qui compte, leur danse n’est parfois même pas nommée, seuls les messages demeurent. "Je me suis dit qu’il fallait recueillir la parole de chacun d’eux pour qu’il n’y ait pas d’enjeu d’images et de représentation. Ça me permet d’avoir cette quintessence de la parole. Mais l’enjeu, c’était également de garder ce collectif, je ne voulais pas faire un feel good movie avec deux personnages extraordinaires, je ne voulais pas de star-system", explique le réalisateur.

Comme il est souvent plus facile de faire tricher les images que la parole, offrir ce temps aux danseurs invités était également une façon de porter sur eux un regard objectif et de raconter leur récit sans biais.

L’art de l’oxymore

Philippe Béziat a voulu faire rentrer les spectateurs à l’Opéra au travers des yeux de ceux qui en franchissaient les portes pour la première fois. Mais deux ans de tournage et 90 heures de rush, c’est l’énergie qu’il a fallu déployer pour gagner la confiance des danseurs. Féroz explique :

"Au début, quand on nous a dit qu’on allait être filmés, on a dit non car on n’a plus confiance en les médias. Nos récits ont trop souvent été racontés de manière sensationnaliste, stéréotypée et clichée. En plus là, il y avait différents récits de différentes communautés. Donc quand Philippe est arrivé face à trente danseurs, il a pris pour toutes ces années de non-représentation et de non-objectivité. On n’avait pas confiance et on lui a fait savoir. Il fallait passer des tests car la confiance, ça se gagne et une caméra, c’est très intrusif."

Un droit de regard sur le produit fini fut donc la condition sine qua none pour que les danseurs acceptent les caméras à leurs côtés. Ainsi, fait très rare, trois d’entre eux et la chorégraphe Bintou Dembélé ont pu assister au prémontage pour faire part de leurs recommandations au réalisateur. En substance : tout peut être montré à la condition de toujours montrer l’opposé, pour proposer une contre-voix au spectateur. "Si tu montres des gens qui arrivent en retard, tu montres ceux qui arrivent en avance. Mais le fait qu’on ait pu avoir un droit de regard a suffi à prouver que la démarche de Philippe était saine", poursuit Féroz.

(© Pyramide Films)

Cet art de l’oxymore se retrouve jusqu’à la toute fin du documentaire, qui ne se conclut pas sur un happy ending à la première des Indes Galantes, sous les applaudissements et la standing ovation du public. Dans ce documentaire, il y a une sorte d’after show, moins joyeux et moins extraordinaire, mais qui offre une seconde lecture au film et pose des questions tout aussi importantes que celles soulevées par le documentaire.

"Tous les soirs, les gens se sont levés, tapaient des pieds, il ne manquait plus que les serviettes." Si le public de l’Opéra, visiblement prêt à voir bouger le vieux monde, a été conquis, les critiques ont réservé un accueil très mitigé au ballet de Clément Cogitore. Et Philippe Béziat a choisi d’intégrer à son documentaire cet après qui ternit pourtant la belle énergie des artistes.

"Je savais qu’on allait faire un tabac mais je savais aussi qu’on allait s’attirer des critiques négatives. C’est un entre-soi très puissant l’Opéra, c’est la bourgeoisie, c’est l’élite. Mais selon moi, les critiques se sont ridiculisées. Elles écrivent pour les gens dans la salle et elles étaient là, elles ont vu que c’était un immense succès mais elles ont quand même choisi de dire 'vous n’avez rien compris'", regrette Vinii.

"J’ai rencontré des gens incroyables et il s’est passé quelque chose, c’est sûr. Mais par moments, je reste convaincu que nous sommes les bouffons du roi qui sommes venus amuser la cour. Cette aventure m’interroge encore beaucoup", conclura Féroz, décrivant cette aventure remplie de paradoxes.

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