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Rencontre avec l’immense acteur italien Toni Servillo

Publié le

par Arthur Cios

(© Pathé)

À l’occasion de la sortie de La Main de Dieu sur Netflix, petite discussion avec l’acteur sur ses collaborations avec Sorrentino.

Certains l’ont découvert avec ses films américains, que ce soit avec un Sean Penn en ancienne rock star déprimée dans This Must Be the Place, ou avec un duo de stars vieillissantes (Harvey Keitel et Michael Caine) dans Youth. D’autres sont tombés amoureux de son travail avec sa série papesque The Young Pope, portée avec grâce par Jude Law puis John Malkovich. Pour beaucoup, ce sera avec son Oscar du Meilleur film étranger, La Grande Bellezza. Et pour les plus pointus, avec d’autres films moins connus dans l’Hexagone – Les Conséquences de l’amour, Il Divo…

Au fond, qu’importe. Tout le monde connaît le grand Paolo Sorrentino, que ce soit de nom ou par sa filmographie. Si vous êtes familier de son travail, vous l’êtes tout autant de Toni Servillo, grand acteur italien que l’on a pu voir dans Gomorra ou 5 est le numéro parfait, chez Mario Martone ou chez Marco Bellocchio. Car les deux ont une relation comme le septième art les aime.

Le cinéaste a fait tourner ce dernier dans pas moins de six films, de son tout premier (L’Homme en plus) à son dernier, l’autobiographique La Main de Dieu sorti le 15 décembre sur Netflix. Un chanteur accusé de viol, un gangster planqué dans un hôtel pendant huit ans, un ancien chef d’État italien, un critique d’art désabusé, un autre dirigeant politique d’Italie ou encore le papa de Sorrentino. Six rôles, six grands films.

Alors qu’on a emmené le cinéaste dans notre Vidéo Club pour discuter des films qui ont marqué sa vie, on a également pu s’entretenir avec Toni Servillo. Un entretien rapide, dans le but de décortiquer avec lui toutes ses collaborations.

Konbini | Avant de discuter de films, je voulais savoir comment vous avez rencontré Sorrentino…

Toni Servillo | J’ai fondé il y a bien des années, avec Mario Martone, la compagnie de théâtre Teatri Uniti, qui faisait du théâtre et du cinéma indépendant. Ça a commencé avec Martone, qui m’a offert un rôle dans son premier film, Mort d’un mathématicien napolitain. Il y avait une grande curiosité des jeunes qui voulaient faire du cinéma autour des Teatri Uniti, parce qu’ils savaient que c’était là que ça se passait.

Parmi eux, il y avait le très jeune Paolo Sorrentino. Il m’a envoyé un scénario, qui était celui de L’Uomo in più, et c’était amusant parce que c’est Angelo Curti, le producteur de cinéma des Teatri Uniti, qui me l’a passé. J’étais en train de faire le Misanthrope de Molière avec la troupe donc, avec un peu de snobisme, je n’ai pas regardé ce qu’on m’envoyait. Ils ont été malins, ils m’ont dit qu’ils allaient le donner à un autre acteur. Évidemment, je l’ai lu tout de suite. Je l’ai trouvé formidable, et c’est comme ça que ça a commencé.

Vous avez fait six films ensemble, vous dites en interview que vous avez une belle complicité. Est-ce que dès L’Uomo in più est née cette relation de travail entre vous ?

C’est un lien qui s’est créé immédiatement, à tel point qu’au moment du début du tournage de L’Uomo in più, il avait déjà en tête de faire un autre film, qui est Les Conséquences de l’amour. Sorrentino était spectateur au théâtre, c’est comme ça qu’il m’avait découvert, et je crois qu’il avait trouvé en moi les qualités justes pour incarner certains de ses protagonistes.

Vous pouvez imaginer que c’est embarrassant pour moi d’expliquer les raisons d’une telle solidarité entre nous, mais je pourrais dire qu’on a en commun deux choses : un, une véritable religion du travail, une grande concentration, une obsession qui fait qu’à peine on a fini un projet, on est déjà sur quelque chose d’autre et que c’est au centre de nos vies. Ensuite, une forme d’ironie, de passion qui prend des distances et je crois que c’est un autre trait que nous avons en commun et qui peut expliquer qu’on ait tant collaboré.

Quand vous travaillez avec Sorrentino, vous laissez un peu de place à l’improvisation ou, au contraire, il vous demande d’être proche du texte ? Quelle différence y a-t-il dans sa manière de faire du théâtre ?

Je pense que ce qui distingue Sorrentino de tant d’autres excellents réalisateurs italiens, c’est son extraordinaire talent d’écriture. Il a la capacité de créer de grands personnages, auxquels il confie des dialogues qui sont bien écrits et plutôt complexes ou de grands monologues. Cela demande le même type de discipline au théâtre. C’est une grande qualité chez lui d’avoir cette manière de créer des images, c’est un grand créateur d’images, mais aussi cette écriture qui le distingue d’autres cinéastes.

C’est quelque chose qu’on peut voir dans ses romans, mais aussi dans ses scénarios qu’il écrit sans cesse, sans forcément les tourner. Ceci dit, l’espace d’improvisation est minimal. Il demande à l’acteur d’arriver extrêmement préparé, ce qui n’empêche pas une petite marge d’improvisation, mais elle est réduite. C’est la grande différence avec Matteo Garrone, qui laisse un grand espace à ce qui peut se produire devant la caméra.

Justement, dans Les Conséquences de l’amour, il y a peu de dialogues, votre personnage est assez mutique. Tout passe par l’expression ?

C’est vrai, chaque film a sa nature qui doit être suivie, et dans le cas des Conséquences de l’amour, on est avec un personnage qui est enfermé dans une chambre d’hôtel depuis huit ans. C’est un solitaire qui s’exprime par ses silences. Si on le compare à tous les autres personnages que j’ai pu jouer, à Giulio Andreotti ou à Berlusconi, on voit qu’on est sur une vraie diversité.

Sorrentino est quelqu’un qui sait aussi s’exprimer avec les silences, quelqu’un qui sait filmer les expressions sur le visage et trouver d’autres moyens que la parole pour exprimer certaines choses. Mais je répète, beaucoup de ses répliques sont devenues quasi proverbiales. C’est le signe d’une écriture qui est trop forte.

En parlant d’Il Divo et Andreotti, votre transformation physique est impressionnante. À quel point votre préparation pour ce rôle a été difficile ?

Cela a été très difficile à préparer, avec un embarras évident parce qu’on parlait d’un personnage extrêmement connu en Italie, qui a été sept fois président du Conseil et énormément de fois ministre, qui a été le gardien de beaucoup de mystères, de secrets. Par ailleurs, pendant qu’on tournait le film, il était encore vivant. Je l’ai rencontré, il a disparu lors d’une projection en disant que le film était malhonnête [rires]. C’est quelque chose qui s’est produit quand on a fait le film sur Berlusconi, personnage très connu et vivant.

Néanmoins, on n’a pas eu d’obsession imitative. On s’est contentés de travailler sa posture, ses expressions, sa manière de marcher. Pour le reste, je me suis intéressé à toute une génération de politiciens de la démocratie chrétienne. C’était un parti hégémonique depuis 1945 jusqu’au début des années 1990, donc il fallait voir quelles en étaient les figures. D’ailleurs, Andreotti a été abordé comme une figure entre un veuf (même s’il était marié) et un prince de l’Église, un peu curial. On a créé un mélange entre ces deux figures.

Je voudrais ajouter aussi que McKay, quand il est venu présenter en Italie Vice, a dit que pour le faire, ils s’étaient inspirés d’Il Divo. Les deux films sont assez proches parce qu’ils parlent d’une personnalité politique importante, mais aussi parce qu’ils ont inventé un langage particulier qui, à travers la figure de ce personnage important, décrit l’histoire politique du pays à un moment précis.

Préparer votre rôle de Berlusconi pour Loro a été plus facile grâce au travail que vous aviez engagé sur Il Divo ?

D’une certaine manière, oui, parce qu’il était plus difficile de travailler sur Andreotti, qui est un personnage beaucoup plus fermé, beaucoup plus mystérieux. Berlusconi, extrêmement extraverti, a l’attitude d’un acteur. C’est quelqu’un qui a même inventé, inauguré, la politique spectacle, et qui était en quelque sorte dans une campagne électorale permanente, un peu comme quand on présente un film. Ce n’est plus tant le sujet que le canal par lequel on s’exprime qui est important. C’était plus facile de créer quelque chose à partir de ce personnage.

Si on avance un peu dans votre filmographie, il y a La Grande Bellezza, le film de Sorrentino le plus reconnu. Quand vous avez lu le script, est-ce que vous pressentiez sa grandeur ?

C’est quelque chose dont on ne s’est absolument pas rendu compte, ni dans le travail ni après. Il faut rappeler qu’au début, en Italie et à Cannes, les réactions étaient mitigées. En France, l’accueil n’avait pas été super. Aux États-Unis et en Angleterre, le film était plus apprécié. Ça a mis du temps à gravir les marches, jusqu’à arriver aux Oscars. On ne s’y attendait pas du tout, et c’est souvent le cas. Cela n’arrive pas quand on s’y attend. Au fil des années, ce film continue de grandir dans l’esprit du public, jusqu’à devenir un film iconique, ce qui est encore une surprise.

Concernant votre dernier film, La Main de Dieu, comment le projet vous a-t-il été présenté ? Comment Sorrentino vous a-t-il dit que ce serait autobiographique et que vous alliez jouer son père ? À quel point cela a été difficile, vu votre complicité, d’entrer dans son intimité ?

Étant donné que c’est le sixième film que l’on fait ensemble, nous avons effectivement une grande amitié. Cela faisait déjà deux ou trois ans que j’étais dans la confidence qu’un jour ou l’autre, il ferait un film pour se libérer de cette tragédie qui a marqué son adolescence. Quand il m’a donné le scénario, il m’a demandé de jouer le rôle du père, et comme il parle souvent de moi comme une sorte de grand frère en interview, j’ai eu l’impression d’avoir eu une promotion [rires].

Mais je ne crois pas que ça ait été très embarrassant, parce qu’au-delà de l’aspect biographique, on a essayé d’inventer une figure paternelle différente de la réalité. Une sorte de parent pas très adapté à son rôle et qui en rajoute beaucoup pour coller à son personnage de père. On a essayé de jouer avec ce contraste, avec ce vécu qui est comme un paradis heureux, où tout s’écroule à partir du décès, rendant la suite de sa vie beaucoup plus difficile. Il y a eu des moments d’embarras et de gêne évidents, notamment la scène de la mort des parents, qu’il a tournée avec une grande grâce.

On a encore des projets ensemble et je les attends avec joie, parce que jamais je n’aurais espéré avoir un rapport similaire à celui qu’avaient François Truffaut et Jean-Pierre Léaud, Dino Risi et Vittorio Gassman… J’espère qu’on arrivera encore à se surprendre dans ce rapport qui jusqu’ici a été extrêmement heureux.

La Main de Dieu est disponible sur Netflix.

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