Tuco, immortel Truand

Hommage à Eli Wallach, inoubliable Tuco dans "Le Bon, la Brute et le Truand"

L'acteur américain Eli Wallach est décédé mardi 24 juin à l'âge de 98 ans. Il restera à jamais l'éternel Tuco dans Le Bon, la Brute et le Truand de Sergio Leone.

Tuco, immortel Truand

Tuco, immortel Truand (Crédits image : MGM)

Eli Wallach s'est éteint mardi 24 juin à l'âge de 98 ans. Acteur polymorphe qui a eu comme premières amours l'odeur des planches du théâtre, ce natif de Brooklyn s'illustre plus tard au cinéma et passe sous l'objectif d'Elia Kazan dans Baby Doll en 1956, puis de John Houston dans The Misfits en 1961, où il incarne le sidekick de Clark Gable. À l'époque, il enchaîne les rôles.

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Mais si vous connaissez Eli Wallach, c'est sans doute pour son interprétation inoubliable de Tuco, dit "le Truand" dans l'un des westerns spaghetti les plus savoureux : Le Bon, la Brute et le Truand. Sergio Leone signe ici un film d'anthologie, venant compléter sa fameuse Trilogie du dollar, entamée en 1964 avec Pour une poignée de dollars et poursuivie l'année d'après avec Et pour quelques dollars de plus. Avec Le Bon, la Brute et le Truand, le cinéaste italien réunissait un casting déjà grand à l'époque, mais devenu tout simplement légendaire cinq décennies plus tard.

Dans ce classique du cinéma, Clint Eastwood et Lee Van Cleef (respectivement "Le Bon" et "La Brute") incarnent des rôles de personnages taciturnes, flegmatiques et mystérieux. De véritables bêtes à dégainer dont le regard dissimulé par l'ombre du rebord du chapeau a marqué l'inconscient collectif (notamment le dessinateur de bandes-dessinées Gotlib), et l'histoire de ce genre cinématographique.

Tuco, ce paradoxe

Sur le papier, Van Cleef et Eastwood sont donc les deux mâles alpha du film. Froids, inquiétants, déterminés. Or, de son côté, grâce à son authenticité et sa maladresse, Eli Wallach devient le personnage le plus attachant du film. Paradoxal ? Pas tant que ça. Dans la vie, on ressemble plus volontiers à Tuco qu'à Blondin ou au sanguinaire Sentenza (ou "Angel-Eyes" selon la version).

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Sergio Leone, pleinement conscient du potentiel charismatique de Tuco, donne au "Truand" le rôle prédominant du film. Non pas qu'il soit incapable de cruauté, ou bien qu'il ne soit pas une fine gâchette (comme on s'en aperçoit dans la scène du bain), bien au contraire. Mais le comédien endosse le rôle le plus faillible, le plus mal à l'aise, le plus expressif... bref, le plus humain.

Un jeu chaplinesque

Tuco est celui qui a le background le plus fouillé des trois pistoleros : on rencontre son frère et il apprend son histoire, raconte comment il est devenu un bandit. Aussi, son jeu hyper-expressif contraste avec celui de Van Cleef et d'Eastwood, maîtrisé au clignement d'œil près. Très libre, rappelant même l'héritage de Charlie Chaplin, son personnage résulte d'un savant mélange entre la direction de Leone et les choix de Wallach lui-même, puisque le cinéaste lui a permis d'intervenir dans sa mise en scène et sa façon de bouger.

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On raconte que les deux hommes s'entendaient à merveille sur le tournage et que Leone finit même par le laisser choisir ses propres costumes. Le fameux signe de croix qui donne à Tuco une amusante dimension superstitieuse.

Pourtant, Eli Wallach a failli ne pas jouer dans ce film. Alors qu'il se cantonne plutôt à des rôles dramatiques, c'est le visionnage de la scène d'ouverture de Et Pour Quelques Dollars de Plus qui parviendra à le séduire et lui faire accepter un tel rôle. Le comédien a finalement été préféré à Gian Maria Volontè, plus jeune, plus beau et plus ténébreux. Plus légitime aussi, puisqu'il avait déjà joué dans  Pour une poignée de dollars et Et pour quelques dollars de plus. Sans doute le réalisateur d'Il Était une Fois Dans l'Ouest aura-t-il opté pour Wallach afin de varier la palette de personnages de son film.

Le coup du train

Si Wallach a failli ne pas faire partie du casting, Le Bon, la Brute et le Truand a failli lui être funeste. Au cours du film, Tuco tente de se défaire d'une paire de menottes attachée à son poignet et à celui d'un soldat qu'il parvient à tuer. Mais n'ayant pas la clé, il choisit de laisser un train rompre les liens en posant la chaîne sur les rails.

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Le captif se pose au sol à côté du cadavre et attend patiemment. Sauf que lors du tournage, c'est exactement ce qu'il s'est passé. Sans doublage de son personnage aucun, Wallach a simplement reçu la consigne de baisser la tête le plus possible pendant qu'un vrai train passait.

La fameuse scène à la fin de la vidéo ci-dessous.

Bien sûr, Eli Wallach ne s'est pas arrêté après avoir été Tuco. Après une brouille avec Sergio Leone, il est bien obligé de tourner avec d'autres réalisateurs de westerns spaghetti, tels Giuseppe Colizzi pour Les Quatre de l'Ave Maria (I quattro dell'Ave Maria) en 1968, Duccio Tessari pour Et Viva la Revolution! (¡Viva la muerte... tua!) en 1971, ou encore Sergio Corbucci pour Le Blanc, le Jaune et le Noir (Il bianco il giallo il nero) en 1975.

Cantonné à un certain type de rôle depuis son passage sous l'œil de Leone, le public français l'apercevra également en mafieux italien dans Le Cerveau, de Gérard Oury en 1969. Il se taille aussi un bout de l'objectif dans Le Parrain III en 1990 ou The Ghost Writer en 2010, probablement l'un des meilleurs films de Roman Polanski.

"A-ï-a-ï-aaaaaaa"

Rien à faire. D'Eli Wallach, l'image que je souhaite à jamais garder en tête est le plan final de Le Bon, le Brute et le Truand. Souvenez-vous. Vert de rage, libre après avoir subi une ultime humiliation de la part de Blondin (dit "Le Bon"), il donne la touche finale à ce film en hurlant une injure semblant venir du plus profond de son cœur, destinée à manifester sa colère – mais avant tout son impuissance d'être humain – à l'encontre du personnage joué par le monolithique Clint Eastwood...

Cela ne dure qu'une fraction de seconde :  sa voix est alors coupée par le plus-que-célèbre cri tribal qui ponctue le thème du film et qui est entré, au même titre que les trois notes d'harmonica d'Il Était une Fois Dans l'Ouest, dans l'inconscient collectif. So long, Eli Wallach.

Par Théo Chapuis, publié le 25/06/2014