AccueilCinéma

Cannes : trois bonnes raisons de partir En guerre avec Vincent Lindon

Publié le

par Mehdi Omaïs

Trois ans après avoir remporté le prix d’interprétation masculine à Cannes pour La Loi du marché, le comédien Vincent Lindon retrouve le cinéaste Stéphane Brizé dans En guerre. Le long-métrage, en lice pour la Palme d’or, est une nouvelle plongée dans les affres d’une société en souffrance.

(© Nord Ouest Films)

Entre Stéphane Brizé et Vincent Lindon, l’idylle artistique a commencé en 2009, avec Mademoiselle Chambon. Elle s’est poursuivie en 2012 sur Quelques Heures de printemps avant de prendre de nouveaux atours, encore plus passionnels, à l’heure de La Loi du marché. La caméra du cinéaste s’est alors faite plus rageuse, plus percutante, et pistait sans relâche le comédien, victime et témoin d’un modèle économique et social implacable, qui consomme et broie les destins avec la froideur d’un tueur à gage. Lindon y trouvait l’un de ses plus grands rôles et obtenait, avec tous les mérites, le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes.

Cette année, de nouveau en compétition cannoise, les deux hommes refont équipe pour les besoins d’une seconde variation sur la musique sordide du marché du travail : En guerre. D’aucuns qualifient déjà le long-métrage en question de "Loi du marché bis". En réalité, il s’agit plutôt d’une accentuation, d’une apnée encore plus longue et intenable dans les dédales de l’injustice et de l’incommunicabilité. Si la démarche n’est pas dispensée de défauts et de scories, elle permet toutefois aux spectateurs de toucher du doigt, par le prisme du cinéma, cette triste réalité dont nous abreuvent quotidiennement les chaînes d’infos en continu. Voici trois bonnes raisons d’y aller !

Parce que Vincent Lindon…

Au départ, on tique un peu en découvrant Vincent Lindon, star du cinéma français, au milieu d’une centaine de comédiens non-professionnels, recrutés pour apporter leur souffle, leur verbe, leur vérité et leur cheminement commun au récit de Brizé. On se dit qu’il aurait peut-être fallu embaucher un amateur, un homme méconnu, histoire qu’En guerre ne porte plus la marque de son art. Car oui, dans le cadre d’un tel récit, qui se veut justement une peinture aux prises avec le réel, à la lisière du documentaire, un visage connu peut déconcentrer les spectateurs. Et neutraliser l’effet escompté.

S’il est de tous les plans, Lindon finit heureusement par disparaître derrière les traits de Laurent Amédéo, délégué syndical d’une usine sur le point de fermer alors que l’entreprise à qui elle appartient est bénéficiaire. 1 100 postes sont menacés. L’incompréhension, la colère, l’agacement, l’irritation, la peur… Toutes ces émotions achèvent de s’incarner sur le visage de Vincent Lindon. Sa prestation est habitée et cohérente. Elle ne participe aucunement dans une volonté performative, dans une démonstration. Il est au service de la détresse de ses collègues. Il est le combat.

Parce qu’un cinéma-vérité…

En guerre a clairement été envisagé comme une véritable course contre la montre. La durée du tournage, 23 jours seulement (c’est très peu), fait ainsi directement écho à la bataille menée par les salariés. Les images portent en elles la notion d’urgence quasi vitale. Nécessité impérieuse de faire bouger les lignes avant que ces dernières deviennent des chaînes qui écrouent et condamnent. Stéphane Brizé colle au plus près de ses personnages, caméra à l’épaule. Il scrute les visages, scanne l’humanité grandie ou défaite qui en suinte. C’est dans ces moments que son film puise toute sa puissance.

On lui sait gré également, avec son coscénariste Olivier Gorce, d’avoir ciselé les dialogues. Leur justesse et le naturel avec lesquels ils sont prononcés participent dans cette impression de voir du brut, du véritable. Et là encore, rien n’est laissé au hasard. Si les échanges donnent l’impression d’avoir été inventés sur le moment, d’être le fruit d’improvisations, il n’en est strictement rien. Tous les mots et toutes les virgules comptent, œuvrant ainsi à faire de cette guerre quelque chose d’intime, de saisissant. Le sentiment prégnant d’une incursion "garantie sans filtre".

Parce qu’on traverse la télé…

Dans le long-métrage, la société incriminée s’appelle Perrin. Mais vous y entreverrez sûrement Whirlpool, Goodyear ou Continental. Et c’est le but. Stéphane Brizé veut utiliser le cinéma pour nous amener de l’autre côté des images et nous faire comprendre cette violence qui jaillit quand sonne le glas des plans sociaux. Nous devenons ainsi spectateurs de moments intimes, d’instants fatidiques que BFMTV, CNews et consorts ne peuvent pas saisir. C’est le cas notamment des réunions avec les délégués syndicaux, les dirigeants et les représentants de l’État. D’un coup, dans une très bonne scène, les caméras de la télévision sont congédiées et ne restent que celles du cinéma.

Stéphane Brizé parvient in fine à illustrer l’opposition, parfois surréaliste (et donc immensément douloureuse), entre la dimension humaine et économique de cette équation. Il s’infiltre, sans succomber aux sirènes de la caricature, dans le déséquilibre des forces en présence pour rendre son propos encore plus perçant. L’efficacité de sa mise en scène, indubitable, rogne cependant l’émotion. Et ce, au profit de l’immersion. On regrettera aussi (et surtout) les dix dernières minutes, dont le film n’avait pas besoin pour gagner en force. Le message qu’elles exhalent est sinon douteux du moins inutile pour bien faire imprimer le cri de rage que porte ce drame humain et économique.

À voir aussi sur konbini :