Gone Girl, un film anti-féministe : vraiment ?

Gone Girl, un film anti-féministe aux thèses "masculinistes" ? C'est ce que pointe du doigt l'association Osez le féminisme ! depuis quelques jours.

Nick à gauche, Amy (disparue) à droite

Nick à gauche, Amy (disparue) à droite

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Depuis le 22 octobre dernier, trône sur la page principale du site de l'association Osez le féminisme ! un article qui a attiré notre oeil. Son titre : ""Gone Girl", ou l'argumentaire des masculinistes". Derrière huit paragraphes bien fournis, une vision peu reluisante : le dernier film de David Fincher serait une ode aux thèses "masculinistes".

[Attention spoilers]

L'histoire décrit un Nick, joué par Ben Affleck, face à la disparition de sa femme (Rosamund Pike), cité parmi les suspects. La première partie du film est saluée par le site de l'association comme "une première heure [...] plutôt plaisante, pleine de suspense et de rebondissements".

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Pour la deuxième partie, tout devient un peu plus compliqué : on découvre [attention spoilers, bis] que Amy a, en réalité, mis en scène son enlèvement. Derrière sa disparition, une manipulation visant à faire de Nick un assassin.

Pour Osez le féminisme !, "la deuxième [partie] est un cauchemar total : l'intrigue vire à l'illustration parfaite des thèses masculinistes [...] et laisse un amer goût de vomi en sortant" :

En réalité, ce pauvre Nick que tout accuse n'est que le pantin d'une terrible machination orchestrée par son épouse, manipulatrice perverse, monstre sans coeur qui va jusqu'à tuer de sang-froid et à mains nues pour assouvir son projet de vengeance : humilier, écraser, voire tuer son mari (puisque la peine de mort est d'actualité dans le Missouri où ils ont déménagé), en le faisant volontairement accuser de son meurtre.

Pourquoi ? Pour le punir de l'avoir trompée avec une étudiante, bien sûr, et parce qu'il ne correspondait plus à ses critères de l'homme parfait (Nick connaît une période de chômage, il se laisse aller, est trop dépensier, vit "sur le dos" de sa compagne, etc.).

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Les mots clé de l'article de l'association Osez le féminisme ! (Crédit Image : http://www.osezlefeminisme.fr/)

Les mots clé de l'article de l'association Osez le féminisme ! (Crédit Image : http://www.osezlefeminisme.fr/)

Ainsi, le site poursuit :

C'est donc une valse sans fin que Fincher nous donne à voir, qui justifie en fait les pires arguments masculinistes : Amy incarne le cliché patriarcal de la perversion féminine idéale, qui utilise la violence psychologique, soi-disant arme favorite des femmes, pour humilier et blesser son mari.

Le film relate toute la perversité de la fameuse violence psychologique féminine tant invoquée par les lobbies ANTI-féministes : violence invisible, improuvable puisqu'elle ne laisse aucune trace (comment prouver le chantage et la manipulation ?), elle s'exerce dans le huis-clos du couple.

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Amy, un personnage enfermé

Mais toute cette histoire est à nuancer.

Premier point : comme dans Millénium : Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes (2010) de David Fincher, le personnage de l'homme existe seulement grâce à celui de la femme. Si Lisbeth Salander (Rooney Mara) n'était pas là, Mikael Blomkvist (Daniel Craig) ne serait qu'un journaliste soumis à la justice et impuissant face à la disparition de Harriet, fille d'un grand industriel suédois.

Deuxième point : retournons aux origines sociales du personnage de Amy, ce que Osez le féminisme ! oublie de faire. Amy vient d'une famille new yorkaise aisée. Elle est connue pour être "The Amazing Amy", un personnage de bande-dessinée qui s'inspire de la réalité d'Amy pour mieux l'enjoliver. Un alter ego pour lequel tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Une couverture de l'un des livres de "l'épatante Amy"

Une couverture de l'un des livres de "l'épatante Amy"

Et cela a des conséquences : à la demande de ses parents, lors d'une rencontre avec des fans, elle doit tout faire pour ressembler à la chère petite blonde reproduite sur la première couverture de ses histoires. Avant même de se marier à Nick, elle est déjà enfermée dans un rôle. Avant d'être une femme, elle est un personnage ancré dans la conscience populaire comme proche de la perfection.

La suite de sa vie va infirmer le chemin pris par son alter ego imaginaire : elle se marie, oui, mais Nick devient un "homme au foyer" (il perd son boulot et passe sa journée entre le bar de sa soeur et des parties de jeux vidéo) qui trompe sa femme avec une de ses étudiantes.

Une bouffée de féminisme ?

Et si David Fincher, en explosant la cellule familiale fantasmée s'en prenait justement au parfait portrait puritain de la femme ?

La deuxième partie du film est éloquente à ce sujet : on voit l'actrice jeter ses stylos (ceux qui ont décrit l'épatante Amy) changer sa couleur de cheveux (détruisant la blondeur de la froide new yorkaise), se goinfrant de burgers ou fumant des clopes. Oui, l'idée de Amy est de passer inaperçu alors qu'une partie du pays est à sa recherche.

Mais derrière ces détails anodins, on peut y voir la libération d'une femme, de son passé qu'elle réussit enfin à contrôler. En vivant dans un motel, Amy change de classe sociale, boit de la bière, achète une vieille voiture, dégote une arme, planque son argent sous sa robe et n'oublie pas de jouer la femme battue.

Et si Amy pouvait être comparée aux femmes qui combattent le slut shaming pour mieux reconquérir leur corps ?

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Amy et Nick, un couple pas forcément bien sous tous rapport

Dans un article des Inrocks, Virgine Despentes définit le "féminisme pop" de Beyoncé ou encore Rihanna. Elle peut faire penser aux changements qu'effectue le personnage de Rosamund Pike dans Gone Girl qui n'hésite pas à quitter le foyer en y mettant le feu :

Elles ne promeuvent pas les valeurs ‘féminines’ classiques : maternité et foyer. Elles évoquent la puissance, la maîtrise, l’indépendance, l’aventure, la séduction hors mariage, des notions que l’on n’associait pas à la féminité. En devenant des créatures porno pop, elles ont saisi qu’elles incarnaient des figures sacrilèges parce qu’en rupture avec une vision traditionnelle de la femme ‘décente’, pudique, dépendante. Elles permettent d’investir des postures qui nous ont été interdites.

Un couple à la dérive

Finalement, la critique de Osez le féminisme ! ne prend pas en compte l'art du détail de David Fincher, et les différentes lectures qu'offrent les agissements de ses personnages.

Lorsque Ben Affleck lève la main et frappe sa femme au bas de l'escalier, c'est pour le site de l'association une manière de contrer la violence "morale" créée par Amy :

Nick, poussé à bout autant que le spectateur par tant de noirceur féminine, n'a qu'une envie, rompre le cou de cette femme diabolique, et quand finalement il lève (une fois) la main sur elle, malgré lui, un soupir de soulagement s'élève dans la salle : elle l'a bien cherché ! Ou l'art de déculpabiliser et encourager la violence masculine... Les comportements adultères de Nick auprès d'une étudiante sont vite oubliées.

Le problème, c'est que cette scène ne s'est peut-être jamais déroulée : c'est la parole de Nick contre celle d'Amy.

Car si David Fincher réussit bien une chose à travers Gone Girl, c'est de dépeindre Nick et Amy comme les responsables de la défaillance de leur propre couple. Ils se trompent, l'un veut ouvrir le crane de l'autre, ils se mentent, se manipulent devant les caméras comme au sein de leur foyer, blessent et tuent. Le mari comme la femme sont ici critiqués à l'aune de leurs faiblesses.

Par Louis Lepron, publié le 27/10/2014

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