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Everybody Knows : Penélope Cruz fait son festival chez Asghar Farhadi

Publié le

par Mehdi Omaïs

© Memento Films Distribution

Deux ans après Le Client, le cinéaste iranien Asghar Farhadi revient au Festival de Cannes, en compétition et en ouverture, avec Everybody Knows. Si l'intrigue, portée par le duo Penélope Cruz et Javier Bardem, se déroule cette fois en Espagne, les ingrédients du maestro restent les mêmes. Explications.

© Memento Films Distribution

Fort de sept réalisations, le metteur en scène iranien Asghar Farhadi, 45 ans, s’est imposé comme une figure incontournable du cinéma mondial. En 2011, le succès monstre d’Une séparation, notamment en France où il a réuni près d’un million de spectateurs, a largement contribué à le propulser dans les hautes sphères. Il avait alors remportée un César, un Golden Globe, un Oscar et un Ours d’or pour cette chronique d'une déconfiture conjugale. Une razzia justifiée qui en a fait l’un des candidats les plus convoités des festivals internationaux.

Auréolé d’une solide réputation, il tient désormais ses quartiers à Cannes où, après Le Passé (prix du jury œcuménique et de l’interprétation féminine) et Le Client (prix du scénario et de l’interprétation masculine), il a foulé une troisième fois le tapis rouge – en ouverture – pour son huitième film, Everybody Knows, un drame à tiroirs entièrement tourné en espagnol. Mais que les fans se rassurent : comme dans le francophone Le Passé, le dépaysement est de courte durée puisque l'on y retrouve tous les ingrédients qui font le sel de son art. Une recette précise qui a fait ses preuves et qui, à défaut de surprendre, confirme son efficacité métronomique.

Comme une grille de mots croisés

Asghar Farhadi envisage la construction d’un long métrage depuis ses débuts comme une grille de mots croisés. Cette métaphore, très juste quand on s’est penché avec attention sur son œuvre, revient d’ailleurs souvent au gré de ses multiples interviews et prouve sa volonté d’investir le septième art par le prisme du mystère, de l’énigme, de l’imbroglio. À l’instar d’Alejandro González Iñárritu ou de Robert Atlman, il partage cette passion dévorante pour l’effet papillon. Ou comment un élément déclencheur, aussi infime puisse-t-il être, achève de provoquer un raz-de-marée au sein d’une communauté d’individus.

Dans Une Séparation, c’est un quiproquo domestique qui lance les hostilités tandis que le sensationnel À propos d’Elly trouve sa déflagration dans une troublante disparition en mer. À chaque fois, la complication, plus ou moins grave, est propice à faire remonter à la surface des griefs, des secrets, des jalousies, de vieux conflits mal digérés. Everybody Knows s’inscrit dans cette lignée. Et c’est ce qui, au-delà des décors de village et de vignoble espagnols, en fait un film purement et directement farhadien. L’exposition méticuleuse des personnages est également la marque du cinéaste. Un grand ballet familial, des portes qui s’ouvrent, se referment, une fête, des éclats de rire, des tintements de verres et pourtant, en creux, l’imminence d’une tragédie palpable. Le vernis craque toujours. Et c’est pour ça qu’on y va.

Vers le séisme transgénérationnel

Laura (Penélope Cruz) est dans la voiture qui l’emmène à son village natal, quelque part en Espagne. Elle est accompagnée de ses deux enfants. Son mari (Ricardo Darín) est resté à Buenos Aires, en Argentine, où il travaille. Il fait beau et chaud. Les belles promesses pleuvent. C’est bientôt le mariage de sa sœur. Excitation et impatience. Il y a les salamalecs, les retrouvailles, surtout avec son amour passé (Javier Bardem). Asghar Farhadi profite de ce retour aux sources pour figurer avec aplomb le foisonnement humain qu’il génère. Sa science insensée du dialogue marche à plein régime. Sa patte d’auteur est immédiatement visible et audible, comme si, en filigrane, on parvenait à saisir les notes orientales du scénario originel, écrit en farsi puis traduit dans la langue de Cervantès.

Le drame n’a en tout cas pas de frontière. Il est un langage dans lequel tout le monde se reconnaît, surtout quand l’ado pétulante de Laura se volatilise soudain, en pleine soirée de fête. Le cauchemar commence. Une demande de rançon tombe. À partir de là, tout vrille. Et dans ce glissement collectif vers l’angoisse, le cinéaste prend soin d’embarquer toutes les générations : les petits-enfants, les enfants, les parents, les grands-parents. Chaque strate compte et interagit avec les suivantes. L’insignifiant devient signifiant. Les petits effleurements engendrent les grands bouleversements, surtout dans ce petit patelin pittoresque où le fil du secret et du mensonge est si court. Farhadi est attaché à ce mouvement, à ce premier domino qui vacille et qui renverse tout. Il l’illustre dans l’intégralité de ses films et ne néglige aucun point de vue, permettant ainsi à tous les héros de s’exprimer et à tous les spectateurs de les comprendre (ou pas).

Une direction d’acteur impressionnante

Non content d’avoir fait découvrir au monde entier un vivier de comédiens iraniens d’exception, Asghar Farhadi se paye désormais les services de poids lourds du cinéma. Il faut dire que les stars ont clairement compris ce qu’il a de précieux à leur offrir. Penélope Cruz n’a d’ailleurs jamais caché son admiration pour lui. Il faut dire que le maestro est l’un des plus grands directeurs d’acteurs actuels. Dans ses films, tous les personnages ont leur propre arc narratif et jouent leur partition au service d’un récit matriciel. Ici, l'actrice espagnole est magnifiée. D’une grande justesse émotionnelle, elle en éclipserait presque un Javier Bardem un peu en dehors, presque timide. Et autour d’elle, c’est un festival.

L’ensemble du casting est au diapason d’un scénario efficace, dont on pourra néanmoins pointer les fausses pistes voyantes. Quiconque connaît le cinéma d’Asghar sait son amour pour les coups de théâtre. Il en a fait sa marque de fabrique, si bien que cette fois, le caractère un poil programmatique des surprises narratives enraye la dynamique. Si les premières minutes sont réussies et que la montée en puissance, entre secrets d’alcôve et disputes familiales, est effective, on regrette un dénouement poussif et déceptif. Il manque en effet quelques maillons à l’entreprise finale pour qu’elle affiche l’homogénéité implacable d’Une Séparation ou d’À propos d’Elly. Cela étant, on ne peut que saluer la démarche de Farhadi qui, après avoir posé ses valises en France pour Le Passé, continue un périple européen fort intéressant en Espagne. On réserve déjà notre place pour la prochaine destination.

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