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Le film Pride est-il "trop gay" pour le marché américain ?

Publié le

par Constance Bloch

Pour sa sortie DVD outre-Atlantique, le distributeur américain de Pride a effacé toutes les références à l'homosexualité sur la jaquette. 

L'année dernière sortait en salles l'irrésistible Pride, réalisé par Matthew Warchus, lauréat de la Queer Palm du Festival de Cannes. L'histoire du film se déroule en 1984 pendant la grève des mineurs britanniques sous l'inflexible Margaret Tatcher, et relate l'épopée d’un groupe d’homosexuels londoniens qui s'engagent pour soutenir les travailleurs d'un petit village gallois.

Ensemble, ils créent "Lesbians And Gays Support The Minors" (les lesbiennes et les gays soutiennent les mineurs), et partent à la rencontre de ces hommes en difficulté. Un long métrage engagé qui parle d'activisme homosexuel avec beaucoup d'humour et de justesse, et porte un message de tolérance et d'amour.

Mais si l'un des aspects essentiels du film concerne l'homosexualité de ses héros, aux État-Unis, c'est justement ce qui semble être le problème. En effet, comme le rapporte le site Yagg, le distributeur US du film a décidé de supprimer de la jaquette du DVD toute allusion à l'orientation sexuelle des protagonistes, et ce, de manière radicale.

Les références à l'homosexualité gommées

Sur l'édition DVD en vente depuis le 23 décembre outre-Atlantique, on découvre que la banderole "Lesbians and Gays" brandie par le groupe sur la photo à l'arrière de la jaquette a tout simplement été gommée. De même, le synopsis a été amputé : les "militants gays et lesbiennes implantés à Londres" sont désormais des "militants implantés à Londres".

L'image promotionnel du film Pride.

La bannière activiste remplacée par des ballons roses sur l'édition DVD américaine.

Un choix marketing pour le marché américain que la société CBS Films (qui gère la distribution du film avec Sony Pictures Home Entertainment) a bien du mal a expliquer – et assumer. En effet, contacté par PinkNews, le distributeur dit ne pas avoir d'explications pour le moment mais indique qu'il se "penche sur l'affaire".

Pour tenter d'enrayer la polémique, CBS Films s'est empressé d'expliciter sur son compte Twitter que le film relatait l'histoire "d'activistes gays et lesbiennes" :

Capture d'écran Twitter.

Alors, le film serait-il "trop gay" pour le marché américain ? Le réalisateur Ben Roberts, directeur du British Film Institute (et gay) se dit "pas surpris" par la méthode du distributeur dans une interview accordée à The Independent :

Je ne suis pas surpris que les distributeurs américains aient pris la décision de vendre davantage d’exemplaires en gommant le contenu gay. Je ne le défends pas – c’est un procédé mauvais et anachronique –, je dis juste que je ne suis pas surpris.

C’est une malheureuse réalité commerciale, ici et aux USA, que les distributeurs doivent prendre en compte. Les titres LGBT sont largement marginalisés en dehors de rares succès comme Brokeback Mountain.

Les États-Unis, frileux sur les contenus "homosexuels"

Ce n'est pas la première fois que les États-Unis tentent de censurer des références ou contenus homosexuels dans une production cinématographique. Rappelons que si La Vie d'Adèle, la palme d'Or d'Abdellatif Kechiche, est sortie en salles en France avec une interdiction aux moins de 12 ans, outre-Atlantique le film n'était pas accessible aux moins de 17 ans.

Pire encore pour le film d'Ira Sachs, Love is Strange. Il aborde les difficultés d’un couple d'homosexuels sans aucune scène de violence ou sexuellement explicite, mais s'est vu infliger la même interdiction sans aucune raison objective, si ce n'est l'orientation sexuelle de ses héros. Une décision ouvertement qualifiée d'homophobe et mue par une question de morale des plus dérangeante de nos jours.

En 2013, c'est le film de Steven Soderbergh, Ma vie avec Liberace, qui a été privé de sortie en salles aux US. Si certains évoquaient des raisons budgétaires, d'autres pointaient du doigt ouvertement l'aspect "trop gay" du biopic pour les distributeurs américains. En effet, il met en scène l'histoire d'amour dissimulée entre Liberace, figure kitschissime du music-hall américain, et un jeune homme qui entre à son service.

-> À lire : Rencontre avec les créateurs du film Pride, la Queer Palm de Cannes

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