Entretien : Thomas Vinterberg, du Dogme 95 à "Loin de la foule déchaînée"

À l'occasion de la sortie de son nouveau film, Loin de la foule déchaînée, nous avons rencontré Thomas Vinterberg. Il nous a parlé de ses inspirations, du Dogme 95 et de son prochain long métrage. 

Il est difficile de faire entrer Thomas Vinterberg dans une case. D'origine danoise, il est le père du célèbre Festen, qui avait remporté le Prix du Jury au Festival de Cannes en 1998 et qui s'inscrivait dans les règles du mouvement Dogme 95, un mouvement cinématographique avant-gardiste créé en 1995 sous l'impulsion de Lars von Trier et de Thomas Vinterberg lui-même. Un dîner de famille comme celui-ci, ça ne s'oublie pas.

Et puis, le réalisateur a su montrer qu'il pouvait changer de registre et s'est attaqué à la science-fiction avec It's All About Love, ou a mis en scène un Jamie Bell attiré par un revolver dans Dear Wendy.

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Aujourd'hui, c'est avec un film d'époque que l'on retrouve le réalisateur. Loin de la foule déchaînée est une adaptation du roman éponyme de Thomas Hardy. Pour interpréter l'héroïne, on retrouve la très belle Carey Mulligan entouré de Matthias Schoenaerts, Michael Sheen et Tom Sturridge, ses trois prétendants. Pour parler de cette sortie, nous avons rencontré Thomas Vinterberg. Il est revenu pour nous sur ses inspirations, le Dogme 95 et nous parle de son prochain film.  

Konbini | Loin de la foule déchaînée est une adaptation du livre éponyme de Thomas Hardy. Pourquoi avoir choisi ce livre ?

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Thomas Vinterberg | Quelqu'un d'autre l'a adapté. C'est une commande. C'est la première fois que je fais ça. J'ai adapté un scénario de Lars Von Trier il y a quelques années mais ce film était une vraie commande d'Hollywood. Mais je ne ferai jamais un film sans tomber amoureux de son histoire. Et ça a été le cas. J'ai lu le scénario, je n'avais pas encore lu le livre. Les trois personnages me sont apparus comme vulnérables, en trois dimensions. Et ça m'a touché. Après avoir lu des scénarios pendant quinze ans, c'est la première fois que des personnages me restent autant dans la tête.

K | Avez-vous regardé les précédentes adaptations du livre ?

Non, j'ai juste regardé les vingt premières minutes du film de John Schlesinger. J'ai arrêté parce que j'étais intimidé de regarder un film avec trois de mes héros. Je suis amoureux de Julie Christie depuis que je suis enfant, Schlesinger est un très grand réalisateur et Nicolas Roeg [directeur de la photographie pour Loin de la foule déchaînée de Schlesinger, ndlr] qui a fait Ne vous retournez pas et Enquête sur une passion est aussi un de mes héros. Donc je n'ai pas été capable de regarder le film.

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K | Est-ce que vous avez regardé d'autres films pour trouver l'inspiration avant de tourner ?

Oui, j'ai regardé Autant en emporte le vent et 1900 de Bernardo Bertolucci.

K | En quoi ces films vous ont-ils inspiré ?

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J'ai tenté de combiner deux choses. J'ai essayé d'être moderne dans le sens d'être très proche des personnages, de montrer ce qu'ils ressentaient. J'ai travaillé très dur pour avoir ce résultat. Il y a eu beaucoup de répétitions avec les acteurs. Mais je voulais aussi faire un film qui ressemblait aux films hollywoodiens des années 50 comme Autant en emporte le vent, en technicolor. Long, pur, grandiose. Donc je pense que c'est pour ça que j'ai regardé ces deux films.

"Je voulais un accès direct entre le spectateur et le film"

K | Vous avez tourné le film en Angleterre. En quoi était-ce important pour vous de tourner dans des décors réels ?

C'était extrêmement important. J'ai lu le livre et j'ai été ému par les descriptions des paysages. J'ai donc décidé avec mes chefs opérateurs et les producteurs d'aller tourner directement sur place et de filmer sur pellicule. Pour essayer de respirer l'air de ces paysages, de le capturer.

K | Quand on regarde le film, on n'a pas vraiment l'impression que l'histoire se déroule dans un autre siècle. Est-ce que vous avez voulu donner un aspect moderne à cette histoire classique ?

Oui. Je voulais rester fidèle à Thomas Hardy et je voulais faire un film qui soit autant un film "Thomas Hardien" qu'un film de Thomas Vinterberg. Mais je voulais aussi me réapproprier les costumes et les dialogues plein de pureté. Je voulais un accès direct entre le spectateur et le film. C'était un défi durant le processus de réalisation.

K | C'est votre troisième film en langue anglaise après Dear Wendy et It's All About Love. En tant que réalisateur danois, est-ce que la langue de vos films a une importance pour vous ?

Non, pas vraiment. Je pense que faire des films est en soi un langage universel. Cela dit, quand j'écris, c'est important pour moi de rester proche d'où je viens. Je sais exactement ce qui se passe quand j'entre dans une pharmacie danoise. Mais je ne suis pas vraiment sûr de ce qui se passe à Paris et encore moins sûr de ce qui se passe à New York. L'avantage avec une œuvre d'époque, c'est que personne ne sait. C'est inconnu pour nous tous. Donc je pense que c'est plus facile.

Carey Mulligan et Matthias Schoenaerts .  © Twentieth Century Fox

Carey Mulligan et Matthias Schoenaerts (Crédits : Twentieth Century Fox)

Une première fin heureuse

K | Dans le film, la relation entre Bathsheba et Gabriel Oak est celle qui est la plus mise en valeur. On perçoit immédiatement leur attirance, qui se poursuit tout au long du film. Pourquoi avez-vous insisté sur cette relation en particulier ?

Je trouve que le personnage de Gabriel Oak est très intéressant parce qu'il peut tout à fait laisser de l'espace à Bathsheba et en même temps agir comme un homme. C'est ce que j'aime particulièrement chez lui. Et je trouve que la sexualité entre les deux est très présente.

Quand j'ai lu le script pour la première fois, j'ai voulu changer la fin. J'ai appelé les producteurs et je leur ai demandé si on ne pouvait pas plutôt le faire vraiment partir. Ils m'ont répondu : "Tu ne peux pas faire ça, c'est un classique de la littérature anglaise." Je leur ai dit : "Ok mais dans ce cas-là, on doit mériter cette fin." Et c'est aussi la première fois que je fais une fin heureuse. Je voulais que ce soit un moment réussi et satisfaisant.

K | Qu'est-ce que ça fait de réaliser une fin heureuse pour la première fois ?

Ça semble étrange, banal et en même temps incroyablement satisfaisant, très riche. Ça m'a plu.

K | Et pourquoi avoir toujours fait des fins malheureuses auparavant ?

Parce que je suis scandinave. Voilà. (rires)

K | Au début du film, on entend Bathsheba se présenter en voix off. Pourquoi avoir utilisé cette technique juste à ce moment-là et pas dans le reste du film ?

Je ne suis pas vraiment sûr d'aimer cette voix off. Elle est présente parce que je l'ai décidé et elle est là pour donner un certain passé au personnage. Mais quand je vois le film aujourd'hui, je dois dire que je doute de son utilité. Il y avait 250 scènes à tourner, ce qui est beaucoup. Je voulais vivre avec ces personnages. Et au début je me suis dit : "Waouh, Gabriel la demande en mariage après quatre minutes de film !" donc je voulais donner un passé à Bathsheba, montrer sa solitude.

K | Batsheba est une femme indépendante avec un fort caractère et il est rare d'avoir ce genre d'héroïne dans les classiques de la littérature. Est-ce que c'est quelque chose que vous avez voulu mettre en valeur ? 

Bien sûr. Dans mes précédents films, il y avait beaucoup d'hommes. Et là, j'étais face à un fantastique et riche portrait de femme qui a des défauts mais qui est aussi très sympathique. Elle a cette volonté d'être forte, indépendante mais elle veut aussi consacrer sa vie à un homme. On a parlé de cette vulnérabilité et je me suis dit que ce conflit à l'intérieur d'elle est universel. C'est plus dur d'être une femme.

Carey Mulligan

Carey Mulligan (Crédits : Twentieth Century Fox)

K | Carey Mulligan, Matthias Schoenaerts, Tom Sturridge et Michael Sheen jouent à merveille. Pourquoi les avoir choisis ?

Carey a été un choix évident. À la page 10, je savais que c'était elle que je voulais. Elle a ce mélange de contrôle et de vulnérabilité, cette force et cette douceur. Elle est belle mais à sa manière. Elle a de l'expérience et c'est une actrice formidable. Elle a beaucoup de secrets et même sa sexualité est cachée.

Matthias est un bel acteur sexy, touchant et viril. Tom est un homme complexe, beau, moderne et très sympathique. Je pense qu'il a donné une version très intéressante de son personnage. Et Michael est un acteur très entraîné qui vient du théâtre. Il a absorbé tout ce que je lui disais pendant les répétitions. Il était capable de montrer à la fois la force et la solitude son personnage.

K | Vous vous êtes essayé à plusieurs genres de films : science-fiction, drame, histoire d'amour... Est-ce que c'est un moyen pour vous de toujours vous renouveler ?

Oui. Les robes, les chevaux etc. je m'en fiche. Ça me semble ennuyeux. Mais je trouve le renouvellement dans le langage, la nationalité, la façon de travailler et dans l'histoire. Pour moi, c'était vraiment une façon différente d'approcher ce travail. C'est un film hollywoodien, j'ai travaillé avec de nouvelles personnes, dans un pays différent...

Je n'aime pas penser à ce que les gens attendent de moi parce que je ne veux pas me soucier de ça. Mais je me sentais un peu piégé et j'ai voulu tenter quelque chose d'autre.

Le Dogme 95

K | Vous êtes le co-créateur avec Lars Von Trier du Dogme 95. Comment avez-vous eu l'idée de créer ce manifeste ?

J'étais dans une école de cinéma et j'ai dû tourner mon film de mi-semestre. J'ai décidé de le filmer en portant la caméra à la main, ce qui n'avait jamais été fait à l'époque. J'ai engagé un cameraman qui était très fort et qui pouvait porter une grosse caméra 35mm. Lars a vu le film et a trouvé que c'était courageux et m'a demandé si je voulais créer un groupe. On s'est assis et on a écrit ces règles.

On s'est demandé comment on faisait normalement les films et on a enlevé tout ça. On voulait qu'une vérité nue sorte. On voulait montrer, à travers la fiction, quelque chose qui se rapprochait le plus de la pure réalité. On voulait enlever les barrières entre le spectateur et les acteurs du film. À Cannes, en 1998, ce Dogme est soudainement devenu à la mode et est devenu une sorte de convention.

K | Est-ce que vous pensez qu'il est toujours possible aujourd'hui de faire un film avec les règles du Dogme ?

Non, pas vraiment. Ce qui était supposé être "nu" à l'époque ressemble maintenant à une vieille robe. C'est devenu une mode. Et quand ça devient une mode, ce n'est plus dangereux et ce n'est plus pur. Maintenant j'essaye de trouver la pureté grâce à d'autres manières. Quand j'ai fait La Chasse, je me suis demandé si je devais faire le film selon le Dogme. J'ai imaginé ce que ça pouvait donner et je me suis dit que ça paraîtrait démodé et que la caméra à la main serait perçue comme une technique en vogue.

K | C'est pour ça que vous avez quitté le mouvement en 2005 ?

Oui. Sans que nous le sachions, quand on était sur scène en 1998 à Cannes, c'était le début de la fin.

K | Qu'est-ce que vous pensez aujourd'hui quand vous voyez tous ces films qui ont des déluges d'effets spéciaux ?

Je trouve ça ennuyeux. Mais des films comme Interstellar ou Star Wars sont pour moi des chefs-d’œuvres. Il faut que les effets spéciaux soit utilisés avec de l'imagination. Les films les plus intéressants que j'ai vus récemment sont des films d'animation comme Là-Haut, Toy Story. Si j'ai un bon scénario, je pourrais faire un film de super-héros par exemple. Mais toutes ces rencontres autour d'écrans verts et autres techniques ne sont pas nécessairement attirantes pour moi.

K | Quels sont vos futurs projets ?

Je travaille à la post-production de mon prochain film The Commune, qui est basé sur une pièce que j'ai écrite. L'histoire est inspirée de mon enfance. J'adore ce film, c'est en danois. Je ne sais pas quand est-ce qu'il va sortir mais il sera distribué par Le Pacte. Je suis très fier de ce film.

Le film Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg est en salles depuis le 3 juin.

Par Fanny Hubert, publié le 03/06/2015

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