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Entretien : Thomas Solivérès, le jeune acteur qui brille dans "Edmond"

Rencontre avec le talentueux Thomas Solivérès, aussi passionnant que passionné.

Tandis que j’attends pour d’autres interviews dans la salle où se trouvent tous les autres journalistes, un chien me saute dessus. J’admets ne pas avoir l’habitude de me faire lécher le visage, mais n’ose rien dire et me laisse un peu faire. Une léchouille qui ne dura que quelques secondes avant que Thomas ne vienne l’attraper presque en courant, devant une foule d’attachés de presse et de responsables de Gaumont qui ont l’air de se marrer devant cette drôle de scène.

Après s’être excusé à plusieurs reprises, Thomas part se servir un café, probablement le sixième de la journée, et y retourne fissa. L’acteur court d’interview en interview. Il est rare de voir un talent autant s’appliquer dans la promo de son film. C’est que le long-métrage est important dans sa carrière. Il sait qu’il tient le film sur ses épaules, et qu’il ne s’agit pas de n’importe quel film — ni de n’importe quel rôle.

Pour l’instant, on a surtout vu Thomas dans des rôles d’ados, ou plus récemment dans celui de Spirou. Ici, l’acteur de 28 ans a un rôle plus "mature" et a pour mission de prouver au cinéma français qu’il peut porter des grands rôles et être convaincant (spoiler : il l’est, totalement). Car en plus de jouer Edmond Rostand, ce dernier doit aussi, de par des dialogues brillamment écrits, interpréter également Cyrano de Bergerac.

Une tâche d’autant plus complexe qu’on parle en l’occurrence de l’adaptation ciné de la géniale pièce de théâtre d’Alexis Michalik, Edmond. Cette dernière raconte de manière un poil fantasmée comment le dramaturge Edmond Rostand a écrit la pièce Cyrano de Bergerac en quelques jours à la fin du XIXe siècle, en inventant un triangle amoureux similaire à celui que vécut Cyrano. Une pièce qui a reçu cinq Molières et près de 500 000 spectateurs en moins de trois ans, mine de rien.

Donc même si Thomas est brillant dans le film, il y a d’une part la pression des amateurs de la pièce, mais aussi le fait de réussir à toucher un public plus vaste, plus large. Et là, la tâche semble complexe car les films sur le théâtre sont bien souvent vus comme "niche" — ce qui est dommage, car Edmond est bien au-dessus du lot en abordant le sujet sans prétention et avec pas mal d’ingéniosité. Bref, vous l’aurez compris, la pression est conséquente pour le jeune acteur de 28 ans.

Quand il rentre finalement dans la chambre d’hôtel pour notre interview, une bonne heure après ladite léchouille du chien, on découvre que derrière l’hyperactif se cache un homme passionnant et passionné. Passionné par Rostand, et tout ce qu’il a découvert en travaillant le rôle. Une passion qu’il transmet très facilement, comme vous allez vite le comprendre puisque l’entretien, pour mon plus grand plaisir, s’est quasiment transformé en cours d’histoire.

Konbini | Tu avais entendu parler de la pièce avant ?

Thomas Solivérès | Oui ! Je connais Alexis, j’avais vu ses anciens spectacles. Je viens du monde du théâtre, donc on s’était déjà croisés au festival d’Avignon. Mais je n’avais pas vu la pièce. Je connaissais le sujet, mais pas plus.

Donc c’est lui qui est venu vers toi ?

C’est lui qui est venu me proposer… En fait, un jour, il m’a dit : "viens on va au théâtre ensemble." On y va et au moment de rentrer dans la salle, il me dit :

"Je suis en train de monter Edmond au cinéma.
- Putain chanmé, trop cool.
- Et je suis en train de chercher mon Edmond.
- Ah super, bah tu devrais avoir tel acteur, ou tel acteur, lui il est super, lui il est top."

Il me dit "non non, je cherche mon Edmond", et il me regarde fixement. "Ahhhhh ok". [rires] J’ai eu du mal à réaliser.

Donc il me dit qu’il aimerait qu’on fasse des essais filmés, pour convaincre les producteurs et lui aussi que j’étais le bon choix, et moi aussi, pour voir si j’étais capable de partir là-dedans. Il m’a envoyé sept séquences, quarante pages à apprendre, en deux semaines. Un bon petit défi. Je pense qu’il avait besoin de savoir si j’étais capable de relever le défi. Et on a fait des essais en costumes, filmé, maquillé, coiffé, la moustache, la totale. Et je me suis dit que si je voulais le rôle, fallait trimer. J’ai bossé comme un porc. Je suis arrivé aux essais, j’étais prêt. Ça a marché.

Mais c’est là où quand on m’a dit que c’était ok – alors qu’il y a 98 % des acteurs qui explosent de joie –, j’ai tout de suite flippé. [Rires] Je ne me suis pas réjoui, d’ailleurs je ne me suis toujours pas réjoui ; j’y arriverai le jour où le film sortira en salles. Non, tout de suite, je me suis dit que "bah mec, va falloir vraiment bosser maintenant".

Qu’est-ce qui te faisait flipper concrètement ?

Bah il y a Edmond Rostand, il y a Cyrano. Jouer Cyrano quand on connaît tous les acteurs qui l’ont joué, ça fait franchement flipper. Et puis, c’est une époque, une langue différente. Un film d’époque de grande ampleur sachant que tu portes le film, qu’il s’appelle Edmond et que tu incarnes Edmond Rostand… ça fait beaucoup à porter sur mes petites épaules frêles.

Puis, il y a aussi le fait d’honorer les gens qui ont joué dans la pièce. Malheureusement pour eux, heureusement pour moi, ils étaient en tournée donc ils n’ont pas pu faire le film mais je connais Guillaume Sentou qui avait créé le rôle au théâtre. Je l’ai appelé pour m’excuser "c’est pas mon genre de piquer des rôles mais je voulais partager ça avec toi", on en a parlé, on a parlé beaucoup de Rostand.

Entre-temps, tu as eu le temps de voir la pièce ?

Ouais. Juste avant les essais, Alexis voulait que j’aille voir la pièce. J’étais très ému à la fin du spectacle parce que je connaissais 90 % des comédiens qui étaient sur scène, et qu’il y avait 700 personnes, en théâtre, en semaine, que le public s’est levé à la fin.

Tu sais, tu vois tes potes et tu te dis que c’est incroyable, parce qu’il n’y en a aucun qui est vraiment connu sur scène. En ce moment, on vit une époque où on essaye beaucoup de monter des pièces uniquement avec des têtes d’affiche, les plus connues possible pour faire venir les gens. Et bah, ça montre aussi avec Edmond que tu n’as pas besoin de ça, que si l’histoire est vraiment bien, il y a un bon bouche à oreille et ça fonctionne. C’est génial de voir ça, vraiment !

Comment tu t’es préparé concrètement ?

Dès les essais, j’ai essayé, en deux semaines, de faire des recherches sur l’histoire d’Edmond Rostand. J’avais vu la pièce, je savais à peu près ce qu’il fallait faire. Et puis c’est très court deux semaines. J’en ai fait des nuits blanches [rires]. Du coup, c’est surtout après où j’ai eu six mois pour tout lire, tout voir, tout ingurgiter sur Edmond Rostand.

Il faut garder en tête que c’est pas un biopic en tant que tel, que c’est plutôt une fiction réaliste. Mais moi, je l’ai abordé comme un biopic en revanche. Je dis souvent cette phrase de Cluzet, que j’adore : "interpréter, c’est prêter son intérieur." Donc j’ai prêté mon intérieur à Edmond Rostand, et la moindre des choses quand on prête quelque chose à quelqu’un, c’est de savoir à qui on le prête. C’est pour ça que j’avais envie de tout connaître de cet homme.

Bah, même si c’est pas mal fictionnel, il y a quand beaucoup d’éléments véridiques…

Ah ouais ouais ! Le point de départ, c’est que personne n’y croyait. Tout le monde pensait que ça allait être un four. Qu’Edmond a payé de sa poche pour monter la pièce, parce que les producteurs ne voulaient pas mettre d’argent. C’est vrai que Coquelin [grand acteur de théâtre de la fin du XIXe siècle qui a interprété pour la première fois Cyrano, ndlr] est venu voir La Princesse lointaine [la pièce précédente de Rostand, ndlr], qui était un four, et qu’il a demandé à Sarah Bernhardt [une actrice de théâtre célèbre à l’époque aussi, qui avait joué pour Rostand déjà, ndlr] de demander à Edmond Rostand de lui écrire une pièce. C’est vrai aussi qu’Edmond est venu pitcher la pièce à l’entracte de Thermidor, et que Coquelin n’arrêtait pas de lui demander "mais après, qu’est-ce qu’il va se passer ?" et qu’Edmond lui racontait au fur et à mesure. Pour l’histoire, ça a duré 45 minutes, et les gens dans la salle se demandaient ce qu’il foutait.

Après, oui, le triangle amoureux n’existe pas. Jeanne, la muse dans le film, n’existe pas. Ça, Alexis l’a inventé parce qu’il avait besoin d’amener une figure féminine pour recréer le triangle amoureux de Cyrano, Tristan/Roxane/Cyrano. En réalité, Jeanne est un parallèle avec Rosemonde Gérard, la femme de Rostand. En fait, Rosemonde était beaucoup plus importante dans sa vie qu’on ne le montre dans le film. Elle a vraiment œuvré à ses côtés, c’était une poétesse et elle s’est mise de côté pour lui, pour le pousser. Edmond était quelqu’un de complètement unique, il n’avait pas du tout confiance en lui, il était névrosé, perpétuellement dans le doute…

Je suis tombé sur des correspondances avec sa femme où il lui dit "j’aimerais tellement que vous soyez fière de moi, je sens quelque chose en moi, je n’y arrive pas", et elle qui lui répondait "croyez en votre génie comme je vous aime". Pfou… Là tu fais "allez ciao, bye" [rires]. C’est tellement beau ! Il y a des trucs qui sont sublimes dans cette histoire. Elle le poussait vraiment. Mais ouais, Alexis a dû créer des personnages.

Mais bon, il y a tellement de vrai aussi… C’est vrai que Maria Legault n’avait signé que pour une représentation, elle a vraiment eu une extinction de voix le soir de la première représentation sur scène (c’est la femme d’Edmond Rostand qui a joué Roxane ce soir-là, et elle dit dans ses mémoires que c’était le plus beau jour de sa vie d’ailleurs). Les deux producteurs ont vraiment existé.

C’est fou quand même.

Ah non mais c’est dingue ! En vérité, cette histoire est folle ! Il y a des choses qui ne sont pas racontées, comme le fait que pendant la pièce, entre deux actes, il y a un ministre qui est parti dans les loges, chercher Edmond Rostand, il a déchiré la légion d’honneur et l’a tendue à Rostand en disant "monsieur, je vous donne ma légion d’honneur parce que vous allez la recevoir dans deux trois jours donc en attendant, prenez la mienne". Il la reçoit trois jours après, puis il rentre à l’Académie française quelques années plus tard, devenant le plus jeune académicien.

C’est vrai que les gens courraient dans la rue en alpaguant des passants, "venez voir ce qu’il se passe, c’est incroyable". Cette histoire, de manière générale, est incroyable. Et Rosemonde Gérard le définit très bien dans un livre qu’elle a écrit, qui s’appelle Edmond Rostand, où elle dit : "seuls les gens qui étaient à cette représentation peuvent comprendre ce qu’on a vécu". Il paraît que la plupart des gens se croisaient, et se disaient "alors, t’y étais ?", "ouais j’y étais". Ils avaient vécu un truc extraordinaire.

Même nous, on ne sait pas ce qu’il s’est vraiment passé… Mais 40 rappels ? 4 heures, ça a duré ! Les gens ne voulaient plus partir, se congratulaient… C’était un moment de fête incroyable.

Est-ce que ça rend le tournage plus difficile ? La pression de ce que ça représente ? Qu’est-ce qui était le plus dur pour toi ?

Un peu.. Assimiler les informations était facile, j’adorais ça. À la limite, le langage, c’était un peu difficile. On parle plus du tout comme ça. Tu t’entends et tu penses que ça fait faux, alors que c’est juste que ça n’existe plus. Aujourd’hui, un mec va croiser une nana dans la rue et va lui demander son numéro. À l’époque, on disait "bonsoir ma belle enfant, je passais par hasard et n’espérais pas mieux que de la joie de vous voir"… Ouais, c’est ouf [rires]. Donc ça, c’était dur. Mais on s’y fait.

Je pense que ce qui était le plus compliqué pour moi, c’est que j’ai un peu ouvert les vannes chez moi. Comme j’ai vu beaucoup de similitudes dans les angoisses d’Edmond Rostand, dans le manque de confiance, je me suis un peu dit qu’il ne fallait pas se mentir et y aller. Du coup, j’ai ouvert les robinets, et je suis rentré là-dedans, un peu torturé et vraiment constamment dans cette emprise, dans ce doute, dans ce truc perpétuel que j’ai déjà suffisamment mais là.. Disons que j’y ai mis beaucoup de moi…

C’est comme si ce rôle-là m’avait apporté plus de calme. J’ai souvent joué l’adolescent qui était hyper énergique, drôle… Sur celui-là, j’ai tout diminué, je me suis recentré, j’ai une tenue plus posée, plus calme. Même si à l’intérieur, ça bouillonnait avec une intellectualisation constante de tout, j’étais beaucoup plus calme. Et c’est marrant mais ça me poursuit, comme si ça m’avait grandi. Un peu comme Edmond évolue, qu’il passe de l’homme timide au dramaturge qui prend des décisions. J’ai trouvé ça extrêmement jouissif de pouvoir prendre les choses en main.

J’ai une dernière question, c’est quoi tes prochains projets ?

Dormir [rires]. Rêver peut-être. Non, je suis au théâtre, j’ai un seul en scène qui est en tournée et qui s’appelle "Venise n’est pas en Italie". Je l’ai joué deux ans à Paris et j’ai été nommé aux Molières, donc je continue jusqu’en mars, et après, normalement, je dis bien normalement parce que je n’ai rien signé pour l’instant, mais je pars sur un autre film.

Mais c’est peut-être le moment de prendre mon temps, de respirer, et de défendre le film. De rencontrer les gens, faire la tournée, parler d’Edmond Rostand. Parce que j’ai adoré me renseigner sur lui… Et puis les remercier. Je pense qu’on oublie souvent au cinéma d’être généreux avec le public. Au théâtre, on le fait. Parce qu’à la fin, on voit le public, ils nous applaudissent, on les remercie. Au cinéma, c’est différent, t’as pas le temps. Le film sort et hop, on passe à autre chose.

Donc ça me tenait à cœur de leur dire qu’on comptait sur eux !

Edmond est sorti en salles.

Par Arthur Cios, publié le 11/01/2019