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Entretien : Brandon Cronenberg, l’horreur dans les gênes

Publié le

par Arthur Cios

Avec Possessor, le fils de David Cronenberg prouve qu’il a sa propre voix.

Après avoir été la sensation de L’Étrange Festival et du Festival de Gérardmer, où il a gagné le grand prix du Jury, voilà que le Possessor de Brandon Cronenberg est enfin disponible. En VOD et en DVD/Blu-Ray certes, il aurait été bien plus agréable pour vous de le découvrir sur grand écran, mais qu’importe : on vous parle ici de l’un des meilleurs films de l’année.

Après une virée glauque dans un monde où les fans veulent s’injecter des virus qu’ont contractés leurs stars préférées dans son premier film Antiviral, Cronenberg fils part dans un autre territoire. Celui de la SF d’action, où l’on suit Tasya Vos, une tueuse à gages qui utilise une technologie pour rentrer dans la peau d’individus de son choix et commettre ses crimes. Elle y prend un certain plaisir, jusqu’à ce qu’un des hôtes présente une forme de résistance.

De la paranoïa, une technologie avancée flippante, de l’horreur, du gore et un fond politique : la recette reste la même pour Brandon Cronenberg. Alors forcément, on avait quelques questions à poser à l’un des cinéastes les plus excitants de sa génération. Un des rares à avoir une vision. Et qui n’aime pas spécialement qu’on lui rappelle sa filiation.

Konbini | Pourquoi vous a-t-il fallu huit ans pour faire un nouveau film ?

Brandon Cronenberg | Pour être honnête, c’est lié aux problèmes habituels de financement de films indépendants. Au début, quand j’ai fait Antiviral, je voulais faire un film et le lancer vite, parce que je n’avais pas de carrière à proprement parler. C’était mon premier film, donc je n’avais pas d’autres projets, d’autres histoires que je pouvais développer.

Mais là, j’ai passé beaucoup de temps à essayer de financer le film et à caster mes actrices et acteurs. Un processus classique en somme. Ça a été la même chose, encore et encore, jusqu’à ce que les bonnes personnes rentrent dans le cadre.

Donc vous avez bossé seulement sur Possessor pendant tout ce temps ?

Non, j’en ai profité pour développer d’autres projets en parallèle. J’ai fait des clips, des courts-métrages et j’ai écrit des scénarios. D’ailleurs, cette année, je devrais normalement tourner un nouveau film que j’ai élaboré pendant cette longue période.

J’ai lu dans une interview que l’idée du pitch de Possessor venait en partie de votre tournée presse pour Antiviral.

Je ne peux pas expliquer l’origine d’une idée, c’est assez trivial et personnel. Par contre, c’est vraiment surréaliste d’être en tournée presse pour la première fois, quand tu voyages pour défendre ton film. Parce que tu construis, consciemment ou inconsciemment, un personnage public et tu te retrouves à incarner une version de toi-même pendant les interviews, les questions-réponses. C’est une performance, tu joues un personnage qui devient un drôle de double, qui n’existe que dans les médias et qui vit presque sans toi.

Donc avec cette expérience et d’autres choses plus personnelles que je vivais à l’époque, je me sentais un peu déconnecté de ma propre vie. Je me réveillais chaque fois dans la vie de quelqu’un d’autre, parce que j’avais construit ce personnage pour survivre dans ce contexte. C’est quelque chose qu’on fait un peu tous dans notre quotidien, vis-à-vis des autres mais aussi de soi-même. 

Je voulais au départ réaliser un film sur cette idée et créer une fiction SF/horreur autour de cette notion de plaisir – ou non – à vivre dans une autre version de soi-même. C’est parti de là, oui.

J’imagine que vous n’avez pas eu à retrouver votre personnage pour cette tournée presse ?

C’était un peu moins bizarre d’un côté, mais en même temps hyper troublant de tout faire depuis chez moi. Je me sens déconnecté de la sortie de mon film. C’est comme jouer aux jeux vidéo, je m’assieds devant mon ordinateur et je ne bouge pas [rires].

Tu ne voyages pas avec ton film, tu ne peux pas le montrer, tu ne vas pas à des festivals. Tu présumes que ça existe parce que des personnes de la planète entière t’en parlent, mais il n’y a pas cette connexion immédiate avec la sortie habituelle.

Vous parliez de la réaction du public et de festivals, mais le film a été montré à Sundance 2020. Vous avez pu en profiter justement ?

Oui ! On a eu beaucoup de chance parce que Sundance était le dernier festival à se tenir normalement avant la pandémie.

Et j’étais curieux, en tant que Français : Antiviral a été montré à Cannes, celui-là à Sundance. Avez-vous senti une différence dans les réactions ?

[rires] Disons que… Cannes est très français, et Sundance est très américain, avec tout ce que cela implique. Mais je n’ai eu que de bonnes expériences. Le ton est très différent, de par la culture du film. Sundance nous a très bien traité, ça a été un très beau festival.

Aviez-vous peur – ou disons étiez-vous soucieux – de sortir ce film sur lequel vous avez bossé si longtemps et pendant cette période précise ?

La pandémie a été très intéressante sur certains points. Bien sûr, cela a eu un impact sur la sortie du film, il n’a pas été montré en salle partout. J’avoue ne pas fétichiser la salle autant que d’autres. Peut-être parce que je fais des films indés, et que souvent, ces derniers ne restent pas très longtemps en salle. Ça ne m’embête pas trop.

Mais ce que la pandémie a permis, c’est de mettre plus de lumière sur les films indépendants justement. Il y a eu tellement de blockbusters dont la sortie a été repoussée, que cela a laissé la place à des plus petites productions qui sont sorties malgré tout. Des films qui seraient passés sous le radar en temps normal. Et le public s’est rué eux.

Est-ce que vous considérez vos deux premiers films comme des films d’horreur ?

Les fans du genre savent que l’horreur, ce n’est pas seulement des jump scares et des films Blumhouse, qu’il y a tout un spectre. Je ne saurais même pas vraiment définir l’horreur. Quand tu regardes l’histoire du genre, c’est très difficile de trouver forcément un lien.

Donc non, mes films ne rentrent pas dans le moule de l’horreur classique. Mais je ne crois pas qu’ils soient plus que ça pour autant. Je ne sais pas si c’est clair : je pense sincèrement que l’horreur est un genre bien plus large que la manière dont on le définit. C’est ce que j’aime dedans en tout cas.

Possessor (© Lonesome Bear)

Vous expliquez dans des interviews aimer être poussé dans vos retranchements, être mis en difficulté, être mal à l’aise, que ça ne soit pas trop facile et logique et vivre une réelle expérience quand vous regardez un film.

Oui, mais il n’y a rien de mal avec le fait d’apprécier un film comme un simple divertissement. C’est juste qu’effectivement, je veux être déplacé à un endroit où je ne suis pas au quotidien. Et qui me place dans une forme d’inconfort. C’est une des manières dont l’art peut nous faire grandir, et l’horreur le fait si bien. On parle d’un moyen assez sain d’explorer certains aspects des émotions humaines quand on essaie habituellement de les éviter au quotidien – la peur, l’anxiété, le dégoût, à travers l’art.

Je me souviens avoir lu un article qui expliquait que les fans d’horreur ont mieux vécu la pandémie, parce qu’ils sont habitués à traverser ces émotions. C’est complètement logique. Ce n’est pas l’unique fonction de l’art, mais c’est un aspect que j’adore.

Ce qu’ils ont en commun en tout cas, c’est cette vision d’un futur peu plaisant, d’une technologie qui dérive, d’une société qui dégringole, le tout avec une certaine forme de violence.

Alors oui, mais… Déjà, je ne suis pas du tout technophobe, j’adore la technologie et je n’en ai pas peur. Mais je pense qu’elle définit notre monde, donc si tu veux faire une caricature du monde actuel, parler d’un angle précis, la technologie est le médium parfait.

Après, elle est au centre de l’histoire, mais toute l’intrigue ne repose pas sur cette dernière, ce n’est pas du Black Mirror [rires]. C’est une société alternative, on n’est pas dans le futur, juste dans un monde où cette technologie a été découverte quelques années auparavant. Je l’utilise surtout comme une métaphore.

Vous avez fait des recherches, vous avez puisé vos idées sur de réelles expériences passées. Pouvez-vous nous expliquer plus précisément ce que vous avez découvert ?

J’ai fait beaucoup de recherches sur les neurosciences derrière le contrôle physique des cerveaux. Je me suis notamment intéressé à José Delgado, un docteur espagnol qui a travaillé pendant une décennie aux États-Unis, entre les années 1950 et les années 1960.

Il a essayé d’implanter des cerveaux d’animaux puis d’humains dans une machine qui permettait, avec des implants, de stimuler de manière électronique des parties du cerveau pouvant être contrôlées à distance. Il essayait de stimuler différentes parties et a pu avoir un impact assez effrayant sur les comportements des cobayes : contrôler les mains, les iris… même les émotions.

Certains cobayes sont tombés amoureux de la personne en charge de l’expérience, quand l’électricité augmentait dans certaines zones du cerveau. À l’époque, on ne se souciait pas trop de l’éthique. C’était une sacrée période pour la recherche en neurosciences, surtout qu’on prenait des patients en hôpital psychiatrique pour faire ces expériences.

C’est en tout cas une des racines du script. Et je pense honnêtement que la technologie présente dans le film est plausible. Pour exister, il faudrait que ce soit dans un futur distant, et ce n’était pas mon intention de faire de la science crédible pour parler d’un futur proche, c’était pour moi plus métaphorique.

Sous couvert d’utiliser la technologie comme médium pour critiquer notre société, vos deux films, et surtout celui-ci, sont assez politiques. La question du contrôle des corps par une entreprise technologique…

Bien sûr ! Le flux de données et d’informations qui nous connaissent mieux que nous-mêmes, ce qui a toujours été là mais qui est de plus en plus fort. Les fuites d’Edward Snowden ont eu lieu pendant que je l’écrivais, donc la colère vis-à-vis du manque de confidentialité des données et du fait que le gouvernement puisse fouiller dans notre intimité en toute impunité était présente. Si tu suis un peu les sujets tech, tu le savais à un certain point, mais pas autant.

J’étais furieux. Il y a évidemment toute une référence à cela dans Possessor. Au lieu de simplement allumer ta webcam ou ton micro de portable, ils sont réellement dans ton corps, à connaître les détails les plus intimes de ta vie. C’est terrifiant.

Possessor (© Lonesome Bear)

Il y a aussi le fait que la protagoniste ne se sente plus elle-même quand elle est dans le corps d’un autre. Que le film dise qu’on peut être soi-même sous la peau de quelqu’un d’autre, que ce soit la peau d’un homme blanc ou d’une femme noire, est très politique aussi.

À un certain degré, oui. On me pose des questions sur l’aspect transgenre du récit, et le fait d’expérimenter un rapport sexuel dans la peau d’un homme en étant un personnage féminin. Mais je ne suis pas sûr que ce soit le cas à proprement parler ici, car le personnage de Vast ne trouve pas sa réelle identité dans d’autres corps. Son expérience avec les genres est très complexe, c’est certain, mais ce n’est pas nécessairement une manière de trouver qui elle est vraiment.

Pour moi, il n’y a pas de vraie identité individuelle, de "true self". D’une manière, c’est ce que dit le film. Ce n’est qu’une performance, et la vie n’est qu’une performance. Je ne veux pas me mettre en retrait de cette lecture, parce qu’évidemment j’ai voulu parler d’une exploration des genres et de la manière dont on joue de son genre, de pratique du sexe dans des corps différents, mais ce n’est pas pour moi une analogie claire et nette à la question de la transidentité.

Si vous pensez que l’on n’a pas d’identité réelle et que tout n’est que performance, notre but dans la vie serait d’être à la poursuite du personnage le plus proche de ce qu’on veut être ?

Je ne sais pas s’il y a une poursuite, un but [rires]. À un certain degré, on joue quelqu’un que l’on n’est pas face aux autres, c’est évident. Chacun a sa propre intériorité et joue des rôles différents en fonction des situations. Mais ces performances sont aussi faites pour nous, pour exister. Je ne sais pas sûr que quiconque ait une vision vraiment complète de son propre soi, et de toutes ses fausses versions de lui-même.

Vous parliez de la scène de sexe qui est assez impressionnante, que ce soit dans sa mise en scène ou pour la prothèse. C’était déjà le cas dans votre premier film. À quel point les effets spéciaux pratiques ont-ils été importants pour Possessor ?

Ce n’est pas que j’ai un problème avec la CGI, c’est un outil important à certains endroits. Mais il y a deux choses que j’adore avec les effets pratiques. Premièrement, ils ont un certain poids à l’image, surtout quand on parle de biologie ou de sang. Je trouve que le sang en CGI ne marche pas, que ce soit les couleurs ou la texture. Je préfère au moins commencer avec quelque chose de semblable, quitte à l’augmenter en CGI par la suite. Commencer avec du faux sang, ça donne un effet plus satisfaisant par exemple.

Deuxièmement, j’apprécie le processus. Avec mon directeur de la photo, Karim Hussain, on a passé beaucoup de temps, des années, à jouer avec des effets de caméra, à explorer tout ce qu’on pouvait faire sur la forme de l’image d’une manière pratique, réelle. Quand on met les mains dans le cambouis, il se produit des accidents heureux. Quelque chose que tu voulais faire et qui ne marche pas vraiment, mais te donne une idée pour une autre manière de le faire qui devient essentielle dans le langage du film. Et ça, ça ne peut pas arriver avec la CGI.

Vous avez commencé votre carrière dans les effets spéciaux pratiques [dans Existenz de David Cronenberg, son père, ndlr], ça doit jouer j’imagine ?

Un peu, oui.

Vous parliez de votre collaboration avec votre directeur de la photo, il y a un aspect visuel très différent entre vos deux films, c’est la couleur. Antiviral est très blanc, Possessor très axé autour de couleurs fixes fortes (rouge, jaune). C’était un postulat de base ?

Oui. Antiviral se devait d’être stérile, pâle. La blancheur de tout l’environnement était un aspect important, pour faire ressortir le sang quand les deux se rencontrent. Possessor était délibérément avec beaucoup de couleur. Mais le fait d’utiliser du jaune ou des couleurs plus spécifiques est venu d’expérimentations, de travail sur le tas.

Vous avez mis beaucoup de temps à préparer la technique du tournage en préproduction, c’est un aspect que vous voulez garder à l’avenir ?

Pas vraiment non [rires]. J’espère que je pourrais lancer mon prochain film bien plus vite. C’est vrai qu’on a pu beaucoup expérimenter parce qu’on avait du temps devant nous, et c’était super. Mais là, j’ai déjà commencé les images-tests de mon prochain film. Ma chambre est un mini-studio où je teste des choses, joue avec plein d’éléments. J’aimerais vraiment raccourcir ce processus à l’avenir. Le prochain film que je suis censé tourner est une satire sociale. C’est très différent, ce sera sur le tourisme et le voyage, avec des éléments horrifiques et de science-fiction.

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