"Elles cherchaient juste un travail" : on a rencontré la réal du grand docu sur Weinstein

Le documentaire L’Intouchable, Harvey Weinstein met en lumière les méthodes écœurantes de l'ex-producteur.

Présenté à Sundance, L’Intouchable, Harvey Weinstein sort ce mercredi en salles. Ce documentaire retrace l’ascension du producteur désormais accusé de comportements déplacés, d’agressions sexuelles et de viols par des centaines de femmes. Fort et dévastateur, le film est une immersion dans l’univers tourmenté d’Hollywood et met en lumière les méthodes du magnat déchu, entre abus de pouvoir, chantage et cruelles intimidations.

La réalisatrice britannique Ursula Macfarlane donne la parole à une vingtaine de personnes qui ont croisé la route de Harvey Weinstein, dont le procès se tiendra le 9 septembre. La cinéaste, déjà connue pour son travail sur les attentats de janvier 2015 à Paris avec Charlie Hebdo : 3 Days That Shook Paris, a contacté des centaines d’intervenants par mail, téléphone ou Skype pour récolter tous ces témoignages accablants. Elle nous a raconté les coulisses de ce courageux projet qui sort presque deux ans après les révélations écœurantes du New York Times qui ont entraîné la chute de Weinstein.

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Konbini| En tant que femme et en tant que réalisatrice, qu’avez-vous ressenti quand l’affaire Weinstein a éclaté dans la presse ?

Ursula Macfarlane | Connaissez-vous le blog Everydaysexism ? Ça parle du sexisme au quotidien. Je pense que chaque femme, du moins toutes mes amies et moi-même, a pu être victime de sexisme. Moi, personnellement, je n’ai jamais été agressée mais je comprends ce que c’est de sentir des regards, même au travail. Le sexisme est partout. Évidemment, l’affaire Weinstein est à un niveau vraiment plus élevé.

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J’avais l’impression que je devais faire ce film, en tant que femme et réalisatrice. C’est le producteur Simon Chinn qui m’a proposé de faire le film juste après l’éclatement du scandale. Et j’ai pris ma décision immédiatement : c’était évident. Je voulais donner une voix à ces femmes-là car j’avais l’impression que Harvey Weinstein avait tu les voix de toutes les femmes qu’il a agressées pendant des années.

Est-ce que faire ce documentaire, c’est aussi participer aux mouvements #MeToo et Time’s Up, en venant en aide aux victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles ?

Je trouve que "Time’s Up" est un super nom pour décrire le sentiment des femmes : c’est un ras-le-bol. L’élection de Donald Trump avait déjà suscité une colère partout dans le monde, comme on a pu le voir avec la Women’s March, par exemple. Il y avait déjà une colère croissante. Alors, lorsque le scandale a éclaté, ça a fait un tsunami.

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Aux États-Unis, il y a un autre réalisateur qui fait un film. Nous, nous ne voulions pas faire un film #Metoo. Nous voulions décrire l’évolution de la puissance de Weinstein pendant des années et montrer comment il en a abusé. On voulait montrer aussi qu’il était très doué en tant que producteur, comme on a pu le voir avec Cinema Paradiso, Chocolat, The Artist, pour ne citer que trois films. Harvey Weinstein avait très bon goût. D’ailleurs, les gens qui le connaissaient disaient toujours au début qu’il était très charmant, ce qui est un peu difficile à croire. Il était très cultivé et possédait beaucoup de connaissances sur le cinéma. C’est presque académique : il avait vu tous les films de Truffaut, Godard, etc.

Mais il y en avait d’autres qui voyaient quelqu’un de très vulgaire, macho, dragueur… Un peu dégoûtant, aussi, lorsqu’il mangeait, car il est très gros. À part les avocats et son frère Bob, je pense, les gens ignoraient tout des agressions qu’il commettait. Certains se sentent maintenant coupables et culpabilisent beaucoup.

Comment avez-vous choisi les intervenants ?

C’était très difficile de les choisir. Quand on a commencé nos recherches au mois de février 2018, nous n’avions personne. Au début, on savait que certaines femmes voulaient nous parler, mais d’autres, comme Angelina Jolie, Ashley Judd ou Gwyneth Paltrow, malgré nos approches, ne voulaient pas témoigner de nouveau.

On a aussi pensé qu’il était important d’entendre des voix que nous n’avions pas encore entendues, comme Hope d’Amore, [une employée de Harvey & Corky Productions, ndlr], qui pour moi porte le film. C’est une femme maintenant âgée qui n’avait jamais parlé de ça. Elle a fait une petite déclaration dans le New York Times, mais elle n’en a jamais parlé à ses amis et ses proches. C’est une victime qui a vraiment eu le cœur brisé.

Enfin, nous avons rencontré ses anciens collègues de Miramax dans les années 1980-1990. La plupart des employés avaient signé des accords de non-divulgation. C’était donc très courageux pour eux de témoigner.

(© Le Pacte)

Est-ce qu’il y a des témoignages que vous n’avez pas pu utiliser ?

De nombreuses personnes ont finalement refusé de parler dans le documentaire. Certaines, surtout des jeunes à peine trentenaires, ont commencé à me raconter des histoires très intéressantes, et malheureusement effrayantes, mais elles se sont rétractées au dernier moment. Ces témoins commencent tout juste dans l’industrie et n’ont finalement pas voulu que je garde leur témoignage, pour préserver leur carrière, afin de ne pas être vus comme des lanceurs d’alertes.

La plupart sont des assistants et étaient donc très proches de ce qui se passait. L’une de ces personnes, par exemple, est en train de porter plainte contre Weinstein : elle devait faire le ménage dans les suites de l’hôtel et dans les bureaux parce que plusieurs femmes venaient. Il l’envoyait même acheter du Viagra et la menaçait.

D’autre part, j’ai été très surprise de voir que certains réalisateurs n’osaient pas non plus parler car, au moment où nous tournions le film, Weinstein n’était plus puissant.

(© Le Pacte)

Vous donnez la parole aux victimes, mais finalement on ne vous entend pas. Si vous aviez un message à faire passer aux victimes d’abus, qu’est-ce que ce serait ?

Une journaliste du New York Times a dit à ce propos : "C’est un avantage considérable de pouvoir parler." Et je suis assez d’accord avec cela. C’est très important de faire entendre sa voix, c’est une force. Mais en même temps, ce n’est pas la fin de l’histoire. La question est : est-ce que ça va changer ?

Aussi, il y a beaucoup de gens qui accusent les victimes et disent : "Mais pourquoi elle a été dans sa chambre d’hôtel, elle est folle ?" Il faut savoir que dans l’industrie du cinéma, il est tout à fait normal de faire des rendez-vous dans les suites et les hôtels. Les gens en dehors de l’industrie ne comprennent pas vraiment ça.

Dans mon documentaire, c’est le cas d’Erika Rosenbaum : à l’époque, c’était une actrice très jeune qui cherchait un travail, tout simplement. Lorsqu’elle a rencontré Weinstein, elle a compris qu’il recevait des oscars et distribuait de bons rôles. Elle incarnait la fille enthousiaste et douée qui n’a aucun pouvoir et comprend que cette rencontre peut changer sa vie. C’est pour cela qu’elle va dans cette chambre d’hôtel. Personne ne choisit d’être violé : ces femmes cherchaient juste un travail.

(© Le Pacte)

En janvier 2018, un collectif de 100 femmes a publié dans Le Monde une violente tribune contre le mouvement #balancetonporc, qui défendait la "liberté d’être importunées, indispensable à la liberté sexuelle". Celle-ci a été largement moquée aux États-Unis. En France, on a l’impression que rien ne se passe et tout le monde continue à se protéger : la loi du silence prévaut encore dans le monde du cinéma français. Quel est votre regard sur ce décalage ?

Je ne suis pas très au courant de ce qu’il se passe en France, mais j’ai entendu parler de la lettre. Je me suis souvenue du passage concernant le frotteur dans le métro, à savoir qu’il ne fallait pas être traumatisée mais plutôt le voir comme "l’expression d’une grande misère sexuelle". J’étais un peu horrifiée de tout cela [rires], mais c’est une question intéressante. Je crois que c’est très intéressant de pouvoir avoir de la séduction dans la société entre les hommes et les femmes, mais c’est toujours une question de pouvoir : si on le veut et si on ne le veut pas.

J’aimerais beaucoup connaître la situation en France. Aux États-Unis, il y a des voix très différentes, très fortes. Plus fortes qu’en Angleterre, même.

Par Lucille Bion, publié le 13/08/2019

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