Docu : "City of Dreams", la ville de Détroit entre grandeur et décadence

Dans le documentaire City of Dreams, le réalisateur Steve Faigenbaum raconte le déclin Détroit, et explore les souvenirs de la ville en mêlant son histoire personnelle, celle de ses habitants et des images d'archive. Rencontre.

Aujourd'hui, lorsque l'on pense à Détroit, on a l'image d'une ville en faillite, victime de la crise économique américaine. Des bâtiments vides, des usines désaffectées, des quartiers à l'abandon, et une violence quotidienne qui en fait la capitale mondiale du crime. Pourtant, cette ville portuaire nichée dans le Michigan a aussi été la terre promise industrielle pour des milliers d'américains et d'immigrés.

Le réalisateur Steve Faigenbaum est un enfant de Détroit. Fils de juifs immigrés de Pologne, ses grands-parents ont tout quitté pour tenter leur chance dans cette ville, un temps considérée comme l'incarnation du rêve américain. Dans son documentaire City of Dreams, il met en scène son retour dans les rues qui l'ont vu grandir, après 25 ans d'absence.

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Habilement, il mêle des souvenirs personnels à des images d'archives pour raconter l'histoire et l'évolution de Détroit. À travers des témoignages d'habitants, il relate la dislocation d'un rêve et d'une industrie pleine de promesses, rongée par la ségrégation raciale et un exil des plus riches dans les banlieues.

À l'occasion de plusieurs projections en France, nous avons posé quelques questions sur cette city of dreams à Steve Faigenbaum.

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Konbini | Pouvez-vous vous présenter ?

Steve Faigenbaum | À 20 ans, j'ai fondé un collectif artistique, c'était les début de l'art conceptuel – au début des années 70 – pendant mes études d'anglais, de cinéma et de psychologie. J'étais très interessé par la vidéo, c'était nouveau. Les gens à cette époque ne savaient pas encore bien ce qu'était le mot "vidéo" car c'était les débuts de la cassette. Et on a fait pas mal d'installations. J'ai déménagé à San Francisco et on a commencé par faire des documentaires, plutôt des choses sociales.

J'ai réalisé un court métrage, Condomn Sense, qui était un jeu de mot avec "comon sense" (le bon sens) et les préservatifs, avant les débuts du sida. Suite à ça, j'ai eu beaucoup de retours, et j'ai fini par avoir un contrat chez Disney pour faire des courts métrages, à Los Angeles. Au début des années 90, j'ai une vieille amie de Détroit, une journaliste, qui m'a fait venir en France où j'ai eu plusieurs petits boulots puis j'y suis resté définitivement. J'ai réalisé pas mal de films d'histoire, des documentaires sur les grandes guerres.

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K | Et pendant tout ce temps, vous retourniez à Détroit ?

Non. J'ai vraiment été coupé de la ville. Je suis allé à l'Université de Michigan qui était à 50 km, mais c'était une vie très différente, avec beaucoup de politique, beaucoup de musique. Par exemple Iggy Pop, c'était juste un type dans la rue. J'ai connu beaucoup de monde comme ça. Le mec qui a fait la musique pour mon premier film était le pianiste d'Iggy Pop. Je suis parti de Michigan à 26 ans et je suis retourné une fois à Détroit.

K | Maintenant, vous vivez à Paris. Quel a été le déclic, comment vous êtes-vous dit "je vais y retourner" et faire un film sur Détroit ?

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Depuis que j'ai commencé à faire des films, j'ai toujours eu le sentiment qu'il y avait quelque chose de spécial là-bas.  Tout d'abord, une sorte de violence incroyable, dans la vie quotidienne, que je ressentais même quand j'étais jeune. C'est une ville dure. Mais en parallèle, il y avait aussi de la musique partout, que l'on pouvait associer à une sorte d'explosion d'espoir. Il y avait toutes sortes de contradictions très impressionnantes. Mais même si je m'en rendais compte à l'époque, je pense que j'avais besoin d'une sorte de mise en perspective. Mon père est mort en 2007 et j'ai commencé à beaucoup réfléchir sur ma vie.

Par exemple, j'ai toujours beaucoup aimé la musique, ça a toujours été fondamental pour moi. Et il y avait quelqu'un à l'époque, Jackie Wilson, qui a influencé Elvis et Michael Jackson, qui était une grande star, originaire de Détroit. Et quand j'avais 11 ans, il avait été blessé et il s'est soigné à cent mètres de chez moi dans la maison de Monsieur Litfin. C'était le grand-père de mes cousins. Et quand mon père est mort, j'ai commencé à me souvenir de ça, de Monsieur Litfin, un émigré de l'Europe de l'Est, et de Jackie Wilson, qui lui vient du Sud : tous différents, mais qui cherchaient le rêve américain. Il y avait une sorte de désir fou, d'argent et de réussite.

K | Vous avez voulu comprendre ce qui ramenait tous ces gens différents dans cette ville...

Exactement. Du coup je suis retourné à Détroit en 2008 pour faire des repérages. C'était à l'époque de l'élection de Barack Obama et à ce moment-là, j'ai vraiment compris que c'était une ville Noire. C'est une sorte d'endroit où les rêves pouvaient se réaliser.

Au même moment j'ai commencé à faire des recherches d'archives. En retrouvant des publicités et des images institutionnelle je me suis rendu compte de comment la ville était vendue à l'époque. Comme le fait que tous les trois ans, on aurait une nouvelle voiture. C'était presque comme une règle d'ailleurs.

Henry Ford dans l'une de ses usines (Capture d'écran du documentaire "City of Dreams")

Henry Ford dans l'une de ses usines (Capture d'écran du documentaire City of Dreams)

K | D'ailleurs dans le film, quasiment tous les intervenants racontent des souvenirs liés aux voitures.

Oui, c'est vrai. Et la chose que j'ai réalisée après, c'est que le génie de Henry Ford – même si c'était un génie du mal pour moi – est d'avoir trouvé une manière de créer une incarnation physique de l'idée de liberté. La voiture c'est ça, la liberté, et il pouvait vendre ça. Et ça a pris un implant physique dans la ville avec les usines, la construction des routes... Les autoroutes, c'était vendu comme la liberté de pouvoir aller où l'on voulait, comme on voulait. Mais il n'y avait jamais les mêmes enjeux lorsqu'il s'agissait de résoudre les problèmes sociaux.

K | Le documentaire, au-delà des problèmes économiques de la ville puis de son déclin, met vraiment en exergue les problèmes raciaux qui ont toujours fait rage à Détroit.

Oui, car je pense qu'il faut voir les problèmes en face. C'est trop simple de seulement parler des problèmes économiques. Les deux choses sont étroitement liés. La société a toujours été très clivée. En fait, les premières émeutes à Détroit remontent à 1863, cinq jours après la Proclamation d'émancipation, lorsque Lincoln a libéré les esclaves. Puis le Ku Klux Klan était là dans les années 20... Il y a toujours eu une atmosphère bizarre et tendue.

L'idée américaine de l'époque était aussi que si l'on gagne assez d'argent, on peut toujours trouver une solution. Et dans le film je voulais montrer que non, pour régler les problèmes, ce n'est pas une question d'argent.

K | Dans le documentaire j'ai appris qu'à Détroit, un mur avait été construit pour séparer les quartiers blancs des noirs. C'était la création des ghettos...

Ça n'avait jamais été présenté comme ça. Je n'ai pas saisi cet enjeu avant la vingtaine. Le truc intéressant, c'est qu'à aucun moment on se disait "ah, il y a un mur là", ce n'était pas comme à Berlin. Le gouvernement était le moteur économique et il faisait des garanties de prêt. Mais il ne voulait pas faire un prêt s'il y avait des Noirs à côté. Le mur était une idée créative pour effectuer un emprunt. Il existe toujours, même si maintenant il y a des Noirs des deux côtés.

K | Vous aviez conscience quand vous étiez jeune de ce climat raciste ?

Oui, c'était évident. Il y avait beaucoup de Blancs du Sud qui sont très racistes. À l'époque, beaucoup de mes propres amis étaient racistes. Il y avait beaucoup de peur et le moment où mon école a été intégrée [Noirs et Blancs n'étaient plus séparés, ndlr] ça a été dur.  Je me souviens qu'il y avait un Glee Club [chœurs d'hommes chantant a cappella, ndlr] et qu'une jeune fille Noire a été obligée de chanter devant la classe.

Mes amis étaient horribles avec elle, comme des gens de 13 ans qui se moquent. Et elle a commencé à pleurer. C'était terrible, ça m'a marqué. Je l'ai retrouvée il y a quelques années, on a échangé quelques lettres. Mais elle n'a pas voulu témoigner dans le film.

Des policiers pendant les émeutes de 1967 à Détroit. (Capture d'écran du documentaire "City Of Dreams")

Des policiers pendant les émeutes de 1967 à Détroit. (Capture d'écran du documentaire City Of Dreams)

K | Justement, comment vous avez fait pour retrouver tous ces gens qui témoignent dans le documentaire ?

J'ai beaucoup utilisé Google (rires). Quand je suis allé faire mes repérages aussi. Par exemple, le policier qui témoigne dans le film c'est en suivant la piste d'un autre événement qui s'est passé pendant les émeutes de 1967 que l'on m'a parlé de lui. Un ami m'a dit qu'il jouait au tennis avec lui, et je suis tombé sur une histoire incroyable.

K | Est-ce qu'il y a des gens qui n'ont pas voulu témoigner ?

J'ai toujours été honnête sur ce que j'avais envie de raconter donc je n'ai pas eu beaucoup de refus. Ce que l'on sent avec les gens de Détroit,  c'est qu'ils sont très ouverts, on peut vraiment parler des choses. Et quand je suis arrivé en 2008, la violence quotidienne m'est revenue en plein visage, comme le fait que presque tout le monde porte une arme. J'étais parti depuis longtemps, je vis en France maintenant donc ça m'a semblé presque exotique. Mais au fond de moi je me suis dit : "Je la connais. Je comprends comment ça fonctionne".

K | Ça vous a pris combien de temps le tournage ?

J'ai tourné en quatre fois, par périodes de 2-3 semaines, sur deux ans. C'était un peu rock 'n' roll. J'avais une idée claire de ce que je voulais raconter. Il y avait un scénario, mais on ne sait jamais vraiment avec les documentaires, comme l'histoire du flic qui n'était pas prévue par exemple. Ou comme pour l'ancienne maison de mon grand-père.

J'avais l'adresse et quand je suis arrivé la première fois, il y avait deux gros types un peu bling-bling sur le porche. J'ai commencé à leur expliquer que mon grand-père habitait là et je leur ai demandé si je pouvais prendre des photos. Ils se sont regardés et ils m'ont dit : "Ok, pourquoi pas".

Six mois plus tard, c'était l'hiver et je suis repassé par hasard devant la maison et les deux portes étaient ouvertes, c'était désert. J'étais avec mon équipe, je suis rentré et sur le mur il y avait marqué "R.I.P" . Quelqu'un qui habitait là-bas avait probablement été tué. C'était bizarre, j'étais très ému aussi.

Steve Faigenbaum devant l'ancienne maison de son grand-père. (© TS Production)

Steve Faigenbaum devant l'ancienne maison de son grand-père. (© TS Production)

K | Quelle est la chose que vous avez découvert qui vous a le plus marqué sur cette ville ?

Les gens sont irrécupérablement optimistes. D'un côté je trouve ça un peu triste. En fait c'est à double tranchant. Car malgré tous les problèmes économiques, de violences, les gens se disent toujours "ce sera mieux après". Comme s'il fallait absolument y croire. Parfois, je pense que c'est mieux de dire : "Ok, on est vraiment dans la merde, comment on va faire pour s'en sortir ?"

Si l'on peut se mettre face à son histoire, la regarder dans les yeux, on peut faire quelque chose. Alors que si l'on dit "ça va aller mieux", on est un peu coincés. C'est vrai qu'aujourd'hui, il y a des coins sympas à Détroit, mais pour la vaste majorité des gens, la vie n'est pas facile.

K | D'ailleurs dans le documentaire il y a un retour sur l'Histoire, mais on voit finalement peu ce qu'est la vie à Détroit aujourd'hui. Ça ressemble à quoi ?

Il n'y a pas de supermarchés, ni de cinémas. Il y a vraiment des coins déserts : la ville est passée de deux millions d'habitants à moins de 700 000 aujourd'hui. Il y a des petites boîtes de nuit, des coins un peu vivants, où il y a des jeunes, des artistes... Il y a une vie, mais il y a surtout beaucoup de gens défavorisés.

J'ai par exemple fait la connaissance d'un groupe qui faisait une sorte de formation de survie, "comment vivre à Détroit sans argent", dans les maisons abandonnées... C'est une réalité pour beaucoup de monde. À Détroit, il faut se rendre compte que la moitié des gens ne savent pas lire. C'est incroyable, ça me met en colère. Alors oui, il y a des artistes, une sorte de renouveau qui donne de l'espoir. J'ai de l'espoir mais il faut être réaliste aussi.

J'ai fait le choix de ne pas parler de la vie aujourd'hui car pour moi, c'est le résultat de toutes les choses que je montre dans le film. Et si on fait face à cette réalité, à cette Histoire, on peut comprendre la vie là bas. Et le choix des gens. Comme le dis mon cousin à la fin du film : "Je n'aime pas aller dans le centre ville, ça me fait peur".

C'est finalement le même racisme qu'il y a 60 ans ! La ville a changé, la géographie a changé, mais on est confrontés aux mêmes problèmes. Si on est Blancs, on n'a pas beaucoup d'amis Noirs, et vice versa. Après avec les jeunes et le renouveau artistique, il y a quand même un bouillonnement intéressant, mais toujours sur fond de violence.

K | En fait, c'est le coût humain de l'industrialisation et d'un individualisme poussé à l'extrême...

Je trouve. Détroit, c'était le pire et le meilleur de l'Amérique. Car à l'époque c'était la promesse d'une vie meilleure, un ouvrier noir pouvait avoir une maison, une voiture... mais on n'a jamais pensé aux problématiques sociales de ce développement. Il n'y a jamais eu une vraie politique sociale.

Image d'une publicité extraite de City of Dreams

Image d'une publicité extraite de City of Dreams

K | On peut aussi faire un parallèle avec l'affaire de Ferguson : des dizaines d'années après celles de Détroit, il y a eu là-bas d'énormes émeutes le mois dernier.

Exactement. Les racines de ce qu'il s'est passé à Ferguson [un jeune afro-américain désarmé a été abattu par un policier blanc, ndlr], sont exactement les mêmes que celles de plusieurs émeutes à Détroit. Il y avait toujours des problèmes avec les flics, des tensions... et aujourd'hui, les réactions sont les mêmes. Sauf que les gens sont davantage armés.

La société américaine change quand même, mais ça prend du temps. Aujourd'hui, je suis bien évidemment très content qu'il y ait Obama à la tête du pays. Mais c'est la première étape du changement, pas la dernière. Tout à l'heure tu m'as demandé ce que j'avais découvert sur Détroit : en lisant William Faulkner, il parle du Sud. Et il parle aussi du fait que nous sommes un peu déterminés par notre histoire. Et je me suis dit : "c'est exactement le problème à Détroit !" Toutes les choses sont transmises de génération en génération et pour que ça change, il faut du temps.

Ce soir, le documentaire sera projeté en séance spéciale au Lucenaire à Paris, en présence du réalisateur. Plus de détails ici

Publié le 15 septembre 2014 à 20h15.

Par Constance Bloch, publié le 15/09/2014

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