Andrew Garfield, dans Under The Silver Lake

Interview : 4 ans après It Follows, David Robert Mitchell est de retour avec Under The Silver Lake

À l’occasion de la sortie de Under The Silver Lake, on a rencontré David Robert Michell. On a parlé influences cinématographiques, jeux vidéo et secrets cachés derrière les maisons des collines de Los Angeles.

(© Le Pacte)

Sam est un branleur fini. Sam a 33 ans, il est sans emploi, rêve d’être connu et erre comme une âme en peine dans les rues de Los Angeles ou zone dans son appartement qu’il risque de perdre, faute d’argent. Façon Fenêtre sur cour, il espionne ses voisins. Sa vie n’a pas de sens. Elle va en trouver un lorsqu’il va rencontrer sa nouvelle voisine, Sarah. Pur objet de convoitise, elle disparaît du jour au lendemain, ne laissant que quelques indices. Sam, incarné par Andrew Garfield, va alors se lancer dans une quête pour mieux la retrouver, plongeant dans les méandres glauques, ténébreux et foutraques de la Cité des Anges.

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Cette histoire allumée, c’est celle de David Robert Michell et de son troisième long-métrage. Après s’être fait connaître avec l’horrifique It Follows (2014), le cinéaste américain est de retour avec Under The Silver Lake. Une ode à Hollywood – Silver Lake est un quartier de la ville californienne –, à ses mystères, à la pop culture et aux jeux vidéo, laissant le spectateur voguer vers un inconnu jamais vu dans les rues d’un Los Angeles fantasmé, cauchemardesque et carnivore.

Alors qu’il présentait son film en compétition au Festival de Cannes, on a pu rencontrer l’un des réalisateurs américains les plus talentueux de sa génération.

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Ça va faire quatre ans que It Follows est sorti dans les salles : vous avez fait quoi pendant ce laps de temps ?

Déjà, il a fallu un an pour accompagner la promotion de It Follows, lorsqu’il est sorti aux États-Unis puis dans d’autres pays. Donc cette première année a consisté à voyager et promouvoir le film. Ensuite, j’ai tenté de mettre en place différents projets qui n’allaient pas ensemble.

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En parallèle, une large majorité de mon temps, j’ai travaillé sur Under The Silver Lake. Ça a été un processus démesuré, autant pour trouver l’argent dont on avait besoin que pour la construction du projet, clairement ambitieux. Ça a donc été une énorme charge de travail pour mon équipe et moi.

Point scénario

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Quand est-ce que l’idée de Under The Silver Lake a germé ?

J’ai écrit entièrement le script en 2012. Avant qu’on commence la production de It Follows.

Quelles sont les origines de ce scénario ?

À l’époque, j’écrivais beaucoup, pas mal d’histoires en parallèle. Under The Silver Lake représentait un terrain de liberté. C’était juste moi qui faisais ce que je voulais et j’aimais ça. L’idée, c’était de n’avoir aucune limite. Tout est venu d’une conversation que j’ai eue un jour avec ma femme : on rigolait en se demandant ce qu’il pouvait bien se passer dans les maisons qui étaient situées sur les hauteurs de Los Angeles.

"Il se passe quoi aussi dans ces manoirs ? Est-ce qu’ils cachent des secrets bizarres ?" C’est là que j’ai commencé à avoir des idées en lien avec ces mystères, ces questions qu’on se posait. Certaines séquences très importantes du film ont rapidement surgi dans mon esprit, et je les ai mises au plus vite sur le papier, dans une sorte de fièvre.

Donc, une espèce de "fièvre" liée à votre imagination et pas forcément des références cinématographiques ou des idées modelées à partir de films que vous auriez vus au préalable ?

Oui, mais j’ai tout de même apporté des images et des échos de films dans Under The Silver Lake. C’est un film à propos des films, à propos d’Hollywood. J’ai incorporé tous ces éléments dans ce qui n’était à l’époque qu’un projet.

Est-ce que vous aviez des livres en tête lorsque vous avez écrit l’histoire pour aborder un certain esprit californien ? Je pensais, forcément, à Bret Easton Ellis et à la perte de sens du personnage principal de son premier livre, Moins que zéro.

Pas tant que ça.

Vous regardiez plus vers le travail de réalisateurs, comme Lynch et Hitchcock par exemple ?

Oui, voilà. Mais je voudrais revenir sur Lynch, dont beaucoup me parlent depuis la présentation du film à Cannes. C’est un réalisateur que j’apprécie beaucoup. Mais beaucoup d’autres cinéastes m’ont inspiré pour Under The Silver Lake, et pas seulement David Lynch. Il y a probablement un peu d’inspiration de Lynch pour It Follows, et même un peu dans The Myth of the American Sleepover.

Mais c’est marrant parce qu’à la sortie de It Follows, tout le monde ne voyait que du John Carpenter. Et je disais à l’époque qu’il n’était pas le seul à m’avoir influencé. Parler uniquement de Lynch pour Under The Silver Lake ou de Carpenter pour It Follows ne serait pas une vision précise de mon travail et de mes influences. C’est presque irritant de se retrouver, parfois, enfermé dans certaines désignations.

Andrew Garfield, dans Under The Silver Lake. (© Le Pacte)

Une histoire complexe, des intrications scénaristiques qui peuvent perdre le spectateur : ça n’a pas été trop dur de trouver des financements ?

C’est toujours dur de trouver de l’argent, surtout quand les projets sont originaux et indépendants. Beaucoup de personnes nous ont soutenus. Le financement a été rapidement regroupé mais d’autres challenges ont commencé à pointer le bout de leur nez.

Comment est-ce que vous avez justement présenté votre projet ? It Follows avait cette simplicité que Under The Silver Lake n’a pas forcément…

Oui, It Follows était beaucoup plus simple, en termes d’histoire comme de réalisation. Mais j’ai juste partagé le script, et ça a suffi. Je n’avais pas de phrase en particulier qui pouvait résumer l’essence du film et encore moins de synopsis : je n’en donne jamais.

Vos trois longs-métrages traitent d’une jeunesse qui se cherche, que ce soit dans The Myth of the American Sleepover (2010), It Follows ou Under The Silver Lake.

Le premier film abordait des jeunes qui étaient au lycée. Le deuxième était à propos d’adolescents, proches de l’université, et le troisième se penche sur ce type d’une trentaine d’années. Mais ça n’a pas de rapport au fait que j’ai vieilli. Ça reste une lecture intéressante.

Point Hollywood

Est-ce que vous avez choisi Andrew Garfield (The Amazing Spider-Man, The Social Network, 99 homes, Silence) parce qu’il incarne, d’une certaine manière, l’industrie hollywoodienne ?

Oui, c’est un élément important du film, mais la principale raison c’est que j’apprécie authentiquement son talent. Seulement en tant qu’interprète. Selon moi, il avait les capacités pour guider le public dans l’obscurité de son personnage. Il fallait que ce soit un acteur capable de ne pas repousser, par son comportement sombre, les spectateurs.

(© Le Pacte)

Pour autant, dans le film, vous faites le lien entre Andrew Garfield et sa filmographie, purement hollywoodienne, lorsque vous faites la référence à Spider-Man…

[Rires.] Oui, mais en réalité, c’était déjà écrit dans le premier brouillon du scénario, quand je n’avais pas encore pensé à Andrew pour le rôle. Et quand on l’a casté, ça nous a fait marrer.

Est-ce que vous considérez votre film comme une critique d’Hollywood et de la superficialité qui entoure ce monde ?

C’est une critique d’énormément de choses et en particulier une satire d’Hollywood, oui. Si quelqu’un le voit de cette manière, il n’aurait pas tort.

Point secret(s)

Vous avez affirmé lors de la conférence de presse à Cannes qu’il y avait, comme dans ces maisons que vous évoquiez plus tôt, un secret derrière Under The Silver Lake

Il y a beaucoup de secrets dans ce film.

Est-ce qu’il faut le voir de nombreuses fois pour tous les saisir ?

Oui ! L’histoire principale est intrinsèquement liée au cheminement du personnage principal, mais ça ne se limite pas à cela.

Le scénario est complexe : qu’est-ce que vous pouvez dire à propos de votre processus de production ?

Nous n’avons pas tourné de manière chronologique. Ça n’aurait pas été pratique tellement il y avait de lieux de tournage.

Point jeux vidéo

Est-ce que vous aviez envie que le spectateur soit aussi perdu que votre personnage principal ?

Oui, du fait que le personnage principal trébuche dans des univers étranges et difficilement accessibles. Si le spectateur s’ouvre à cette aventure, Under The Silver Lake doit lui faire perdre pied. On doit le ressentir par le fait que ce n’est pas une construction scénaristique classique, comme cela a été le cas dans la majorité de mon travail. C’est une expérience.

C’est finalement presque comme un jeu vidéo, dans le sens où, lorsque vous arrivez vers une porte, n’importe quoi peut se cacher derrière. Il peut se passer n’importe quoi de l’autre côté. Le film représente ce genre d’aventures : on pense avoir une intuition générale nous indiquant où peut nous mener l’histoire, mais cela peut nous amener, séquence après séquence, dans des endroits à la fois magiques et inexplicables.

Certains [spectateur·rice·s, ndlr] trouvent du confort dans des histoires qui sont prévisibles. Je pense que c’est merveilleux, et des scénaristes écrivent en ce sens parce que c’est souvent la façon la plus confortable de construire une histoire. Mais je suis plus intéressé par l’idée de créer des manières dont les indices sont présentés, comme dans les jeux vidéo.

Vous êtes un "geek" des jeux vidéo ?

Clairement.

Point mystère

Il y a cette scène où ce vieux compositeur dévoile le fait que de nombreux tubes musicaux ne sont en réalité que des constructions culturelles cachant des messages subliminaux. Est-ce que vous pensez que cette scène est une métaphore de Under The Silver Lake ?

Peut-être.

Mais si vous aviez un indice, une référence, une clé à donner aux spectateur·rice·s qui aiderait à la compréhension de Under The Silver Lake, ce serait quoi ?

Regardez-le encore et encore ! Et regardez-le de manière attentive. Et même : regardez-le et écoutez-le de manière attentive.

Donc il y aurait des éléments sonores importants pour comprendre le film ?

C’est tout ce que je peux dire [rires].

À la manière du personnage d’Andrew Garfield qui décompose une chanson pour poursuivre sa quête dans le film, est-ce qu’il ne faudrait pas voir Under The Silver à l’envers pour pouvoir en comprendre le sens ?

Peut-être [rires].

Par Louis Lepron, publié le 08/08/2018

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