Danse, homosexualité, menaces : le réal de Et puis nous danserons nous parle de son film

Le réalisateur Levan Akin nous raconte son combat incroyable pour faire le premier film LGBTQ+ en Géorgie.

Quand Levan Akin arrive, il est d’une bonne humeur contagieuse. Il lui faut peu de temps avant de dévoiler qu’il est en réalité incroyablement nerveux, et on peut le comprendre. Dans quelques jours, il partira à Los Angeles pour faire campagne pour que son film soit dans les 5 finalistes pour l’Oscar du meilleur film étranger.

Néanmoins, le film ne représente pas son pays d’origine – qu’il dépeint pourtant avec brio dans ledit long-métrage Et puis nous danserons, la Géorgie – mais la Suède (d’où viennent la plupart des financements, et où vit Akin). En cause ?

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"La Géorgie ne l’a pas sélectionné car ils sont tous homophobes."

Le mot est lâché. Et il le sera tout le long de l’entretien. Car le réalisateur en a gros sur la patate, et difficile de ne pas le comprendre. Son film, qui raconte comment un jeune danseur traditionnel folklorique en Géorgie découvre son homosexualité, a connu plus d’embûches que la plupart des films dans le monde entier.

Si le film est une pépite, son origine ne rend l’entreprise qu’encore plus intéressante, et indispensable. Et personne ne la racontera mieux que le principal intéressé, Akin.

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Konbini | Peux-tu nous raconter la genèse du projet ?

Levan Akin | Bien sûr. En 2013, quand j’étais en Suède en train de bosser sur un autre film, j’ai vu des vidéos des infos sur les réseaux sociaux où l’on voyait 15 jeunes Géorgiens qui essayaient d’avoir leur première pride. Ils ont été bien courageux. Et la contre-manifestation a été lancée par l’Église orthodoxe, et d’autres groupes conservateurs, et ils ont rallié des milliers et des milliers de gens. À un moment, ils ont essayé d’attaquer ces gamins. Heureusement, ils ont réussi à se réfugier dans le bus, mais certains gamins ont été blessés. On dirait un film de zombies. C’est effrayant.

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Quand j’ai vu ça, je n’ai pas compris. Je savais que la Géorgie n’était pas le pays le plus tolérant envers la communauté LGBTQ+ mais je n’imaginais pas que c’était à ce point-là. Et j’ai eu honte, en tant que Géorgien. Donc j’ai gardé cette rancœur dans ma tête, et j’ai fait des recherches un peu plus tard, quand j’avais fini mon film, en 2016 donc, sur la gravité de la situation. J’y suis allé avec ma caméra et j’ai commencé à interviewer de jeunes personnes LGBTQ+, mais aussi des personnes qui n’en font pas partie, juste pour avoir un aperçu de la situation.

Mais je fais ça souvent. J’ai fait beaucoup de recherches un peu documentaires sans réussir à les transformer en long-métrage. Celui-là s’est fait très naturellement.

Mais à quel moment vous avez fait le lien dans votre tête entre cette communauté et la danse folklorique géorgienne ?

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Bonne question ! Le truc, c’est que je ne savais même pas si je voulais faire un film, un documentaire, un court… C’était étrange de bosser sur quelque chose sans savoir quelle forme ça aurait ! Au bout de 18 entretiens, j’ai voulu les intégrer au projet. Je ne voulais pas rentrer en Suède et écrire ça dans mon coin, pour revenir avec une équipe à moi.

Donc ça devait être un documentaire, puis un truc hybride (parce que je ne suis pas un documentariste, donc bon). Et enfin, j’ai remarqué que beaucoup des interviewés ne voulaient pas être en tant qu’eux-mêmes dans le projet, pour les noms et autres. Ça s’est alors transformé en fiction, même si toutes les histoires à l’intérieur de mon film sont de vraies histoires issues des entretiens.

Par exemple, tu vois dans le film l’histoire du danseur Zaza qui a été envoyé dans un monastère [pour avoir eu un rapport sexuel avec un autre homme, ndlr] ? Eh bien, la personne à qui c’est arrivé est dans le film. Je ne dirais pas qui, mais il est là.

Mais il était d’accord qu’on raconte cette histoire, même si elle n’est pas rattachée directement à lui ?

Oui, oui, oui ! Il pensait que c’était très drôle [rires], de la partager comme ça. Donc voilà, toutes les histoires sont vraies mais je les faisais vivre à d’autres personnes justement pour anonymiser le tout. J’ai tout réuni, et le script est né.

Mais c’était très difficile de tourner ce film en Géorgie. Premièrement, on n’avait très peu d’argent, c’est toujours comme ça mais là, le budget était ridicule. Deuxièmement, on ne pouvait pas parler du projet, on n’avait aucun soutien. Parce que le problème en Géorgie, ce qui me rend cinglé, c’est que sur le papier, ils sont un des pays les plus progressifs du Caucase. Ils ont des droits pour protéger la communauté LGBTQ+, etc. Cela a l’air très beau d’un point de vue extérieur, mais la réalité est bien différente. C’est très hypocrite. Quand ils ont essayé d’avoir une pride à nouveau cette année, le gouvernement a refusé parce qu’ils ne pouvaient pas les protéger. Ok, mais alors, pourquoi ne vous attaquez vous pas aux gens qui nous menacent, plutôt que de nous interdire d’exercer un droit ?

Et troisièmement, ils ont des lois pour aller vers une vraie démocratie, et se rapprocher de l’Union européenne, mais en même temps, tu as la Russie, et sa propagande qui utilise la question LGBTQ+ comme un moyen d’assouvir leur pouvoir. Ils parlent du virus gay, et tout ce genre de choses. Actuellement, la Russie occupe 25 % de la Géorgie, et la frontière bouge chaque jour de quelques mètres.

Non, la situation est vraiment très compliquée là-bas. Donc pour le tournage, on avait une fausse histoire pour qu’ils nous laissent tranquilles. On disait que c’était un film sur un touriste français qui tombe amoureux de la culture géorgienne. Puis, on a dû être honnête avec certaines personnes de la municipalité, quand on avait besoin de filmer dans tel endroit ou tel endroit. Ça s’est répandu, et ça s’est compliqué. On a eu des gardes du corps, des menaces de mort. 

Attends, le tournage a duré combien de temps ?

27 jours.

Donc en moins d’un mois…

Tout ça s’est passé. Oui je sais… À un moment, on a dû contacter notre Parlement, ce qui était très naïf de ma part. On leur a demandé s’ils pouvaient nous protéger. On a fini par y aller avec une personne de l’ambassade suédoise, et j’ai été honnête sur ce que je faisais. Je racontais que c’était l’histoire d’un jeune homme qui tombe amoureux d’un autre homme. "Attends attends, de quoi tu parles ? Pourquoi il ne peut pas tomber amoureux d’une femme ? " "Bah, parce que c’est l’histoire du film ? " Ils m’ont demandé de "dégager" de leur bureau. Littéralement.

(© ARP Selection)

(© ARP Selection)

Et puis derrière, ils ont prévenu un peu tout le monde de ce qu’on faisait pour pas qu’on nous aide. J’ai eu beaucoup de mal à trouver des danseurs. Tu sais que le chorégraphe dans le film est anonyme…

Oui, j’allais t’en parler justement.

C’est parce que c’était trop dangereux pour lui, sa carrière tomberait en ruine immédiatement, il ne retrouverait jamais de boulot.

Juste par son implication dans le film ?

Oui. C’était vraiment compliqué. J’étais choqué, puis ça m’a énervé, ça m’a encore plus donné envie de finir ce putain de film. Il y a eu tellement d’obstacles, tu n’imagines même pas. Les locations qu’on avait initialement commençaient à s’annuler du jour au lendemain dès que ça a commencé à se savoir. On a tellement dû improviser… Le restaurant où travaille le personnage principal était un restaurant ouvert, avec des clients et tout.

Pareil pour les scènes avec les prostituées, elles travaillaient ce soir-là. Non tu vois, c’était un tournage vraiment, vraiment dingue ! Mais tout ce travail d’improvisation donne un aspect documentaire au film je trouve, un côté réel qui traduit ce qu’on a vécu.

Le fait que tout soit allé vite en rajoute aussi.

Tellement ! J’ai tourné en un mois, puis je suis rentré en Suède fin novembre 2018. Je l’ai monté moi-même pour la plupart dans ma cuisine, en pyjama, dans le noir. Jusqu’à fin mars. Juste après, il y a eu la sélection à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes qui s’est faite avant même que je finisse le montage. Et après, tout s’est enchaîné. Mais ce qui est drôle, c’est que je m’en rends compte uniquement en parlant aux journalistes en fait [rires].

Est-ce que vous l’avez montré en Europe de l’Est dans des festivals ?

Oui, et c’est cool. On l’a montré au festival d’Odessa en Ukraine, et on a gagné les prix principaux, le Grand prix, le prix du Meilleur film, et du Meilleur acteur. Pour eux, ce film est un vrai pas en avant, parce qu’ils n’ont jamais vu de films avec ce genre de représentation dans une culture qui ressemble autant à la leur.

Mais pendant la projection, une dizaine de personnes a quitté la salle de cinéma, quand les personnages principaux ont leur première scène de sexe. Et pareil, on a gagné des prix au Festival de Sarajevo, mais des gens ont quitté la salle. Et on l’a montré une fois en Géorgie, avant sa sortie en novembre là. Ça, ça va être fou ! [rires]

Comment a été la réaction de la presse pendant ces présentations justement ?

Quand l’annonce a été officielle qu’on allait être au Festival de Cannes, le trailer est sorti, et la presse géorgienne est devenue folle, mais nous a beaucoup soutenus. Ils étaient à 100 % derrière le film, je pense qu’ils étaient très curieux parce que ça sortait de nulle part. Il faut savoir que les médias en Géorgie sont très progressistes, et fort heureusement ils ne sont pas contrôlés par l’État. Donc les journalistes des plus gros médias sont venus à Cannes, et ont adoré le film.

Ils pensent qu’il y a vraiment un avant et un après dans le cinéma géorgien. J’adore ce cinéma, mais il est très classique. Cette approche socioréaliste est plus de l’Ouest, moins de chez nous.

Et le fait de le présenter à Cannes permet en plus de montrer la danse folklorique, la culture géorgienne, à des journalistes du monde entier !

Je sais, c’est dingue ! Notre film va être distribué dans plus de 30 pays. Et tu sais ce qui est ironique ? C’est que plein de gens qui ont vu le film veulent visiter le pays. Mais bon, personne ne voudra utiliser ce film comme outil pour faire plus de tourisme, parce qu’ils ont peur. Je ne pense pas qu’ils soient tous homophobes, mais en tout cas, ils ont peur. Tous !

En parlant de danse et de challenge, comment as-tu trouvé ton acteur principal ?

C’est marrant, je l’ai trouvé sur Instagram. Pendant que je faisais les interviews, j’ajoutais les gens au fur et à mesure sur Insta, et l’algorithme m’a présenté ce jeune homme, qui était exactement ce que je cherchais. Sauf qu’il n’est pas acteur, c’est un danseur contemporain. Comme beaucoup de gens dans le film en fait [rires]. Mon directeur de casting n’était pas pour, mais j’ai insisté. On s’est bien entendus, on est devenus amis.

C’est difficile de diriger quelqu’un qui n’a jamais joué ?

Oh oui ! Disons que c’est un processus différent, pendant 3 mois, j’étais avec lui tout le temps avec ma caméra, pour l’habituer. On est vraiment devenus proche, on n’avait plus de barrière. Du coup, quand on a commencé le tournage, ça ne le dérangeait plus. Je pouvais rapprocher la caméra plus proche de lui, et ça allait. Je lui donnais des références de sa vie réelle, pour lui expliquer ce qu’il doit ressentir à un instant précis, et il comprenait directement. Même si c’est vrai que c’était un peu difficile pour lui de comprendre que je puisse être un peu plus strict avec lui quand j’ai enfilé ma casquette de réalisateur, quand je refusais qu’on traîne ensemble pendant que je bossais. [rires]

Pour finir, est-ce que c’est un film empli d’espoir ou qui dépeint une situation triste, selon toi ?

Oh, pour moi, c’est plein d’espoir. Je n’ai pas voulu montrer le héros comme une victime de sa sexualité, tu sais comme tous ces films clichés où le personnage se fait tabasser parce qu’il est gay, ou meurt, ou.. Tu vois ? Il y a plein de moments où il peut y arriver. Après, l’aspect LGBTQ+ est un point d’entrée, mais le film est vraiment sur le fait de casser les normes et trouver ton espace dans un monde qui ne veut pas de toi.

C’est un "fuck off" film.

Et puis nous danserons est sorti en salles ce mercredi 6 novembre.

Par Arthur Cios, publié le 06/11/2019

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