Comment réaliser et sortir un film en salles sans rien ? Anaïs Volpé nous explique tout

Un papier qui se destine aux réalisateurs en herbe, qui n’ont pas fait d’école, et qui n’osent pas sauter le pas.

À l’occasion de la sortie de sa série Dans la jungle avec un petit couteau à beurre co-réalisée avec Alexandre Desane et mettant en lumière les autodidactes, Anaïs Volpé revient sur son parcours, elle-même autodidacte. Remarquée en 2017 avec son long-métrage Heis (chroniques), qui se décline aussi en série et en installation artistique indépendantes, la réalisatrice racontait la vie de Pia, une artiste en quête de réussite, qu’elle incarnait. Contrainte de rentrer chez sa mère, elle est ainsi confrontée à son frère jumeau (joué par Mathieu Longatte, aka Bonjour Tristesse). Le projet parle aussi bien d’amour, d’émancipation que de culpabilité. 

Alors qu’elle prépare son prochain long-métrage, avec une productrice et des moyens bien plus importants, Anaïs Volpé donne des conseils sur la fabrication d’un long-métrage indépendant, de son montage à sa sortie en salles, en passant par la post-production. Un papier qui se destine aux réalisateurs en herbe, qui n’ont pas fait d’école, et qui n’osent pas sauter le pas.

Dans la jungle, avec un petit couteau à beurre... from Anaïs Volpé on Vimeo.

Konbini | Peux-tu nous présenter ta nouvelle série qui met en lumière les autodidactes ? 

Anaïs Volpé | J’ai eu l’idée avec Alexandre Desane de réaliser la série Dans la jungle avec un petit couteau à beurre dans laquelle nous mettons en lumière des autodidactes. Nous sommes nous-mêmes autodidactes dans des métiers d’art et nous nous sommes aperçus que dans les milieux différents, de l’art contemporain à la photo en passant par le cinéma, les artistes n’ont pas les mêmes chances, qu’ils sortent d’écoles reconnues ou non.

Dans la série, nous sommes donc allés à la rencontre d’autres autodidactes dans les milieux de l’art, du journalisme, de la communication et des jeux vidéo, nous trouvions intéressant de savoir comment ils avaient pu contourner l’école en se formant tout seuls à leur métier, sans que cela soit pour autant des success-story. Nous voulions montrer à quel point le travail paye. Nous avons eu une aide du CNC pour réaliser la série et nous l’avons autoproduite avec notre studio de création Le Double. C’était important de garder un côté self-made pour évoquer ce sujet. 

Au-delà de la série, on a décidé de lancer un site : lesautodidactes.com qui s’étend à d’autres milieux et sur lequel on publie des interviews écrites d’autodidactes afin de donner plusieurs points de vue. Il y a plusieurs formes d’autodidactes aujourd’hui : tu peux être autodidacte parce que tu as fait des études et par la suite tu t’es formé à un autre métier ou tu peux être autodidacte parce que tu as arrêté l’école à 16 ans et que tu t’es formé tout seul. 

On a souvent tendance à dire “autodidacte = milieu défavorisé”, mais il y a une définition plurielle pour moi. Nous avons été à la rencontre de plusieurs classes sociales et de différents milieux. Ils constituent finalement une communauté très riche, de par leur diversité. Ce qui est intéressant, c’est que la plupart affirme qu’ils ont pris exemple sur leurs parents, qui exercent souvent des métiers très classiques : du fils d’immigrés qui a vu ses parents apprendre le français pour se débrouiller, à la fille qui vient d’un quartier très favorisé de Paris qui a vu sa mère travailler dans la mode et y évoluer en passant par le fils d’agriculteur qui a vu le village se débrouiller avec peu, s’auto-suffire, et qui a appliqué cette débrouillardise dans le milieu du cinéma. Ça nous a menés à une introspection pour savoir si nous, nos parents nous avaient influencés dans ce sens.

Et donc, ça s’applique à vous aussi ?

Oui, on a pris exemple sur la force de nos parents, qui ont pourtant des vies très classiques. Les parents d’Alexandre viennent d’Haïti. Ils sont arrivés en France vers 27 ans et ne connaissaient personne. Son père est chauffeur de taxi, sa mère est aide-soignante et finalement, ils ont donné naissance à trois enfants qui sont aujourd’hui artistes. Pour ma part, mes parents sont monsieur et madame tout le monde, mais ils sont très curieux. Quand j’étais enfant, on est allés quelques fois au cinéma, voir Taxi ou des films très populaires [rires], mais je me suis beaucoup inspirée de leur way of life qui était basée sur le fait de toujours se donner des objectifs. 

Donc, comment le cinéma est venu à toi ?

Je viens de Toulouse et je suis arrivée à Paris à 17 ans, pour devenir comédienne au théâtre. Je suis entrée à Acting International mais je n’ai pas été au bout car j’ai voulu apprendre sur le terrain, j’ai joué dans des pièces et j’ai été prise ensuite au théâtre national de la Colline dans Les Ateliers du lundi, où tu peux travailler gratuitement avec des metteurs en scène. 

Dès que j’ai eu 18 ans, j’ai cumulé beaucoup de petits boulots, ce qui m’a permis d’être en immersion dans différents milieux. Ça m’a beaucoup nourrie pour le cinéma. 

Mais ce qui m’a vraiment amenée au cinéma, c’est une annonce du Mashup Film Festival, en 2012, qui invitait les gens à faire leur propre mash-up tout en mettant à disposition un logiciel de montage en ligne. Je me suis inscrite au concours et j’ai commencé à monter mon premier petit film de 3 minutes, Mars ou Twix, en m’aidant de tutoriels. Je me suis découvert une passion. 

Après cette expérience, je n’avais qu’une envie, c’était continuer à filmer. Une copine m’a prêté son smartphone. Grâce à ces rushes, j’ai pu tourner un second mini-film, Lettre à ma sœur, qu’Éroïn a distribué et que France 3 a acheté. Je l’avais fait pour le fun, j’étais à mille lieues d’imaginer qu’il passerait à la télé un jour. 

J’ai continué à faire des films et j’ai participé au Mobile Film Festival. En parallèle, j’ai écrit un court-métrage de 20 minutes, parce que je voulais tenter une forme plus longue. Une productrice l’a appris et m’a proposé de le produire. Je lui ai dit que je n’avais pas envie d’attendre pour faire ce film, entre les commissions et les levées de fonds. Nous l’avons coproduit ensemble en système-D très rapidement. Et Blast est né, avec déjà, les comédiens de mon futur long-métrage, Heis.  

BLAST (Teaser) from Anaïs Volpé on Vimeo.

J’ai inscrit ce court-métrage dans quelques festivals de cinéma, et il a remporté le Prix du jury dans le Festival International des Jeunes Talents France-Chine, ce qui m’a permis d’être invitée à l’ambassade où j’ai reçu une bourse pour faire développer le projet de mon choix, à Pékin pendant six semaines. 

En rentrant en France, une chaîne qui avait repéré mes mini-films en ligne m’a contactée pour écrire une série avec de la voix off, sur le même principe que Mars ou Twix et Lettre à ma sœur. À cette époque, cette chaîne achetait des formats déjà tout faits. J’ai donc réalisé 5 épisodes de 11 minutes en quelques semaines. Puis il y a eu un changement d’équipe qui a revu son concept d’achats. Malheureusement ma série n’a jamais été achetée.

Je me suis donc retrouvée avec 5 épisodes orphelins et, plutôt que de les laisser dans un tiroir, j’ai décidé d’en transformer la forme, en retournant plein de choses et en réécrivant. De fil en aiguille, j’ai tourné/réaliser/monter Heis (chroniques), mon premier long-métrage avec 3 000 euros de budget et une équipe formidable qui m’a suivie dans cette aventure.

Donc Heis s’est fait par hasard ?

Complètement, c’est parce que j’ai essayé de contourner les problèmes que je rencontrais. J’avais cette série sur les bras, j’étais extrêmement déçue que cette série n’aboutisse pas. De la série est né ce long-métrage. Mais en montant le film j’ai réalisé que la série lui était complémentaire, et j’ai fait vivre cette dernière indépendamment, jusqu’à ce que les deux formes deviennent deux volets distincts et complémentaires.

Pendant que je montais le long-métrage, j’envoyais un épisode de la série à des festivals de courts-métrages. Elle a donc été vue en festivals avant même que le long ne soit terminé. C’était une manière pour moi d’avancer.  

En parallèle, une petite galerie d’art à Auxerre qui avait repéré mon travail sur Internet m’a proposé d’exposer ce que je faisais. Ne sachant pas quoi exposer, j’ai voulu pousser encore plus le concept et j’ai utilisé cette opportunité pour créer un troisième volet, par le prisme de l’art.

C’est ainsi que Heis est devenu un projet cross-média : à la fois une série, un long-métrage et une installation artistique. J’ai réajusté des détails en faisant en sorte que les trois volets soient complémentaires, que tu puisses les regarder indépendamment, dans n’importe quel sens. Il n’y a aucun doublon. Certaines personnes n’ont d’ailleurs parfois vu qu’un seul volet. Le projet global a tourné en France et à l’étranger entre 2014 et 2017, c’était top. Après une sortie en salles, le film est aujourd’hui sur quelques plateformes VOD (Universcité, My Canal, Orange) ; la série va sortir sur le Web et le projet est sur le site.

Tu n’as pas fait d’école de cinéma. Comment tu t’es formée ? 

J’ai toujours l’impression d’être inculte dans le cinéma [rires] et d’avoir encore beaucoup à apprendre. J’ai toujours ce complexe de l’autodidacte et je m’interroge parfois sur ma légitimité. J’ai finalement passé plus de temps dans ma vie à essayer de créer des films qu’à en regarder.

Pour me former, dès que j’avais une question, je demandais à Google. C’était comme mon meilleur pote ! Je ne comprends toujours pas les gens qui posent des questions à leurs amis Facebook car sur Internet : tu as la réponse dans 8 ou 9 articles [rires].

Vers l’âge de 18 ans, j’ai tapé “réalisateur” sur Google et je leur ai tous écrit, via leur site. Je leur disais que j’avais envie de découvrir un plateau de tournage, même si c’était pour servir des cafés. Si la plupart ont répondu qu’ils n’avaient pas besoin d’aide, l’un d’eux, Vincent Lecrocq, m’a proposé d’être son assistante réalisatrice pour son moyen-métrage de genre. Je ne savais pas à quoi ça correspondait mais j’ai dit oui. Il y avait des acteurs émergents, deux équipes de maquillage, 50 figurants…C’était dingue. J’étais jeune, je n’y captais rien. Mais au bout de quelques jours, je me suis familiarisée avec le job.

En plus du théâtre, j’ai donc continué à aider des réalisateurs en parallèle pendant deux ans. À cette époque, je ne pensais pas devenir réalisatrice ! Ça m’a énormément aidée pour identifier les erreurs à ne pas faire sur mes propres tournages.

Parlons matos : quand tu n’y connais rien, pour quelle caméra faut-il opter ?

On parle toujours d’Internet mais on a des amis dans la vie, des potes de potes, des étudiants en cinéma, qui ont pu me conseiller. On a tous un pote qui a un Canon aujourd’hui. Moi, au début, je ne filmais qu’avec un iPhone car je voulais juste m’amuser avec des rushes. D’ailleurs, mon premier long-métrage, j’ai commencé à le monter dans ma chambre d’étudiante. 

J’ai toujours acheté des objectifs d’occasion, après avoir travaillé tout l’été. J’ai ensuite pu m’acheter un Canon. Il faut savoir qu’avec 2 000 euros tu peux commencer à avoir des trucs cool. Je crois qu’à ce jour, je n’ai toujours pas tourné un film en RED ou en ALEXA. Mais j’ai hâte. J’ai toujours travaillé en système D. 

C’est génial d’apprendre à travailler sans gros moyens, et sans matériel car tu ne t’angoisses pas sur le fait qu’il faut que ce soit parfait à l’image et au son, ce qui te permet de te concentrer sur l’histoire, sur ce que tu racontes. Pour moi, c’est primordial.  

Et niveau post-production, comment ça c’est passé ? 

C’est ce qui coûte le plus cher, lorsqu’on fait un film en guérilla. C’est un vrai stress. Pour Heis, je n’avais pas assez d’argent pour faire une post-prod à la hauteur. J’ai fait l’étalonnage de la série chez moi, sans passer par des studios de pro qui ont le matériel nécessaire pour améliorer l’image et le son. Pourtant, elle est passée dans des festivals et sur des écrans de cinéma tout un été avant les films, et a remporté des prix.

Pour le long-métrage, en 2016, j’ai décidé d’envoyer ma copie de travail (pas mixée, pas étalonnée) au Los Angeles Film Festival. À ma grande surprise, le film a été pris en compétition internationale.

Je ne voulais pas que le film soit diffusé sans être mixé et étalonné à côté de films produits avec des budgets de 2 millions de dollars. Je ne voulais pas que l’on passe pour des amateurs [rires]. J’ai donc tapé aux portes de studios de post-production en leur expliquant ma situation. Un jour, quelqu’un a eu la gentillesse de m’aider : le studio Yellow Cab a mixé le film en deux jours – d’habitude tu mets un mois, pour te donner un ordre d’idée.

Pour l’étalonnage, j’ai fait appel à un ami qui avait un écran calibré chez lui et me prêtait son matériel. Pour mes vérifications,  j’allais projeter mon film dans des cinémas (L’étoile à la Courneuve et le Luminor) qui me prêtaient gracieusement leur salle, tôt le matin ou entre deux projections. 

Je testais alors 10 minutes de film et le soir je faisais des minis DCP chez moi – c’est ce qu’il faut faire pour que le cinéma lise ton film. Avec mon compagnon, nous avons appris à faire des DCP nous-mêmes que j’allais ensuite intégrer dans les machines de cinéma pendant 2 mois. J’ai fait énormément d’allers-retours pour noter ce qui n’allait pas : peaux trop rouges, scènes trop bleutées…

Selon toi, peut-on faire un long-métrage sans avoir fait un court-métrage ?

Je pense qu’il n’y a pas de règle. Si tu veux commencer par un long, c’est possible. Mais les courts-métrages permettent de s’entraîner. Tu sais, moi je ne me suis jamais réveillée un matin en me disant : je vais faire un projet cross-média, ça va être une série, un long-métrage, une installation artistique [rires]. La barre était trop haute dans l’exigence du projet. Tout s’est fait au fur et à mesure. Je n’ai pas senti la violence de l’envergure du projet. Ça n’a pas été une souffrance, c’était une suite logique. 

Par Lucille Bion, publié le 05/12/2019