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Comment faire un premier film d'horreur original, par la réalisatrice du génial Relic

Publié le

par Arthur Cios

On a demandé à la jeune réalisatrice Natalie Erika James comment elle a concocté son premier film de A à Z.

Réaliser un film est une entreprise difficile et douloureuse. Qu’on ait un CV balbutiant ou une carrière établie, le fait de pondre un long-métrage n’est jamais aisé. C’est encore plus dur quand il s’agit d’un premier film, que l’on n’a pas des masses de budget ou que l’on s’attaque à un genre complexe à filmer (l’horreur, par exemple).

Du coup, difficile de ne pas être fasciné par Relic, qui coche toutes ces cases et plus encore : un premier film, australien, d’horreur, avec un budget vraiment pas énorme et dont le résultat est grandiose. Le film de Natalie Erika James est d’une intelligence et d’une finesse folle.

On y suit une mère et sa fille, qui rendent visite à la matriarche, la grand-mère, atteinte d’Alzheimer. Un film d’horreur sur cette maladie, il fallait le faire, mais réussir à manier l’espace, à rendre concrète la perte de mémoire de la mamie, à jouer sur les sons, les textures, pour rendre effrayant le drame qui se passe sous nos yeux mouillés, c’est assez exceptionnel.

Du coup, on a voulu en savoir plus sur la création de ce bel objet filmique et découvrir comment la réalisatrice a bien pu réussir ce joli coup. Une sorte de tuto sur comment réussir à faire votre premier film, en gros.

Konbini | Pour commencer, comment le film est-il né ? C’est quoi le point de départ ?

Natalie Erika James | Ça vient d’une expérience personnelle, en fait. Ma grand-mère était atteinte d’Alzheimer, donc c’était de l’observation. Je l’ai vu s’affaiblir, j’ai vu sa relation avec ma mère disparaître. Tout ça a duré 10 ans. À côté, j’ai toujours été fan de cinéma d’horreur. J’avais déjà fait des courts-métrages.

Un jour, je suis allée la voir au Japon, où elle vivait dans une maison qui m’a toujours terrifiée et je ne sais pas, naturellement, j’ai commencé à écrire là-bas, en me plongeant dans cette tragédie. J’ai trouvé ça étonnamment simple d’écrire sur un fond de vérité que j’ai vécue. Ça apporte sans doute un peu plus de réalisme, notamment dans les relations humaines.

Après, je ne l’ai pas fait consciemment, mais ça m’a apporté une certaine sécurité, de raconter cette histoire à travers le genre, d’avoir une distance avec ce qu’il se passait, de pouvoir raconter l’essence de l’expérience que j’ai vécue sans trop me dévoiler. Tu vois ce que je veux dire ?

K | Tout à fait. Concrètement, comment as-tu écrit le script à proprement parler ? Ça t’a pris combien de temps ?

NEJ | Il faut accepter que ça prend du temps. J’avais un coscénariste avec moi, Christian White. Lui et moi avons bossé dessus depuis le moment où j’ai eu l’idée initiale au moment où on a commencé à tourner, je dirais pendant 4 ans.

K | C’est assez long, j’imagine…

En Australie, ce n’est pas si long. Je sais qu’à Hollywood, c’est une autre paire de manches, mais ici, ça va. Ça nous a permis de chercher des financements, avec des producteurs australiens. On avait fait un court-métrage pour développer un peu le concept, mieux pouvoir le vendre à des investisseurs, mais aussi trouver une représentation américaine. C’était long et fastidieux, mais c’était nécessaire, car on sentait que c’était un film ambitieux.

Ce n’était pas facile de résister aux pressions des financiers qui voulaient plus d’horreur, alors que je voulais exploiter l’aspect dramatique de cette histoire. Il faut rester soi-même. Si on travestit l’histoire pour d’autres, la démarche n’est plus la même et elle devient moins intéressante pour soi-même. En soi, je pouvais le faire tant que l’histoire tenait, mais ce n’était pas ce que je voulais – je ne voulais pas de jump scares.

Il faut avoir les bons partenaires, c’est vraiment important.

K | Quelle a été la chose la plus difficile concernant l’écriture pour toi ? Comment contourner cette difficulté ?

NEJ | Là où j’ai passé le plus de temps, c’était sur les personnages. Je voulais vraiment saisir qui ils étaient, à savoir des outsiders, mais aussi comprendre ce qu’ils recherchaient, ce qu’ils éprouvaient. La relation entre la mère et la grand-mère n’est pas la même que celle entre la petite-fille et sa grand-mère. Il fallait trouver une justesse là-dedans.

Pour ça, il fallait que je sorte de la mythologie habituelle de l’horreur. Généralement, on peut se baser sur les codes du genre, ça simplifie largement la tâche, mais vu que ce sont des personnages différents, plus rares, il fallait que je puise dans la réalité, dans ce que j’ai pu ressentir.

Ça, c’est émotionnellement éprouvant. C’est certain.

K | As-tu regardé des films pour avoir de l’inspiration, choper des idées ou autres ?

NEJ | J’ai fait beaucoup de recherches pendant l’écriture, pour voir ce qui peut marcher sur tels aspects de l’angoisse, mais pas seulement. Je me suis pas mal concentrée sur l’aspect dramatique des récits. De mon côté, je suis allée chercher du côté de mes influences traditionnelles, de mes goûts en matière de cinéma, donc David Lynch, Lars von Trier, mais aussi Cronenberg ou encore le cinéma d’horreur asiatique.

Après, j’admets que pour Relic, en termes d’ambiance, d’évolution du décor et de drame émotif, j’ai plutôt été inspirée par des films comme L’Orphelinat, par exemple.

K | Une fois le scénario fini, quelles ont été les premières choses à faire ?

NEJ | Pour moi, ça a été le casting, le travail sur l’aspect visuel du film, les décors. Vu que j’étais autrice et réalisatrice, c’est un processus qui ne s’est jamais réellement arrêté. J’ai tout enchaîné. Pour être tout à fait honnête, il n’y a pas de chemin tout tracé, de parcours à suivre. Je travaillais un peu sur tout en même temps.

Pour te donner une idée, lorsque j’approchais la fin de l’écriture, je travaillais déjà avec le compositeur pour les références musicales, pour mieux saisir l’ambiance que je voulais créer. Je contactais régulièrement mon chef décorateur pour savoir comment aborder telle ou telle scène.

Moi, ça m’a aidée, en tout cas, à l’écriture finale, de bosser sur l’aspect concret, de comprendre à quoi tout cela ressemblerait.

K | Comment s’est déroulé le casting ?

NEJ | Oh, ce n’était pas vraiment un casting. On m’a présenté ces personnes-là, j’ai voulu les rencontrer rapidement, pour voir si elles correspondaient à ce que j’attendais et s’il pouvait y avoir une connexion entre elles trois. Ça a été le cas, du premier coup.

Je pense que le mieux à faire dans certains cas, c’est de deviner, de chercher à comprendre leur essence. Généralement, on y arrive vite et on se trompe peu.

K | Avant de commencer le tournage à proprement parler, comment vous êtes-vous organisés ?

NEJ | On a eu six semaines de tournage et six semaines de préproduction. Pour le tournage, c’était parfait, mais ce n’était pas assez pour le travail en amont. On avait beaucoup de prothèses, de marionnettes, ce qui représente énormément de boulot.

Même si tout n’était pas forcément prêt à temps, j’ai eu les actrices pour des sessions de travail une semaine avant le tournage. Personnellement, je préfère ne pas trop répéter, je préfère avoir une simple discussion avant de tourner et voir ce que ça donne sur le plateau.

K | Il est facile de se perdre sur le tournage, surtout avec l’ampleur de certaines séquences. C’était quoi le plus difficile ? Comment as-tu contourné ça ?

NEJ | En fait, il y avait des séquences difficiles, mais plus par rapport à ce qu’on attendait des actrices en termes d’émotion et d’action. Grâce aux gros décors, aux changements, aux effets spéciaux, j’ai eu l’impression que tout le monde sur le tournage comprenait que les séquences étaient importantes. Du coup, on les prenait vraiment au sérieux.

Ce que j’ai fait, c’est que je me suis dit qu’au lieu d’être stressée, il fallait que je sois, d’abord, respectueuse de mes actrices, même quand je leur demandais des émotions difficiles à jouer, puis surtout, que je laisse les événements, aussi chaotiques soient-ils, se dérouler normalement.

Pour te dire, ça dépendait, certes, des plans, mais je prenais entre trois et neuf prises par scène. Ce qui peut sembler beaucoup, mais qui n’est pas si énorme, en réalité.

K | Côté montage et musique, quelle a été ton implication ?

NEJ | J’ai été, chaque jour, pendant neuf mois, sur chaque étape de la post-production. Je préférais avoir un peu la main sur tout. J’ai passé beaucoup de temps avec le brillant compositeur Brian Reitzell. On s’asseyait dans une pièce, on compilait une bibliothèque de sons et on créait notre langage pour le film. Ce n’était pas un son unique, il fallait donc avoir une discussion avec Brian.

K | Avec le recul, qu’as-tu appris ? Quelles erreurs sauras-tu ne pas reproduire à l’avenir ?

NEJ | Difficile… J’ai appris énormément de choses. Je pense que le meilleur aspect, c’est d’avoir écrit le chaos. Que ce soit organisé, mais naturel. Tu vois ce que je veux dire. Quand tu fais un gros film, c’est toujours plus compliqué, ça change en permanence. J’ai besoin de me faire plus confiance, de plus improviser. C’était difficile, vu que c’était mon premier long. C’était dur de me fier à mon instinct, mais j’ai eu tort.

J’ai aussi appris que j’avais tort en pensant que je pouvais être vague sur une partie du script, en pensant que je trouverai une solution sur place. En fait, c’est pire, ça se ressent encore plus sur le tournage et ça ajoute des difficultés pour rien. Il faut que je sois plus précise dans mon écriture.

K | Pour finir, en plus de tout ce que tu viens de nous raconter, quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui a envie de se lancer ?

NEJ | Alors, si vous êtes intéressé à l’idée de mettre en scène les histoires que vous avez écrites, je vous conseille de tout faire vous-même. N’attendez pas que quelqu’un vienne vous aider. Personne ne croira en vous. Ça paraît dur, mais c’est vrai. C’est un milieu difficile et bouché.

Ça n’a pas à être cher ou énorme, contentez-vous de le faire. On n’est pas dans une période où quelqu’un va vous donner une opportunité en or, alors il faut oser et, surtout, produire en permanence. Je trouve que ça aide à s’améliorer et à ne pas perdre le truc.

Avant ça, je dirais qu’il faut peut-être travailler sur d’autres projets. Pendant mes cours, j’ai été assistante-réalisatrice sur des projets étudiants, ça m’a beaucoup aidée. Déjà, j’ai rencontré des amis, des gens avec qui je travaille toujours, puis ça m’a permis de comprendre le métier.

Par contre, il est nécessaire d’avoir une vision plus globale. Quand j’étais assistante-réalisatrice, je ne perdais pas de vue mon rêve : réaliser. Je ne voulais pas être assistante toute ma vie – en ce qui me concerne, en tout cas. Si en faisant des courts, tu sens que c’est ce que tu aimes, alors il ne faut jamais lâcher. Jamais.

Relic est sorti en salle le 7 octobre.

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