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Les 3 ingrédients de Climax, la sangria la plus chargée du cinéma

C’est le tourbillon de la rentrée. Depuis son triomphe à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, en mai dernier, Climax de Gaspar Noé nous hante par sa folie et son appétit de cinéma. Secrets d’une mise en scène virtuose.

© Wild Bunch Distribution

En 1991, avec le court-métrage Carne, l’Italo-Argentin Gaspar Noé crée la sensation à la Semaine de la critique cannoise. Son portrait d’un boucher borderline qui élève seul sa fille, tout en réprimant ses pulsions incestueuses, marque les esprits et donne naissance, sept ans plus tard, à une suite sous forme de long : Seul contre tous. Un metteur en scène, à la grammaire visuelle unique, éclot alors à la face du monde. Depuis, il livre choc sur choc.

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D’Irréversible à Enter the void, en passant par Love, ce jusqu’au-boutiste s’est durablement imposé comme une figure de proue du cinéma contemporain, une espèce de chaman qui n’a pas son pareil pour précipiter le spectateur dans de poisseux tourments et d’inoubliables ténèbres. Son style, reconnaissable entre mille, fait forcément des émules. Partout dans le monde, des cinéastes s’inspirent de sa patte ; à l’image de Ryan Gosling sur Lost River.

Avec Climax, un nouvel opus à la beauté fiévreuse et à la dégénérescence remuante, il conjugue ses thèmes fétiches au shaker – la destruction, l’extase, la folie humaine, la musique… – et, en pistant les violentes divagations d’une troupe de danseurs, livre une œuvre qui lui ressemble : radicale et généreuse. Hors des clous, aussi. En voici les ingrédients.

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1. Jamais sans Benoît

Un film de Gaspar Noé sans la photographie de Benoît Debie, c’est comme une piscine sans eau ou une boîte de nuit sans stroboscope. Depuis Irréversible en 2002, le chef opérateur belge est devenu le poumon de la filmographie du maestro.

Fusionnels et passionnés, les deux compères envisagent chaque plan de leurs collaborations comme des peintres sur le point d’exécuter un tableau. Toutes les couleurs comptent : celles des habits, des murs, des décors, du sol… À l’écran, les tons n’en revêtent que davantage de texture, de profondeur et de sens. Debie sait en effet tirer profit des éclats vifs et restituer toute la puissance du noir.

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Pas étonnant que Noé, qui aime tant dévorer les ombres, le sordide, les lieux glauques, se soit associé à un tel plasticien. Lequel épouse à merveille les aspirations de son binôme, en rendant son filmage plus sensoriel, plus moite, plus habité et, par-dessus tout, plus organique. Shooté en caméra portée, avec des focales courtes, Climax convoque en substance toute la grandeur d’un formidable couple de cinéma. Deux artistes qui continuent de s’enrichir mutuellement dans leur volonté irrépressible d’embrasser de nouveaux défis esthétiques.

2. L’urgence pour moteur

Il faut s’appeler Gaspar Noé pour convaincre des producteurs de financer, à hauteur de 2 millions d’euros, un projet avec un script… d’une page. Rien qu’une. L’idée de Climax – des danseurs qui dévissent en pleine répète après avoir ingurgité une sangria contaminée – tient effectivement sur un timbre-poste. C’est vrai. Et pourtant, l’idée même que Noé, dont on connaît l’amour du chaos et de la confusion, puisse immortaliser un tel délire collectif est une chance, une promesse.

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Elle suscite une curiosité immédiate. Et contagieuse, à en juger par la symbiose totale qui a habité le plateau pendant les quinze jours de tournage – le plus court de la carrière du réalisateur, qui avait, pour info, bouclé Irréversible en un temps record. L’intrigue a été précisément usinée par ordre chronologique, dans une école désaffectée de Vitry, afin de garantir une véracité psychotique et gestuelle au pétage de plombs.

(Capture d'écran YouTube)

Pivot de cette entreprise filmique atypique, l’urgence a mis du kérosène dans la caméra, de la folie dans le jeu, du génie dans les idées ; invitant à la non-préparation, à la débrouille, et, à la denrée la plus précieuse de toute activité artistique : le lâcher-prise. Si la sublime scène de la chorégraphie, au début du film, a été conçue avec soin, tout le reste du projet a été façonné en octroyant au hasard le rôle de chef d’orchestre.

De fait, Noé a laissé les corps lui dicter ses errements, privilégiant régulièrement de magnifiques plans séquences en mouvement qui, comme souvent dans son cinéma, donnent le sentiment au public d’un enfoncement, d’une plongée dans les excavations de la furie. En cela, cette œuvre rejoint avec une cohérence incontestable une filmo aux allures d’immense trip sous substances. D’éternel cauchemar éveillé.

3. Jeunesse intemporelle

En grand amoureux de la danse, Gaspar Noé a su s’entourer d’un groupe de jeunes gens exceptionnels, parmi les meilleurs sur le territoire français. Ce choix (éminemment judicieux) de recruter des acteurs non-professionnels, qui forment un kaléidoscope d’une France plurielle, a clairement été gagnant. Leurs dialogues, fruits d’une improvisation constante, se révèlent sciemment accessoires, pour ne pas dire anecdotiques. Et c’est le but recherché.

Car, ici, c’est bel et bien le langage du corps qui intéresse et passionne le cinéaste : ses contorsions, ses dérives, sa vitalité, ses palpitations… Climax dégage dès lors une énergie foudroyante qui balaie tout sur son passage, les lieux comme les gens, les relations comme les spectateurs. Une frénésie de la destruction et de l’extase.

(© Wild Bunch)

Comme pour mieux ancrer ce dérapage sous acide, en sensibilisant le jeune public, Noé a situé sa trame en 1996, à une époque où les smartphones et les réseaux sociaux n’avaient pas encore biaisé la face du monde et le rapport aux autres. Climax nous met directement en intraveineuse avec cette jeunesse d’hier dont le glissement vers l’enfer devient alors plus palpable et traumatisant que jamais.

Pour accompagner ces êtres égarés dans des limbes rougeoyants, une BO de circonstance a été dégainée, participant à l’atmosphère transcendantale qui sertit le long-métrage. En 90 minutes, Gaspar Noé nous enserre par sa puissance visuelle, nous agite par sa foi dans le mouvement (extatique et chaotique) et nous jette hors de la salle, pantelants et heureux, essorés et conscients d’avoir vécu un spectacle comme peu savent le faire. 

Par Mehdi Omaïs, publié le 19/09/2018

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