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Claude Chabrol est sur Netflix et voici quelques clés pour mieux comprendre son cinéma

Publié le

par Manon Marcillat

(© MK2)

La Cérémonie, La Fleur du mal ou Merci pour le chocolat sont disponibles sur la plateforme.

Après François Truffaut, c’est au tour de Claude Chabrol d’intégrer le catalogue cinéma de Netflix. Grâce à un fructueux partenariat lié entre MK2 et le géant du streaming, la plateforme vient de s’offrir huit films de la filmographie du réalisateur, d’abord attaché de presse aux bureaux français de la Fox, puis grand critique des Cahiers du cinéma et enfin cinéaste fer de lance de la Nouvelle Vague.

S’il est toujours réjouissant de voir des œuvres du patrimoine cinématographique s’offrir une seconde jeunesse auprès d’un public nouveau et trouver leur place dans les catalogues très pluriels des plateformes de streaming, ces huit films ne représentent en revanche qu’un pan très réduit de l’immense filmographie chabrolienne. Grand admirateur d’Hitchcock, Chabrol réalisera 57 longs-métrages, exactement comme son mentor avant lui, du Beau Serge en 1958 à Bellamy en 2009.

Depuis le 15 février dernier, sont donc disponibles sur Netflix Une affaire de femmes (1988), Madame Bovary (1991), Betty (1992), L’Enfer (1994), La Cérémonie (1995), Rien ne va plus (1997), Merci pour le chocolat (2000) et La Fleur du mal (2002). Ce sont sur les cinq derniers que nous allons nous concentrer pour ouvrir une porte sur l’œuvre protéiforme de Chabrol et ainsi mieux la comprendre.

(Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire dans <em>La Cérémonie</em> ©MK2)

La fidélité façon Chabrol

Si ces huit films sont aujourd’hui à disposition des abonnés Netflix, c’est car tous ont été produits par Marin Karmitz, producteur, distributeur et fondateur de la société MK2. Chabrol et Karmitz ont débuté leur collaboration en 1985, avec Poulet au vinaigre, et les deux hommes noueront une complicité qui s’étendra sur près de vingt ans et douze films.

Chabrol aime la fidélité professionnelle qui garantit une cohérence à son œuvre, mais la période Karmitz marque également la fin de sa carrière et symbolise une forme de renouveau et de stabilité artistique pour celui qui a trouvé sa recette. Car c’est également à ce moment-là, dans cette seconde partie de carrière, que l’on assiste à la féminisation du cinéma de Chabrol, longtemps taxé de misogynie après la sortie des Bonnes Femmes. Le cinéaste va peu à peu féminiser la plupart des postes sur ses plateaux de cinéma, des techniciennes aux scénaristes, et s’entourer des femmes de sa vie : sa troisième épouse, Aurore Paquiss, qui est scripte, et sa belle-fille, Cécile Maistre, qui deviendra son assistante.

Sa fidélité artistique s’étendra également aux actrices qu’il révélera devant sa caméra. Stéphane Audran d’abord, sa deuxième femme à la ville, qu’il placera au centre de son cinéma dès Les Bonnes Femmes et avec qui il tournera vingt films. En 1978, Isabelle Huppert viendra prendre la relève en Violette Nozière, l’empoisonneuse parricide, une figure de femme criminelle que Chabrol n’aura de cesse de mettre au centre de ses films depuis Juste avant la nuit.

(Isabelle Huppert dans <em>Rien ne va plus</em> © MK2)

Huppert et le cinéaste tourneront par la suite sept films ensemble où elle incarnera tour à tour une postière voyeuse et accusée d’infanticide dans La Cérémonie, une belle-mère empoisonneuse dans Merci pour le chocolat ou une arnaqueuse professionnelle dans Rien ne va plus. Elle cristallisera ainsi l’essence du cinéma de Chabrol avec son inquiétante perfection de façade et "sa légèreté dure", comme le souligne Maurice dans Rien ne va plus.

La criminelle façon Chabrol

C’est après le controversé Les Bonnes Femmes en 1960 que Chabrol changera son regard sur les femmes, un changement amorcé au début de sa collaboration avec Stéphane Audran et dont ces cinq films en sont l’apogée. L’Enfer, La Cérémonie, Rien ne va plus, Merci pour le chocolat et La Fleur du mal, drames cauchemardesques, thrillers ou comédies grinçantes, sont réalisés dans une continuité et tous brossent le portrait sombre de cinq héroïnes aliénées qui vont s’émanciper, souvent par le crime.

"Elles sont les victimes de la société qui les amène à être criminelles. Ce sont des femmes dominées, qui existent à travers l’oubli de soi et qui, tout à coup, par pulsion éprouvent le besoin de se réaffirmer, et donc d’expulser par le crime les secrets qu’il y a en elles, qui sont en général des blessures infligées par les hommes", commentait Antoine de Baecque, historien du cinéma et spécialiste de la Nouvelle Vague, au micro de France Culture.

(Emmanuelle Béart dans <em>L’Enfer</em> © MK2)

Forcément, toutes les femmes chez Chabrol inquiètent, chacune à leur manière, par leur sourire, leurs attentions ou leur mutisme. On redoute une Emmanuelle Béart troublante, dont chaque minauderie devient suspecte par le prisme de la jalousie maladive de son mari dans le bien nommé L’Enfer, ou les menaçants chocolats chauds d’une Isabelle Huppert angoissante dans Merci pour le chocolat.

Souvent assignées à résidence dans des prisons dorées, ces femmes criminelles s’associent pour déjouer les mécanismes de domination à l’œuvre et assassinent pères monstrueux, beaux-pères abusifs ou employeurs méprisants. Jeanne et Sophie, la postière et l’employée de maison de La Cérémonie, qui décimeront ensemble une famille de bourgeois en véritables Thelma et Louise vengeresses du prolétariat, inspireront d’ailleurs Bong Joon-ho, grand admirateur du cinéaste français, pour Parasite.

(Mélanie Doutey, Suzanne Flon et leur prison dorée dans <em>La Fleur du mal</em> © MK2)

Ensemble, cette galerie d’héroïnes chabroliennes font monter le suspense, à grand renfort de secrets et de haine enfouie. "Ce sont ces femmes qui font le film, qui le regardent, qui l’organisent d’une part, et d’autre part, le suspense, cette montée d’adrénaline, ce mystère peu à peu percé et les modalités dont le mystère va se révéler épousent une sorte de psyché féminine dont une des finalités est le crime commis par une voire deux femmes comme dans La Fleur du mal", analysait Antoine de Baecque.

Le suspens façon Chabrol

On le sait : Chabrol aimait traquer les perversités et l’hypocrisie d’une petite bourgeoisie provinciale dont il était lui-même issu. Le cinéaste a grandi dans une famille de pharmaciens de la Creuse et ce sont ses racines qui lui serviront plus tard de terreau pour mener sa virulente étude de cette bourgeoisie à la vie en apparence très calme.

Pour donner à voir cette petite société, le cinéaste disséqua surtout la famille, le premier théâtre des trahisons, de la paranoïa et du voyeurisme. Grand bigleux, Chabrol ne jurait que par la lucidité et s’employa à montrer ce qu’il se passe derrière les volets clos des belles maisons bourgeoises. Pour lui, "le bonheur c’est d’être dans la lucidité. Au fur et à mesure que l’on donne confort et bien-être, on réussit à abrutir. C’est du bonheur dans l’abrutissement".

("<em>Depuis la nuit des temps, on vit comme des faux culs, c’est ce qu’on appelle la civilisation</em>" rappelle François [Benoît Magimel] à Michelle [Mélanie Doutey], en alter ego du cinéaste, dans la <em>Fleur du mal</em>© MK2)

Tout comme ses personnages, l’ermite Chabrol aimait rester chez lui et regarder la télévision. Le cinéma chabrolien fut donc beaucoup filmé en quasi-huis clos dans l’intimité des confortables maisons de La Cérémonie, La Fleur du mal ou Merci pour le chocolat,ou des beaux hôtels de Rien ne va plus ou L’Enfer. Chaque pièce constitue alors un tableau de l’intrigue d’un cinéma où chaque “objet-film est un peu comme une maison : les différentes pièces sont les séquences, et l’ensemble constitue la maison”, rapportait François Guérif dans ses Conversations avec Claude Chabrol (éditions Payot, 2011), dont Ozon sera un digne héritier.

Cette bourgeoisie se matérialise également par de copieux repas, de l’apéritif au café siroté dans les "jardins d’hiver". On mange beaucoup chez Chabrol, en plateau mais également en dehors, les cantines de ses tournages étant réputées comme les meilleures. On se réunit souvent à table, et c’est ici que se joue une partie de l’intrigue. Dans La Cérémonie par exemple, ce sont les repas qui sont le théâtre de toutes les micro-agressions qui attiseront la haine de Sophie pour la famille qui l’emploie et qui aboutira au spectaculaire drame final.

(Isabelle Huppert et Anna Mouglalis dans <em>Merci pour le chocolat</em> © MK2)

Ces abondants déjeuners et dîners font partie intégrante de l’orchestration du suspens et chaque mouvement de caméra qui s’attarde sur un verre ou une tasse fait monter une tension avec laquelle Chabrol s’amuse, conscient de nos appréhensions. Parfois même, ses films se répondent entre eux, du chocolat chaud empoisonné dans Merci pour le chocolat à celui renversé, par vengeance, sur le lit des patrons dans La Cérémonie.

Tantôt du poison sera effectivement versé dans les verres d’alcool et des somnifères glissés dans les tasses de chocolat chaud, tantôt le danger sera tout autre, un mari jaloux ou un beau-père incestueux. Mais toujours, l’accumulation de petits détails de la vie quotidienne de cette bourgeoisie que Chabrol aime à scruter révéleront leur vérité dans les toutes dernières minutes du film. "On ne ment pas la bouche pleine", disait très justement Chabrol. À méditer…

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