Christopher Nolan, cinéaste du mystère

À l'occasion de la sortie d'Interstellar, retour sur le mystère qui imprègne les films de Christopher Nolan. De Following à The Dark Knight Rises en passant par Inception et Le Prestige.

christopher nolan

La fameuse toupie d'Inception, film de 2010 réalisé par Christopher Nolan

Christopher Nolan aime le mystère. Aussi bien dans les sujets explorés dans ses films, que dans la communication qui les entoure. Ainsi, pour son dernier long métrage, Interstellar, qui sera en salles le 5  novembre prochain, il a réussi à entretenir une certaine opacité qui a attisé la curiosité du public.

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L'intrigue, qui tient en quelques lignes, n'a que très peu été développée dans les différentes – et magnifiques – bandes annonces mises en ligne. À quelques semaines de la sortie du film, on sait tout juste que Matthew McConaughey incarne un astronaute chargé de trouver une planète habitable (car la Terre ne sera bientôt plus vivable), avec une équipe dans laquelle on retrouve Anne Hathaway. Ensemble, ils découvrent une planète glacée où une heure passée équivaut à 7 ans sur Terre.

En 2014, révéler si peu d'informations sur un film avant sa sortie est une approche qui peut surprendre. Il suffit de jeter un oeil aux trailers des blockbusters pour s'en convaincre. En 2012, un internaute avait, en rassemblant toute la promotion visuelle du film The Amazing Spider-Man, compilé près de 25 minutes du film produit par Sony.

Nolan, lui, réussit à créer l'événement autour de sa nouvelle réalisation avec très peu d'éléments tangibles. En prenant le contre-pied de la plupart de ses confrères, il vend une empreinte très personnelle qui caractérise l'ensemble de son oeuvre : la mise en place d'un univers énigmatique.

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De 1998 à 2002, le début d'un jeu de piste

Depuis le début de sa carrière, le réalisateur britannique a imposé son goût pour les scénarios complexes et les ambiances tourmentées. Dans la majorité de ses films, la psychologie des personnages fait partie des points décisifs de leur histoire, tout comme le sont le mensonge, la manipulation et la trahison.

Dès son premier long métrage, Following (1999), Christopher Nolan pose les jalons de son cinéma en nous plongeant dans un polar à la narration éclatée. Tourné dans un noir et blanc sentant bon l'énigme, le film raconte l'histoire de Bill, poursuivi par une obsession, filer les inconnus dans la rue. Où vont-ils ? Que font-ils ? Un jour il se met à se rapprocher, trop près, d'un homme. Il le conduira à une aventure dont il ne sortira pas indemne.

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Une première réalisation qui donne les premiers indices de ce qui sera ensuite son génial Memento (2000)dans lequel le spectateur se perd à mesure que le film avance. Quand finalement on croit avoir compris, on se rend compte que tout cela n'était qu'illusion. Enfin, peut-être.

Sa deuxième oeuvre déjà très aboutie vient asseoir le goût prononcé de Nolan pour les twists, les narrations tortueuses et les allers et venues dans une temporalité difficilement identifiable. Une puissance narrative corrélée avec le fait qu'il écrive lui même tous ses scénarios, ce qui lui donne une maîtrise totale de son oeuvre, et une patte aujourd'hui très reconnaissable.

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Avec Insomnia, sorti en 2002, Nolan continue d'explorer les possibilités infinies liées au thème de la mémoire, auquel il rajoute celui du sommeil, qui annoncera Inception. Ses films sont immersifs et plongent les spectateurs au coeur d'intrigues au mystère difficilement compréhensible.

Batman : Hollywood version Nolan

Après avoir installé dans ses premières productions cette ambiance mystérieuse qui caractérisera ensuite toutes ses oeuvres, Nolan est choisi par la Warner pour redonner un nouveau souffle aux aventures du célèbre homme au costume de chauve-souris : Bruce Wayne. Avec Batman Begins, premier volet de sa trilogie, on assiste à la refonte d'un mythe : Christopher Nolan insuffle à sa vision du super-héros une dimension plus noire et torturée.

Comme à son habitude, le cinéaste britannique continue dans Batman à mettre en place des sursauts d'une narration éclatée, dans laquelle il entremêle différentes strates temporelles, confond passé et présent dans d'habiles flash-backs.

Lors de son passage au Festival du Film Américain de Deauville pour Insomnia, il expliquait :

Je suis très intéressé par le conflit entre la vision subjective d'un individu et la réalité objective. Pour moi, le cinéma est le meilleur médium pour développer cette tension.

Les deux volets suivants de sa trilogie se poursuivront dans la veine du premier, et malgré la pression engrangée par des films à aussi gros budgets, Nolan parvient à ne pas perdre de son génie créatif, ce qui lui permet de rencontrer un immense succès critique et publique. La trilogie Batman se termine en 2012.

Un mystère sans fin ?

Entre les réalisations des deux derniers volets de son Batman, Nolan trouve le temps de s'intéresser à la magie dans Le Prestige (2006) et aux rêves dans Inception (2010). Il continue de manipuler à sa guise le public, jouant avec ses attentes pour mieux le tromper. Rien n'est aussi simple qu'il n'y paraît, et le cinéaste entend brouiller les pistes et confondre le spectateur. Le but n'est pas ici de simplement le piéger, mais de l'emmener dans une réflexion qui perdurera bien après le générique de fin pour questionner la notion de réalité.

Inception, qui met en scène l'excellent Leonardo DiCaprio, est certainement l'un des films les plus énigmatiques du réalisateur britannique, et celui qui a déchaîné le plus les passions en raison d'une fin ouvertement mystérieuse. Le personnage principal est-il finalement sorti de son rêve ? Car Nolan, qui a construit peu à peu son mille-feuille de songes, sème dans cet épilogue des pistes contradictoires.

À la sortie du long métrage, les interprétations vont bon train, notamment sur Internet, où des dizaines de forums ont vu fleurir des théories plus ou moins vraisemblables, comme cette vidéo :

Nolan s'amuse avec les frontières de l'illusion pour embrumer l'esprit de ses personnages et de ses spectateurs. Il assoit ainsi une signature aussi bien narrative et visuelle qu'intellectuelle. La perception de la réalité : sa spécialité.

Cinéaste de l'illusion

Dans Insomnia, son personnage principal est tellement épuisé que l'on se demande parfois si ce que nous voyons à l'écran – en série de flashs – est vraiment en train de se dérouler ou si son manque de sommeil le fait délirer. Aussi, a-t-il intentionnellement commis le meurtre qui le ronge ou était-ce dû à la brume de la forêt ce jour-là (ou de son esprit) ?

Dans Memento, c'est le montage accolé à la maladie du héros qui produit cet effet, rendant la temporalité quasi insaisissable. Avec Le Prestige, Nolan signe presque son manifeste de cinéaste en expliquant les bases de l'art de l'illusion : à l'image d'un professionnel de la magie, il détourne l'attention de son spectateur et le fait regarder ailleurs pendant qu'il procède à sa manipulation. Exactement ce qu'il se passe dans le long métrage, avec les personnages (Christian Bale et Hugh Jackman)... mais aussi  dans la salle avec le spectateur.

La trilogie Batman qu'il a conduite de 2005 à 2012 est sa dernière pierre cinématographique. En s'emparant d'une figure de la pop culture aussi connue que Bruce Wayne, le Britannique imprime un réalisme fort au comics américain. Certains y voient une critique de la société post-11 septembre, d'autres un Gotham qui n'a jamais autant ressemblé à New York, tandis que d'autres entrevoient en Bane un terroriste, et en Batman une Amérique en proie aux doutes.

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Le Joker de The Dark Knight, deuxième film de la trilogie Batman de Christopher Nolan

Ainsi, on peut parler "d'expérience de cinéma" : il laisse une trace bien après le générique de fin, en donnant la possibilité de plusieurs pistes de lectures, plusieurs hypothèses, s'amusant souvent à rendre rêve et réalité indiscernables.

Face au cinéma de Christopher Nolan, on se retrouve souvent comme le héros de Memento, dont l'amnésie le rend incapable de faire la distinction entre illusion et réalité.

Par Constance Bloch, publié le 27/10/2014

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