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Cannes : Haut et Fort, le coup de poing de Nabil Ayouch qu’on attendait

Publié le

par Lucille Bion

Derrière les punchlines de Haut et Fort, c’est toute une génération qui demande à être entendue.

Au cours du Festival de Cannes, Konbini vous fait part de ses coups de cœur. Aujourd’hui, place à la pépite de Nabil Ayouch.

C’est quoi ?

Les films musicaux ont décidément la cote au Festival de Cannes cette année. Si Annette a ouvert en grande pompe la 74e édition, la Croisette a ensuite déroulé son tapis rouge au décalé Tralala des frères Larrieu, à Suprêmes, qui retrace l’ascension de NTM, ou encore à Aline, qui met à l’honneur les chansons de Céline Dion. En compétition officielle, on retrouve aussi Haut et Fort de Nabil Ayouch, qui s’intéresse au monde du rap :

“La musique nous permet d’avoir accès à l’intimité des personnages, de s’en rapprocher. De mieux les comprendre. Comme dans une comédie musicale, il y a le récit principal – le quotidien de cette classe, le travail, leurs discussions – avec une mise en scène plus naturaliste, une direction plus « improvisée », qui donne l’illusion du documentaire. Là, on se confronte au réel, on regarde les visages, on écoute les mots, on est dans le dur. Et puis soudain, par la musique, par la danse, on s’échappe. Là, j’ai travaillé de manière beaucoup plus cadrée en essayant de proposer à chaque personnage, à chaque numéro quelque chose de différent. Je voulais que ça leur ressemble.”

Ismail, Meriem, Nouhaila, Zinem, Amina, Sofia… Le réalisateur prend le temps de s’attarder sur le quotidien de chaque personnage. Sous la houlette d’Anas, un ancien rappeur revenu à Casablanca, ces jeunes d’un centre culturel vont se former à la culture du hip-hop pour s’exprimer et, surtout, se libérer.

Que l’une revendique son indépendance dans une famille conservatrice, qu’un autre doive s’incliner devant les décisions d’un père aussi mutique qu’autoritaire ou qu’une grande gueule ose se confronter à un religieux en devenir, cette mosaïque narrative offre un nouveau regard sur le Maroc.

Mais c’est bien ?

Après avoir rendu hommage aux prostituées de Marrakech dans Much Loved et suivi le parcours de différents héros qui tentent de résister aux pressions religieuses dans Razzia, Nabil Ayouch ausculte de nouveau son pays d’origine dans Haut et Fort. Cette fois, il donne littéralement la parole à la jeune génération. Celle qui rêve de s’émanciper, entravée par une société traditionaliste. Déchiré entre conservatisme et progressisme, ce pays schizophrène inspire depuis toujours le réalisateur, qui a grandi en France à Sarcelles.

Sa nouvelle topographie des séismes marocains a secoué la Croisette, entre raps enflammés et séquences de danse clipesques. Avec son regard plein d’humanité, proche du documentaire, il traduit avec pudeur l’impossible communication entre deux générations.

Si l’univers du hip-hop a maintes fois été (maladroitement) porté à l’écran, Nabil Ayouch peut se targuer d’avoir élevé le niveau en questionnant véritablement les enjeux pour ceux qui feront le monde de demain, avatars d’une jeunesse dansante et pleine de poésie qui évolue au sein d’une société où la liberté d’expression est menacée.

En évitant majestueusement tous les clichés du rap game, Haut et Fort fait briller sur la même scène les filles et les garçons, malgré leurs combats différents. Par le prisme de l’éducation et du charismatique mais secret Anas, cette fresque énergique repose aussi sur les débats en classe, où chacun dévoile ses états d’âme. Entre quatre murs dépouillés, on aborde successivement ce que c’est que d’être une femme dans une société musulmane ou d’y faire figure d’homme viril, tout en se penchant sur le poids et les contradictions de la religion. Le film, dans sa volonté de dépeindre le Maroc d’aujourd’hui, s’emploie à donner la parole à sa jeunesse. Mais la belle idée du cinéaste, c’est surtout de puiser dans le collectif et l’improvisation pour livrer des témoignages forts.

Avec cette pépite revigorante et moderne, Nabil Ayouch devient le premier cinéaste marocain à concourir pour la Palme d’or. Main dans la main avec ses comédien·ne·s non professionnel·le·s, il foule le tapis rouge comme on accomplit un acte politique, armé de bienveillance et de talent.

Qu’est-ce qu’on retient ?

L’acteur qui tire son épingle du jeu : Ismail Adouab

La principale qualité : le scénario, qui prône la liberté avec intelligence

Le principal défaut : le personnage secret d’Anas, trop effacé

Un film que vous aimerez si vous avez aimé : Écrire pour exister, À voix haute

Ça aurait pu s’appeler : Les choristes de Casablanca

La quote pour résumer le film : Le réveil de la jeunesse marocaine

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