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Cannes : avec The House that Jack Built, Lars von Trier ose une fresque folle sur le mal

Publié le

par Mehdi Omaïs

Persona non grata au Festival de Cannes depuis 2011, le cinéaste danois Lars Von Trier a signé un retour remarqué avec The House that Jack Built, présenté hors compétition. Pour l’occasion, il transforme Matt Dillon en tueur en série glaçant.

Lundi soir, lors de sa présentation officielle au Festival de Cannes, l’impatience était de mise. Depuis des mois, le buzz montait en effet autour de The House that Jack Built, la nouvelle réalisation de l’enfant terrible du cinéma danois (et mondial) : Lars Von Trier. Les bruits de couloir évoquaient un film d’une violence insoutenable. "Putain, le monteur vomissait après chaque journée de travail", disait l’un. "Je connais un mec qui a taffé sur les effets spéciaux et il a été grave choqué", renchérissait l’autre.

Ajoutez à cela les nombreux sièges qui ont claqué lors de la première projection, les tweets incendiaires qui ont plu, l’ex-statut de persona non grata de son auteur et vous obtiendrez sans mal une attente et une curiosité pantagruéliques. Ce mardi matin, il y avait donc foule – très tôt — devant le Palais des festivals et des congrès de Cannes. Tout le monde était là pour le choc, pour avoir mal, pour subir, pour glisser dans les anfractuosités si ténébreuses de LVT.

Il faut dire que ce n’est pas tous les matins qu’un cinéaste de cette trempe propose de nous raconter le parcours d’un tueur en série. Du coup : souffles retenus, cœurs battants, appréhension… et, au final, un choc quelque peu amoindri. Le traumatisme qu’on nous avait prédit (en long et en large) n’advient pas tout à fait. Évidemment, la violence est là, sordide, poisseuse et parfois neutralisée par un humour froid, clinique, parfois détestable/discutable. Il n’empêche que, malgré sa structure narrative s’articulant sur cinq des terribles forfaits commis par son psychopathe de héros, The House that Jack Built n’a définitivement rien du bain de sang attendu.

Un essai sur la violence, l’enfer et l’art

Nous sommes aux États-Unis, dans les années 1970. Jack, campé par un Matt Dillon ressuscité des enfers, est un être brillant et solitaire qui cherche à construire la maison de ses rêves. Il est maniaque, obsessionnel, cultivé et ne peut s’empêcher de répondre à ses pulsions morbides, empilant ses victimes dans une chambre froide perdue aux confins d’une ruelle mortifère.

Comme indiqué plus haut, LVT introduit brièvement son personnage avant de chapitrer le long-métrage à l’aide de plusieurs incidents ayant marqué son parcours dantesque. Une femme décimée au cric de voiture (Uma Thurman). Une autre flouée et assassinée. Des enfants et leur maman flingués. Une demoiselle dont il est amoureux (Riley Keough) atrocement avilie. Un festival hallucinant d’horreurs syncopées (et très graphiques).

L’ensemble s’apparente à une litanie complaisante. Le film, vécu du point de vue de l’assassin, sombre d’ailleurs dans la répétition, de même qu’il tutoie une forme constante de misogynie. Mais là où la surprise se fait, c’est dans ses juxtapositions. En effet, LVT ne se contente pas d’enquiller les crimes par plaisir voyeuriste. Il choisit d’accompagner son récit d’un dialogue protéiforme – entrelacé de sophismes et d’explications – entre Jack et Verge, un inconnu dont on n’entend que la voix.

Est-ce son alter ego ? Carrément le diable ? Ou un flic en train de l’interroger longuement, à la manière de la série Mindhunter ? Le mystère est préservé. Le scénario, dense, intellectualise en permanence les agissements de Jack, décrit comme un esthète morbide qui assimile ses missions létales à des peintures. L’art et ses procédés sont au centre du projet. La philosophie aussi.

Esthétique du mal

Il ne vous sera pas toujours facile de surfer sur les innombrables pistes de réflexion que lance le tueur, de comprendre ses nombreuses digressions… The House that Jack Built est malaisant – sans être insoutenable — et ce jusqu’aux rires qu’il provoque. Il retourne le spectateur, le malmène et le conduit dans les eaux cascadantes d’un esprit malade. Nous voici sidérés, glissant, dévalant, avant de nous heurter à un terminus infernal, à la portée religieuse, symbolique et métaphysique. Un moment d’esthétisme exacerbé, comme LVT les aime.

Tout n’est pas réussi. Mais on ne pourra pas reprocher à LVT de s’emparer encore et toujours du cinéma avec une ambition et un formalisme aussi déments. Son imaginaire fait en tout cas naître des images qui se gravent instantanément dans les rétines. N’est-ce pas aussi ça, surtout ça, le but de l’art ? De saisir aux tripes, de bousculer et de narrer ce qui ne saurait être montré ?

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