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Cannes : avec The French Dispatch, Wes Anderson livre son plus beau film

Publié le

par Louis Lepron

Poursuivant ses récits travaillés avec une rigueur de chirurgien, Wes Anderson nous plonge dans une France (presque) rêvée.

Que retenir de The French Dispatch, le nouveau Wes Anderson ? Avant tout, parlons de son casting, qu’on va vous mettre ci-dessous, et dites-vous qu’il n’est même pas complet :

Benicio del Toro, Léa Seydoux, Adrien Brody, Tilda Swinton, Frances McDormand, Timothée Chalamet, Lyna Khoudri, Bill Murray, Owen Wilson, Christoph Waltz, Jason Schwartzman, Mathieu Amalric, Elisabeth Moss ou encore Edward Norton et Willem Dafoe.

Voilà pour le côté paillettes. Intéressons-nous maintenant à la dimension scénaristique de ce nouveau long-métrage d’une heure et quarante-trois minutes : l’histoire prend place dans les pages d’un magazine américain, The French Dispatch, publié dans une ville française fictive du XXe siècle, au cours de différentes décennies.

Qui dit magazine, dit articles. Wes Anderson, amoureux des histoires à chapitres, trouve ici un terrain fertile pour raconter les siennes. À travers un recueil de sujets variés tirés du dernier numéro de The French Dispatch, le cinéaste américain se met à l’œuvre pour décrire avec précision des évènements qui se sont déroulés exclusivement dans la ville française fictive d’Ennui-sur-Blasé, s’inspirant de The New Yorker, une publication qui lui est chère, évoquant des articles qui ont été réellement rédigés pendant Mai-68 par Mavis Gallant (Chroniques de Mai 68) incarnée ici par Frances McDormand, ou par Lord Duveen, qui avait produit un article intitulé The Days of Duveen, aidant Wes Anderson à peindre une histoire d’art et de prison avec Adrien Brody, Léa Seydoux et Benicio Del Toro.

Cet amas d’informations mis de côté, est-ce que The French Dispatch tient ses promesses, à la hauteur d’un casting fou, d’une histoire qui rend hommage au journalisme et d’un film dont le tournage s’est tenu dans les artères d’Angoulême ? Ce qu’on peut dire après être sorti de la projection, c’est que les 103 minutes du film déboulent vite, très vite (trop vite ?). Passant d’une histoire à une autre, de 10 personnages à 10 autres personnages, de 10 acteurs connus à 10 autres acteurs connus qu’on s’amuse à reconnaître alors qu’ils sont parfois présents le temps d’une scène de quelques secondes, le spectateur reprend rarement son souffle.

Dans la forme, The French Dispatch est assurément le plus Wes Anderson des films de Wes Anderson : il ne laisse aucune place à l’improvisation, aux défauts et persévère dans la construction de tableaux cinématographiques rythmés et prolongés par des travellings vers la droite, la gauche, le haut et le bas. Depuis 25 ans que Wes Anderson est dans l’industrie du cinéma, ça n’étonnera personne d’affirmer que ses plans sont symétriques, que ses couleurs sont soignées et que ses acteurs sont au diapason d’une émotion “Wes Andersonienne”, emplie d’un amour pour les faits, des visages parfois serrés et des agissements millimétrés, presque guidés par des équations, dans lequel il est parfois difficile de trouver une émotion.

25 années sont passées et Wes Anderson est désormais au sommet de son art : comme inspiré par des écrits et les partitions du New Yorker, il utilise avec brio les couleurs comme le noir et blanc à travers une lumière narrative inspirante, enrôle Jacques Tati pour mieux décrire ses espaces, rend hommage au théâtre à travers des décors qui n’en finissent pas de se mouvoir en arrière-plan et produit des plans parfois courts mais toujours frappants. Si le film correspond donc aux canons de beauté du cinéaste américain, une séquence vient faire mentir ce cahier des charges rigoureux, initiant une scène avec une caméra portée à l’épaule. 

La grande différence, ici, provient du fond : pour la première fois de sa carrière, depuis Bottle Rocket en 1996, le cinéaste prend le risque de raconter plusieurs histoires, quatre pour être précis, amenées par un prologue, conclues par une mort. Ces quatre histoires correspondent à quatre articles. Le premier, court, raconte la ville d’Ennui-sur-Blasé. Les trois suivants sont plus conséquents. Ils décrivent une idylle peu ordinaire entre un détenu et sa gardienne qui débouche sur une œuvre artistique puissante et convoitée ; une bande de jeunes intellectuels façon Sorbonne qui décident de se rebeller contre l’ordre entre deux parties d’échecs et racontent l’histoire d’un cuistot au milieu d’un kidnapping.

Derrière une avalanche de rencontres, de discussions et de scènes parfois amusantes, souvent captivantes, Wes Anderson raconte la vie d’une France carte postale, dont les personnages auraient soudainement décidé de parler, de se contredire, de s’aimer, de se tuer.

La difficulté pour Wes Anderson, comme pour ses spectateurs, est de comprendre puis de s’attacher à des histoires, donc à des personnages, dans un temps court. À l’instar des magazines qu’on peut lire sur une terrasse de café, passant d’un sujet à un autre, oubliant parfois le nom du portrait qu’on vient de lire, le réalisateur tente à tout prix d’incruster ses histoires dans du formol, pour qu’elles paraissent expressives, attachantes, marquantes, dans un tourbillon d’images et de voix.

The French Dispatch n’est pas seulement un hommage de Wes Anderson à un journalisme de récit, il est avant tout et surtout une magnifique déclaration d’amour à des vies racontées avec une grande humanité, aidée d’une précision d’équilibriste qu’on lui connaît, qui peuvent parfois donner la mort mais toujours causer la vie. 

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