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Bruno Barde, directeur du festival de Gérardmer : "Quand on est cinéphile, on aime le fantastique !"

Publié le

par Mehdi Omaïs

Ce mercredi 31 janvier s’ouvre la 25e édition du Festival du film fantastique de Gérardmer avec la projection du Secret des Marrowbone de Sergio Sanchez. Konbini a rencontré Bruno Barde, le directeur de cette manifestation emblématique. Lequel nous a livré les secrets du cru 2018, a évoqué Mathieu Kassovitz, président du jury, et dressé un état des lieux sur le genre horrifique.

© Universal Pictures Home Entertainment

Konbini | Cette année, c’est la 25e édition de Gérardmer. Qu’est-ce que ce chiffre vous inspire ?

Bruno Barde | [Rires] Rien. Je ne devrais pas dire ça mais lorsque vous dirigez autant de festivals que moi (Gérardmer, Beaune, Deauville et Marrakech, ndlr), il y a toujours des anniversaires. Le dixième, le vingtième, etc. Pour honorer un chiffre un peu spécial, en l’occurrence le 25 que vous mentionnez, il faut soigner la manifestation.

Cela m’embêterait d’avoir une mauvaise sélection ou un mauvais jury pour les 25 ans. Je me suis donc appliqué afin que les films proposés soient le plus qualitatif possible et que le jury soit très construit, avec des cinéastes reconnus, éclectiques, comme Olivier Megaton ou Nicolas Boukhrief, des comédiennes sérieuses, des personnes généreuses qui livreront un bon palmarès. Célébrons le talent, car il ne l’est pas assez de nos jours.

Quel regard portez-vous sur ce festival à succès et sur son évolution ?

L’Amérique a longtemps dominé le genre et a perdu peu à peu de sa maîtrise, même si des films comme It Follows de David Robert Mitchell viennent ponctuellement surprendre. Par la suite, les Asiatiques ont repris le flambeau et imprimé considérablement leur marque avant qu’il y ait une pente descendante. Par exemple, cette année, il n’y a aucune œuvre asiatique en compétition à Gérardmer, parce que je n’ai pas vraiment entrevu de renouveau.

J’aurais aimé tomber sur des choses comme 2 sœurs de Kim Jee-woon ou Dark Water de Hideo Nakata. Je n’ai pas grand-chose non plus sur les États-Unis où, pour le cinéma fantastique comme pour tous les autres genres, on a du mal à faire peau neuve. En 25 ans, il y a eu beaucoup d’émotions, je vous l’assure. Et d’incroyables découvertes, comme Morse de Tomas Alfredson ou Scream de Wes Craven, qui m’avaient mis de grosses baffes.

Que traduisent les mutations du cinéma fantastique ?

Le cinéma, en général, traduit les préoccupations politiques, sociales, culturelles… La différence, c’est que les films fantastiques mettent en exergue des mutations presque métaphysiques, philosophiques : l’angoisse, la peur, la vie, la mort. Toutes ces choses sont présentes de façon très forte. On vit dans un monde d’une violence inouïe qui a permis à des films comme Hostel ou Saw d’éclore. Il y a dans ces œuvres un côté voyeuriste qui ne figurait pas, par exemple, dans Massacre à la tronçonneuse.

C’est un fait : l’œil du spectateur est plus endurant à des violences quasi banalisées. Il suffit d’allumer sa télévision et tomber sur un J.T. Là, l’horreur sait aussi se faire moins graphique, avec les crues, les licenciements massifs, la pollution… Toutes ces informations anxiogènes créent le lit de la violence. Sur cette base va, en conséquence, s’exposer la violence des rêves, des peurs… Il n’est pas étonnant qu’il y ait de plus en plus de films de zombies.

Pourquoi ? Le zombie, c’est un corps sans esprit. On rejoint cette idée philosophique selon laquelle l’homme peut avoir une vie sans esprit et sans âme, désarticulée, exclusivement et uniquement animale. C’est une réduction, d’une certaine manière, de la dimension humaine à la dimension animale. Il y a tout ça dans le cinéma fantastique.

Que dit le cru 2018, du coup, sur l’état de notre monde ?

Qu’il va mal [rires]. Cette année, ce qui est intéressant, c’est qu’il y a tous les genres. Il sera question de poésie, avec des sorcières et des fées, de l’éloge de la différence, du droit à vivre en société quand on n’entre dans aucun moule… Vous avez aussi ces héroïnes de Tragedy Girls de Tyler MacIntyre, 100 % nourries par l’horreur du monde et d’Internet, qui kidnappent un serial killer pour apprendre à tuer.

Aujourd’hui, on nous montre ainsi un monde dans lequel la vie n’aurait pas d’importance, un monde dans lequel on peut tuer sans problème… Ce qu’on voit d’ailleurs tous les jours dans l’actualité. Les morts deviennent des chiffres. Vous avez aussi des longs-métrages décalés comme Revenge de Coralie Fargeat ou Mutafukaz de Shoujirou Nishima et Guillaume Renard qui utilisent le genre de façon ludique et intelligente. Il y a des récits tournés au premier degré, totalement, comme Ghostland de Pascal Laugier ou Les Affamés de Robin Aubert.

Revenons au jury… Mathieu Kassovitz en est le président. Pas un peu imprévisible, comme choix ?

Je ne me pose pas la question comme ça. Pour moi, c’est un président du jury incontestable, un homme talentueux, un acteur exceptionnel, un metteur en scène complètement dans son époque, dans son temps, qui prend des positions. Il est vivant. Et comme tout vivant, il a une énergie qui peut être contradictoire ou pas du tout consensuelle… Mais mon Dieu, que j’aime cette vie ! Souvent les gens sont endormis ou morts-vivants. Lui, il est vivant de chez vivant. Son cinéma regarde le monde et toute sa dimension humaine… Je suis content de l’avoir.

Un hommage sera rendu au cinéaste espagnol Alex de la Iglesia. Pourquoi était-ce important de le distinguer ?

Parce qu’il incarne l’histoire du festival. Nous désirions lui rendre hommage depuis longtemps. Je le suis depuis le début. On a montré tous ses films chez nous. C’est avec lui qu’a démarré le renouveau du cinéma de genre espagnol. D’ailleurs, l’Espagne est une nation qui a laissé une marque importante dans le fantastique. C’est un pays baroque, outrancier, puissant, doté d’une culture de folie… Et on retrouve tout ce fourmillement dans son cinéma.

Une partie du public français raffole des films d’horreur. On le voit avec les succès de Conjuring, REC, Annabelle… Pourtant, les productions françaises, quand il y en a, peinent à toucher le public. Pourquoi ?

Les Français en font peu, c’est vrai. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je ne crois pas qu’il y ait de snobisme de la part du public français vis-à-vis de son cinéma fantastique. Des films de Pascal Laugier et Christophe Gans ont plutôt bien marché. Grave de Julia Ducournau a pas mal fonctionné au niveau des entrées. Il n’y a pas de gros échecs. Il y a peut-être une tradition française de la Nouvelle Vague qui fait que le cinéma de genre n’est pas assez soutenu. À l’époque du Festival de Cognac, j’avais tout le mal du monde à trouver de bons films policiers. Ce n’est donc pas uniquement l’apanage du genre horrifique.

Il y a quand même eu des échecs. Et il est de notoriété publique que monter financièrement un film de genre est un casse-tête. La faute à qui en définitive : les exploitants, les producteurs, les distributeurs… Qui ?

C’est simple : c’est la faute à un système qui repose sur les télévisions. À 20 heures 30, on ne passe pas du fantastique, du glauque, du gore… Les chaînes ont un rôle très important dans le financement des films. D’autre part, beaucoup d’acteurs et d’actrices estiment que les rôles dans ce type de cinéma ne sont pas emblématiques. Assez peu de stars françaises accomplies et établies font du fantastique. Huppert ne se fera jamais découper comme dans Scream. Il y a de la réticence. Malheureusement, même si ce n’est pas clairement dit, les agents sont davantage sensibles à un film classique accompagné d’un financement classique. Les films d’horreur sont snobés.

Vous savez, il y a des partenaires, des marques, qui font beaucoup de cinéma mais qui ne viennent jamais vers le cinéma fantastique à cause de la violence, du côté sanguinolent. En revanche, les exploitants, contrairement à ce qu’on peut penser, sont plutôt pour le développement de projets fantastiques car ils voient que ça engendre des entrées et savent que ce genre de films plaît. Les frères Hadida chez Metropolitan aiment le fantastique, tout comme Jean Labadie au Pacte ou Manuel Chiche des Jokers. Quand on est cinéphile, on aime le fantastique !

Qu’est-ce que cela vous inspire quand, par exemple, un cinéaste aussi brillant qu’Alexandre Aja part aux États-Unis pour tourner ? N’est-ce pas agaçant, cette fuite des talents ?

Non. Moi, je suis attaché au cinéma. Ce qui m’intéresse, c’est le film. On mesure l’arbre à ses fruits. Quels que soient les pays où vous tournez, si c’est pour y faire de bons films, c’est tant mieux.

La VOD est-elle la seule alternative pour qu’existe une scène horrifique française ?

Pas la seule, mais il s’agit d’une alternative importante à la salle, où l’engorgement est total. Chaque semaine, il y a 6 ou 7 films mort-nés. Quand vous habitez certaines villes, vous ne pouvez voir que Dany Boon − je n’ai rien contre lui − ou Transformers, le choix étant très limité. Le e-cinéma (Bruno Barde a co-créé la plateforme SVOD e-cinema.com, dont il est le directeur artistique, ndlr), c’est le chemin le plus court entre l’œuvre et le spectateur. Et qu’on arrête de crier "Le grand écran ou rien !" 

Il y a beaucoup d’hypocrisie. Beaucoup de grands films ont été découverts hors des salles obscures. Aujourd’hui, les sélectionneurs des festivals voient un nombre croissant d’œuvres via des liens vidéo, comme les journalistes. Ne nous mentons pas. Je dis toujours qu’il est plus important de lire Proust sur une tablette que de ne pas le lire du tout.

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