Blindspotting : portrait pop d’une Amérique fragmentée

Présenté il y a quelques mois à Sundance, Blindspotting, le premier long-métrage de Carlos Lopez Estrada, a été projeté jeudi au festival du cinéma américain de Deauville. Porté par l’excellente prestation de Daveed Diggs, l’opus en question, en salles le 3 octobre prochain, pose un regard inquiet, malgré son flow enjoué, sur une Amérique morcelée et divisée.

© Ariel Nava

Au fil des années, de Fruitvale Station à Gook en passant par 99 homes, le festival du cinéma américain de Deauville n’a eu de cesse d’accueillir des cinéastes et des films soucieux de l’état de santé des États-Unis. Dynamique et souvent engagée, la jeunesse de l’Oncle Sam aime en effet à s’emparer des caméras pour investir régulièrement les multiples fractures, encore plus vivaces sous l’ère Trump, d’un pays où les clivages opèrent jusqu’aux quartiers, aux rues et aux foyers. Après Monsters and Men, qui explorait par une multiplicité de regards le phénomène Black Lives Matter, l’édition 2018 fait la part belle à un autre instantané aussi passionnant que préoccupant : Blindspotting.

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Best friends for life

Ce projet est né d’une amitié entamée depuis le lycée : celle de Daveed Diggs, acteur et rappeur, et Rafael Casal, éducateur et dramaturge d’origine hispanique. En s’inspirant plus ou moins de leur trajectoire, tous deux ont coécrit le scénario dudit long-métrage, dont la trame se déroule dans leur ville d’origine : Oakland, en Californie. C’est là, dans un environnement citadin en pleine mutation, que le protagoniste, Collin (Diggs), purge ses trois derniers jours de liberté conditionnelle après avoir été emprisonné pour une bagarre violente. Il rase les murs, attentif à la moindre erreur qui pourrait le renvoyer derrière les barreaux. Respecte les couvre-feux et travaille dur en tant que déménageur, en binôme avec son meilleur pote Miles (Casal).

Le cinéaste Carlos Lopez Estrada articule justement sa mise en scène, à la fois pop et tendue, autour de ces 72 heures décisives – précédant un possible nouveau départ – durant lesquelles Collin assistera notamment au meurtre d’un jeune homme noir lors d’un contrôle de police et luttera, maintes fois, contre les pulsions agressives d’un ami aussi fidèle qu’envahissant. Blindspotting déploie de fait un double état des lieux : celui d’un homme qui doit se réconcilier avec son passé tout en composant avec un présent embryonnaire et incertain, et celui d’une ville, Oakland, dont la gentrification exponentielle a tendance à nourrir le ressentiment et la colère de ceux qui s’en trouvent lésés et qui ont peur que son histoire soit effacée (c’est là qu’a eu lieu le Black Panther Party en 1966).

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Chaque camp, des bobos hipsters aux Noirs en passant par les ouvriers blancs, revendique son droit de cité, engoncé dans des certitudes fragiles qui l’empêche de nourrir le dialogue. Blindspotting retranscrit avec un certain panache ces crispations communautaires et ces problématiques d’assignation à une appartenance – quelle qu’elle soit –, lesquelles autorisent un climat propice aux coups de sang.

Un cinéaste à suivre

Et c’est là où le film envoie du bois, dans cette capacité à figurer l’imminence du conflit, du débordement, de la connerie de trop. Les personnages oscillent eux-mêmes entre moments de plénitude, de rires et de partages, et glissements soudains vers les ténèbres. Pourtant, en creux, grâce à une écriture inspirée, entrelacée de slam et de sonorités urbaines, Blindspotting prouve que le vivre ensemble est réalisable à condition de prendre parfois des distances avec ses racines (sans pour autant les rompre totalement), de s’ouvrir à l’autre, de communiquer. Dans cette volonté de concorde fragile, cette première réalisation prometteuse échappe à toute forme d’angélisme et, fort de son imagerie léchée et de son humour équilibré, distille quelques séquences fortes et bien senties. Ou comment rappeler aujourd’hui, plus que jamais, à chaque Américain – et à chaque humain plus généralement – qu’il faut se méfier de cet angle mort, pernicieux et potentiellement fatal, qui a donné son titre au film. Et qui guette.

Par Mehdi Omaïs, publié le 07/09/2018

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