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Bien avant Omar Sy, Arsène Lupin a inspiré un des plus grands personnages de manga

Publié le

par Aurélien Chapuis

Le gentleman cambrioleur français a inspiré le manga Lupin III en 1967, qui lui-même a inspiré le premier film de Miyazaki.

La série Lupin explose tous les records sur Netflix avec Omar Sy dans le rôle principal et un succès inattendu aux États-Unis. La suite est déjà annoncée en grande pompe pour cet été. Le personnage Arsène Lupin est une inspiration pour Assane Diop, un jeune orphelin qui devient le gentleman cambrioleur moderne, entre Sherlock Holmes, James Bond et Diabolik. Lupin est donc transposé dans un univers plus moderne comme c’était déjà le cas avec le manga Lupin III il y a plus de cinquante ans.

En 1967, le mangaka débutant Kazuhiko Kato alias Monkey Punch crée le manga Lupin the Third pour une parution dans le magazine Weekly Manga Action, un hebdomadaire orienté jeune adulte qui vient de se lancer la même année. Monkey Punch réalisera même la couverture du tout premier numéro de ce magazine aujourd’hui mythique et toujours en activité. En 2011, son tirage mensuel était encore de 200 000 exemplaires.

Monkey Punch a été marqué par les œuvres de Maurice Leblanc dans sa jeunesse. Il se souvient surtout du roman L’Aiguille creuse et du personnage flamboyant d’Arsène Lupin. Il veut retranscrire directement ce personnage dans son manga, mais l’équipe de Weekly Manga Action lui dit que Lupin est dépassé. Les hauts-de-forme et les monocles ne font plus rêver personne. Monkey Punch décide alors d’utiliser le petit-fils d’Arsène Lupin pour son œuvre, le troisième Lupin donc.

Planche exclusive de Monkey Punch pour <em>Lupin III</em> au début des années 1970. (© Futabasha)

Au fil du manga, on apprend que Lupin III a été élevé par son grand-père (le vrai Arsène Lupin) pendant que son père est en prison (Lupin II donc, vous suivez ?). Au début de l’histoire, le grand-père décédé a légué un livre secret à Lupin III avec toutes les astuces de la cambriole et de l’escamotage. Dans ses nombreuses aventures, Lupin III va donc commettre toutes sortes de larcins avec beaucoup d’inventivité et d’adresse.

Pour ce faire, il est accompagné d’une équipe de choc composée de Daisuke Jigen, son meilleur ami et as de la gâchette avec sa barbe en collier et son chapeau toujours vissé sur les yeux, de Fujiko Mine, sa petite amie inventive et malicieuse qui passe parfois chez l'ennemi, et Goemon Ishikawa XIII, samouraï rigoureux et descendant direct d’Ishikawa Goemon, un bandit légendaire du japon médiéval, sorte de Robin des Bois local. Toute cette bande est poursuivie par l'inspecteur Zenigata qui a n'a vraiment qu'un but ultime dans toute sa vie : capturer Lupin.

Une adaptation du cinéma d’aventure européen

Lupin III va être un succès immédiat. Monkey Punch s’inspire beaucoup des films d’aventure et policiers des années 1950 et 1960 en Europe, plus particulièrement en Angleterre, en France et en Italie. Ainsi, le mythique James Bond mais aussi le personnage italien de Diabolik et le franchouillard Fantômas font partie de ses références, mais Monkey Punch cite aussi régulièrement les films d’Alfred Hitchcock dans ses histoires.

Niveau visuel, le mangaka s’inspire des comics américains d’Elzie Crisler Segar (auteur de Popeye notamment), du trait de Chic Young (avec son strip Blondie) et des caricatures de Mort Drucker pour Mad Magazine. On retrouve aussi du Jean-Paul Belmondo dans l’action de Lupin III, un acteur qui influencera aussi un autre manga mythique, Cobra, quelques années plus tard.

Rapidement, l’idée d’une déclinaison en série animée et en film s’impose. En 1971 est lancée la première série animée Lupin III, juste avant que le premier run du manga ne s’arrête chez Weekly Manga Action après cinq années pleines de rebondissements. De moins en moins violent et de plus en plus drôle, l’anime rencontre encore plus de succès que le manga, faisant de Lupin III un personnage hyper important de la pop culture japonaise des années 1970. La série est alors achetée pour des diffusions à l’étranger et c’est là que les pistes se brouillent encore.

Monkey Punch n’a jamais demandé les droits pour utiliser le nom d’Arsène Lupin dans son manga. Au moment de la diffusion mondiale, les ayants droit de Maurice Leblanc sont d’accord pour qu’il garde Lupin au Japon, mais c’est non pour la plupart des autres pays. C’est pour ça que Lupin III devient en France Edgar de la Cambriole, où il sera diffusé sur les chaînes nationales à la fin des années 1970 et surtout dans les années 1980, au même titre que Cobra, Golgo 13 et Goldorak.

Mais le personnage va carrément changer de nom ensuite dans les films animés, comme pour Vidocq IV (oui, on ne sait pas ce qu’il fait là, peut-être que les droits sont moins chers). Dans les autres pays, il est souvent appelé Rupan III pour coller à la prononciation japonaise. Plus tard, il sera renommé Wolf dans de nombreux pays, notamment anglo-saxons, la traduction de loup (lupus, Lupin ?). Cet imbroglio d’alias fait un peu perdre la trace d’Arsène Lupin. Très peu font le rapprochement quand le personnage devient très populaire à la fin des années 1970 avec notamment le premier film d’un réalisateur qui va devenir légendaire : Hayao Miyazaki.

Lupin III inspire un premier film au maître Hayao Miyazaki

En effet, rapidement après le début du manga, une adaptation en long-métrage est envisagée et la prise de vues réelles est privilégiée. Ainsi, en 1974 sort Lupin III: Strange Psychokinetic Strategy, un film très axé sur le côté comédie de Lupin III qui occulte totalement le côté violent du personnage. Bien plus tard, en 2014, une autre version en prise de vues réelles est proposée par Ryuhei Kitamura, beaucoup plus dans l’esprit du manga original. Une preuve encore que le personnage traverse le temps.

Mais c’est surtout au travers des films d’animation que le personnage se décline au cinéma. Il y aura en tout onze films d’animation consacrés à Lupin III de 1978 à 2019, auxquels on peut ajouter une trentaine de téléfilms et une demi-douzaine d’OAV (Original video animation), des versions longues directement disponibles en vidéo. Au milieu de tout ça, Lupin III va révéler le plus grand réalisateur de films d’animation du Japon.

Hayao Miyazaki et Yasuo Otsuka, jeunes animateurs sur <em>Lupin III</em> dans les années 1970. (© Studio Ghibli)

Alors jeune animateur, Hayao Miyazaki fait ses armes dans les années 1970 sur les séries Lupin III. Le personnage est très important pour le début de sa carrière, car il devient réalisateur de plusieurs épisodes sur la deuxième série commencée en 1977. Et il finit par se retrouver à la réalisation du deuxième film animé consacré à Lupin III, Le Château de Cagliostro.

Ce sera son tout premier film d’animation en 1979. Miyazaki y développe déjà un sens de l’action infinie et de l’humour très fin, qui seront les piliers de son œuvre plus poétique à partir de Nausicaä de la Vallée du Vent en 1984.

Mais l’influence du personnage gouailleur et frondeur de Lupin III reste importante dans le reste de l’œuvre de Miyazaki, notamment pour des personnages secondaires ou plus directement pour son travail sur la série Sherlock Holmes, produite par la télévision italienne. Avec un même type de personnage mystérieux, intelligent et plein de bons mots, Hayao Miyazaki parfait son art. Et cela montre encore d’ailleurs un lien intéressant entre le personnage d’Arsène Lupin et celui de Sherlock Holmes mais version manga.

Quelques films de Lupin III de 1978 à 2020.

Les films d’animation suivants sont tous réussis et apportent des spécificités et une modernisation pour avoir finalement une version de Lupin III propre à chaque décennie. Il aura même le droit à un crossover avec Détective Conan en 2013, un autre héros légendaire de la culture pop japonaise.

Le dernier opus en date, Lupin III: The First, est un pur film d’aventure divertissant, hyper enlevé et intelligent, dans la lignée d’Indiana Jones ou L’Homme de Rio, avec en plus une animation 3D très réussie. Un pur régal visible pendant quelques semaines au cinéma en 2020 en France.

L’influence principale d’un autre chef-d’œuvre : Cowboy Bebop

Lupin III a continué d’influencer de nombreuses œuvres importantes dans les années 1990 et 2000. Il y en a surtout une qui rafle toutes les récompenses : Cowboy Bebop. L’anime créé par Shin’ichirō Watanabe est considérablement influencé par les prouesses d’agilité et d’inventivité de Monkey Punch et son Lupin III. En effet, Cowboy Bebop suit une bande de chasseurs de primes vivant dans un vaisseau spatial, le Bebop. Et nombre de leurs aventures s’approchent de celles de Lupin III et sa bande en manga.

Watanabe s’inspire surtout de la version animée, allant même jusqu’à reprendre l’énergie des scènes d’action mises en musique. En effet, il utilise lui aussi une bande-son très jazz funk, comme Lupin III avec celle signée par Yuji Ohno et qui est devenue culte.

Énorme succès dans le monde entier, Cowboy Bebop est un superbe héritier de Lupin III, qui montre donc que le personnage d’Arsène Lupin n’a pas fini d’influencer le monde entier. Monkey Punch est décédé en 2019, à 82 ans, mais son personnage comme celui de Maurice Leblanc n’ont pas fini de faire des émules dans la pop culture mondiale. 

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