Belgica, un hymne poignant à l'amour fraternel, à l'électro et à la bière

Dans Belgica, le réalisateur Felix Van Groeningen suit l’inévitable agonie d’un bar alternatif et de ses propriétaires, condamnés à sacrifier leurs idéaux sur l’autel du succès.

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"C’est plus comme avant, depuis que tout le monde y va." Cette phrase, on l'a tous maugréée une fois au zinc en regardant tristement le fond de sa bière, remuant les souvenirs d'un époque bénie où notre petit bar de quartier nous semblait réservé, à nous, seuls élus dignes de saluer le patron par son prénom, jusqu'à ce que les hordes profanes, par l'odeur de l'inédit alléchées, viennent piller l'âme du lieu pour la placarder sur Instagram. Malédiction sans fin de la branchitude, qui défigure tous ceux qu'elle touche.

Dans Belgica, sorti ce mercredi 2 mars, Felix van Groeningen (qui nous avait broyé le cœur avec Alabama Monroe) filme la mutation sur deux décennies d’un petit rade de quartier de Gand (Belgique), alter et familial, en usine à clubbers option recalage à l’entrée, MDMA et mojito fadasse à vingt balles.

Il s'attarde derrière le bar, sur les deux proprios, Jo (Stef Aerts, cyclope angélique) et Frank ( Tom Vermeir), oxymore de frangins finalement complémentaires : l'aîné est une fanfare humaine qui cherche désespérément à fuir le temps qui passe et l'étroitesse de sa vie de famille, le cadet voudrait exactement l'inverse. À eux deux, ils incarnent, à mesure que le Belgica grandit, une empoignade entre pragmatisme et utopie, qui culminera forcément en fratricide verbal.

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130 heures de rushes, une BO dingue de Soulwax

Si Belgica s'inspire largement de ses souvenirs de jeunesse, Felix Van Groeningen, que nous avons rencontré, refuse obstinément le qualificatif autobiographique. Peu importe que son père ait été taulier de bar à Gand, que deux frères, Gerald et Joris, aient repris le flambeau après lui, et que le cinéaste lui-même soit passé derrière le bar plus souvent qu'à son tour :

"On ne dira jamais ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas."

Comme dans les précédents films de Van Groeningen, les personnages de Belgica suivent une trajectoire icarienne : monarques solaires d'un palais nocturne, ils verront l'aube la tête dans le caniveau, exsangues et seuls, les ailes cramées d’avoir trop rêvé debout. Comme dans ses précédents films, son et lumière rivalisent d'inventivité pour donner de la densité à ses aquarelles sociétales, qui dessinent à la fois les bacchanales électroniques de la salle et les engueulades à huis clos dans les coulisses cradingues. Résultat : 130 heures de rushes et un montage interminable :

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"On a voulu essayer plein de trucs. On a filmé avec une lampe de poche, on a mis des verres cassés devant l'objectif... On aurait pu entrer dans l'expérimental, mais on voulait aussi raconter une histoire."

Stef Aerts, Tom Vermeir et Boris Van Severen dans "Belgica". (Pyramide Distribution)

Stef Aerts, Tom Vermeir et Boris Van Severen dans Belgica. (© Pyramide Distribution)

Côté son, les frères Dewaele ressuscitent Soulwax, le temps d' une BO complètement dingue, pour laquelle les deux DJs façonnent des groupes ex nihilo.

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"On faisait des allers-retours permanents entre l'écriture et la musique. Les frères Dewaele faisient partie du processus créatif du début à la fin."

Jusqu'à influencer le final cut, après avoir vu le film "dix ou quinze fois".

"Un concert, c'est des gens qui lèvent des mains et un DJ qui passe des disques"

"Métaphore de la fête", ou plutôt autopsie de la débauche, Belgica porte à incandescence la sainte trinité sex, drugs and rock'n'roll tartinée de sépia avant de méthodiquement démolir l’utopie hédoniste et éthylique qu'il nous vend. Comme pour nous prouver, une bonne fois pour toute, que l’époque inconsciente des murs qui suintent la binouze, des futals en cuir et de la pinte à moins de cinq euros appartient bien au siècle dernier :

"La société devient progressivement plus cadrée, plus surveillée, et la fête n'échappe pas à la tendance."

On engage des videurs pour virer les excités, on augmente le prix des consommations pour s'assurer un public docile et bien élevé.

"À un moment, on voit juste des mains, un DJ et des mains. Aujourd'hui, un concert, c'est ça : des gens qui lèvent les mains et un DJ qui passe des disques."

Réac, Van Groeningen ? Il se veut surtout pragmatique :

"Il y a beaucoup d'électro très conne aujourd'hui, mais est-ce que c'était mieux avant ? Non, parce qu'il y avait de la pop très conne. Le Belgica était une utopie, et ça on l'a perdu. Mais il y en aura d'autres."

La dernière partie du film laisse pourtant comme un goût de bière éventée. Nos contemporains, perfusés au YOLO, défilent devant la caméra du Belge et reproduisent les figures imposées d’une fête à la spontanéité d'une chaîne de montage. Le regard est sévère, le constat terrible.

Terrible, d'abord, car l'ennui profond saute aux yeux. Mais terrible, surtout, car ils sont nos portraits crachés, à jouer machinalement la partition de l'extase feinte. Et si le propos, ici, est implacable – le monde est devenu trop sévère pour laisser quelques débauchés faire la fête dans leur coin sans en payer le prix fort –, les néons de Belgica ne s'éteignent finalement que pour laisser une aube chargée de promesses irradier ses fêtards épuisés, magnifiques de résilience et d'humanisme.

Par Thibault Prévost, publié le 02/03/2016

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