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Il y a 18 ans, la FF choquait la France avec son Art de rue

La Fonky Family cristallisait l'art de rue dans un album somptueux.

Demandez Ă  un trentenaire nostalgique et fan de rap français de vous citer les groupes qui l’auront fait vibrer pendant sa jeunesse. Au beau milieu des IAM, NTM, Lunatic, Time Bomb et autre ATK, il y a de fortes chances pour que celui-ci vous rĂ©ponde la Fonky Family, des Ă©toiles plein les yeux.

À raison, tant le crew, historiquement composĂ© de quatre MC’s – Le Rat Luciano, Sat, Don Choa et Menzo – et des deux compositeurs Pone et DJ Djel, fait incontestablement partie des plus grands de la planĂšte Mars d’abord, mais aussi du rap hexagonal.

À l’honneur aujourd’hui, non pas Si Dieu Veut
, leur immortel premier album devenu un classique et sorti en l’an de grĂące 1998, mais bien Art de Rue, son petit frĂšre de trois ans de moins qui souffle ce 25 mars 2019, sa 18e bougie. Un album dĂ©sormais majeur qui en son temps a largement contribuĂ© Ă  donner au rap et Ă  la rue ses lettres de noblesse.

Gloire Ă  la rue !

Avant que JuL ne s’impose comme l’icĂŽne du rap marseillais, il fut un temps oĂč le paysage hip-hop de la citĂ© phocĂ©enne rimait avec revendications et exposition des rĂ©alitĂ©s de la rue. Un rap dit "street" qui, en plus de reprĂ©senter fiĂšrement sa ville, se faisait rapporteur des maux d’une jeunesse de quartiers dĂ©sabusĂ©e en quĂȘte d’une plus grande reconnaissance sociale. La Fonky Family en Ă©tait l’un des plus Ă©minents reprĂ©sentants.

ForcĂ©ment, quand on a fait l’école de la vie et de la rue, il nous est plus facile de "narrer ce qui se passe autour" et de rapporter les rĂ©alitĂ©s du terrain urbain. Leurs textes brillent d’une sincĂ©ritĂ©, d’une humilitĂ© et d’une justesse Ă©tonnante, et ce sans jamais flirter avec la dĂ©magogie, le pathos ou le misĂ©rabilisme. RĂ©sultat, beaucoup se sont reconnus en eux et, n’ayons pas peur de le dire, la FF a su durant sa dizaine d’annĂ©es d’activitĂ© redonner Ă  la rue sa grandeur et sa fiertĂ©.

"DĂ©diĂ© Ă  ceux et celles qui mĂšnent des vies d’chiens ou d’chiennes
J’rapporte la mienne et t’as l’impression que j’raconte la tienne
C’est l’effet FF, des gars plus vrais qu’nature." ("Mystùre et Suspense")

Au-delĂ  de leur cĂŽtĂ© fĂ©dĂ©rateur, en termes d’interprĂ©tation aussi, les rappeurs n’avaient pas Ă  rougir face Ă  leurs aĂźnĂ©s, IAM. Si Le Rat Luciano reste incontestablement la meilleure plume du groupe, Sat l’Artificier se dĂ©marque par des textes plus durs et plus spectaculaires. À cĂŽtĂ©, Don Choa apparaĂźt comme le rigolo du groupe, mais son humour ne l’empĂȘche pas d’ĂȘtre un excellent kickeur. Enfin Menzo, s’il est unanimement reconnu comme Ă©tant le moins "technique" du groupe, a signĂ© quelques-uns des couplets le plus marquants.

Mais que serait ce quatuor sans l’expertise aux machines de DJ Djel et Pone ? (Le Rat Luciano Ă©galement) Si le DJ historique du groupe reste trĂšs actif, son producteur, Pone, est aujourd’hui en retrait, car victime de la maladie de Charcot depuis 2015.

Sur Art de Rue, deux morceaux se dĂ©marquent clairement : d’abord le titre d’ouverture et Ă©ponyme Ă  l’album qui reste, encore aujourd’hui, un vĂ©ritable hymne Ă  la street life, mais aussi "MystĂšre et Suspense".

Sur un joli sample du titre "I won’t hold you back" de TOTO, la FF livre un message de solidaritĂ© Ă  leurs frĂšres de rue. Preuve que le son a marquĂ© les esprits, Demi Portion, rappeur qui n’a de demi que le nom a carrĂ©ment livrĂ© sa version du titre dans un "Fonky Freestyle".

Mais Art de Rue, c’est aussi "Nique tout", "Filles, flics, descentes", "Imagine", "Haute tension", "Dans la lĂ©gende" ou encore "On respecte ça" et son sample de Nas
 Autant de pĂ©pites qui ornent ce disque d’or. Des pĂ©pites qui pour la plupart, malgrĂ© leurs dix-huit ans d’ñge, scintillent toujours autant.

Seulement voilĂ , les annĂ©es ont passĂ© et mĂȘme si cet album coup de poing a incontestablement marquĂ© le rap français, force est d’admettre qu’il n’a que partiellement accompli sa mission.

La fin d’une Ă©poque

Rassurez-vous : il n’est pas question de blasphĂ©mer en disant que cet album n’est pas un classique du genre, bien au contraire. Nous devons nĂ©anmoins en nuancer les rĂ©percussions : si la vague FF a dĂ©ferlĂ© sur le rap français Ă  l’aube des annĂ©es 2000, nous ne pouvons qu’amĂšrement constater que ce tsunami n’a pas vraiment eu l’effet escomptĂ©.

Redonner l’espoir et la parole aux populations marginalisĂ©es : l’idĂ©e est belle mais a, semble-t-il, trouvĂ© ses limites. Car en dĂ©pit d’un succĂšs public et critique retentissant Ă  sa sortie, ce disque n’est pas parvenu Ă  ancrer durablement la philosophie simple et spontanĂ©e de l’art de rue dans le paysage rap contemporain.

Les annĂ©es ont passĂ© et l’aura de la formation marseillaise a dĂ©clinĂ©. Pour une raison simple : les prĂ©occupations de la jeunesse sont dĂ©sormais ailleurs. Le groupe tire sa rĂ©vĂ©rence en 2007 aprĂšs l’album Marginale musique. Et malgrĂ© le fait que chacun des membres ait continuĂ© en solo (Ă  l’exception de Menzo), cette sĂ©paration a sonnĂ© le glas d’un chapitre du rap français.

AprĂšs quoi, quelques annĂ©es plus tard, un vent neuf a soufflĂ© et on a assistĂ© Ă  l’émergence d’une nouvelle vague d’artistes : une gĂ©nĂ©ration dĂ©sireuse d’apporter un peu de fraĂźcheur au hip-hop avec des sonoritĂ©s chaleureuses, dansantes et des paroles plus lĂ©gĂšres. ParticuliĂšrement Ă  Marseille, d’ailleurs, avec Jul, Soprano, Alonzo ou encore L’AlgĂ©rino.

Fort heureusement, certains rares moments viennent nous rappeler que le groupe n’est pas totalement mort et que son deuxiĂšme album a marquĂ© la musique de son empreinte. On pense notamment Ă  la reformation de la FF Ă  domicile lors du festival Marsatac en 2017.

Un concert d’anthologie, qui s’est conclu en point d’orgue sur l’hymne "Art de rue", repris en chƓur par un public nostalgique d’une Ă©poque dĂ©sormais rĂ©volue.

Oui, aujourd’hui, le groupe n’est plus, mais comme ses membres qui dĂ©fendaient la rue Ă  leur Ăąge d’or, il ne tient qu’à nous de faire perdurer son hĂ©ritage. À la FF et ses deux lettres qui continuent de nous faire crier haut et fort : "Gloire Ă  l’art de rue !"

Par Jérémie Léger, publié le 26/03/2019