Skateboards, gonzo et hamburgers : une ode à l'autostop en film d'animation

Entre références skate et hamburger, le délicieux voyage en stop conté dans Asphalt Watches était le film le plus audacieux du Festival international du film d'animation d'Annecy. Rencontre avec Shayne Ehman et Seth Scriver, les deux papas de ce long métrage, qui sera diffusé en septembre lors de L'Étrange Festival de Paris.

L'un des nombreux protagonistes monstrueux qui peuplent Asphalt Watches (Capture d'écran YouTube)

L'un des nombreux protagonistes monstrueux qui peuplent Asphalt Watches (Capture d'écran YouTube)

Au même titre que Les Amours Électriques de Bill Plympton ou bien Minuscule – la Vallée des Fourmis Perdues, le curieux Asphalt Watches faisait partie de la programmation 2014 du Festival international du film d'animation d'Annecy (Fifa). Or, si la sélection du plus grand rendez-vous du cinéma d'animation d'Europe a pour habitude de prendre son public à contre-pied, ce sont carrément des dizaines de personnes qu'on a surpris à déserter la salle le temps de la projection.

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Paradoxe, à la fin d'Asphalt Watches, les festivaliers restants font un véritable triomphe à Shayne Ehman et Seth Scriver, ses deux papas. Une moitié du public a détesté, l'autre a adoré : une excellente raison pour rencontrer les deux réalisateurs de ce film sur un trip en autostop à travers le Canada.

À leur contact, je découvre l'opposé des travers qu'on reproche en général aux cinéastes. Shayne, 40 ans, et Seth, 36 ans, se montrent sympathiques, chaleureux et plutôt curieux. Au milieu de l'effervescence du festival, ils font figure de touristes canadiens gentiment paumés, appareil photo en bandoulière et chemise fleurie mal assortie au short. L'inverse de maniaques du contrôle pressés par le temps, les attachés de presse et les caprices intempestifs.

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En fait, Shayne et Seth sont à l'image de leur film : détendus. Ravis et flattés d'avoir atterri à plus de 5000 km de chez eux pour présenter leur film. Asphalt Watches, cet incroyable road trip en autostop qu'ils racontent sous forme d'animation Flash est tiré d'une histoire vraie : la leur. Celle d'une succession d'événements et de rencontres tous aussi étranges les uns que les autres, d'une côte du Canada à l'autre. Ce voyage, ils l'ont entrepris ensemble à l'été 2000. Rencontre avec ces deux doux dingues de l'animation, outsiders naturels d'Annecy 2014... et grande surprise du festival.

Même à Annecy, Seth Scriver et Shayne Ehman ne perdent pas la main (Crédits image : Theo Chapuis)

Même à Annecy, Seth Scriver et Shayne Ehman ne perdent pas la main (Crédits image : Theo Chapuis)

Lorsqu'ils s'attablent au café où nous avons rendez-vous, Seth et Shayne se montrent plus mal à l'aise que moi. C'est leur toute première interview lors du festival. Et c'est aussi leur dernière. Shayne se présente le premier et raconte qu'il a sérieusement étudié l'animation en 2001, lorsqu'il a commencé à faire de petits films pour son propre plaisir. Entre-temps, il tâtonne et s'essaye à travers un cursus religieux, puis des études de lutherie avant d'entrer finalement dans une école d'art à Vancouver. C'est là qu'il a vraiment commencé à professionnaliser son animation.

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Pour sa part, Seth venait d'un milieu familial plus propice. Son oncle étant lui-même un dessinateur, il s'en inspire très jeune et réalise ses premiers flipbooks alors qu'il n'est qu'un enfant – mais après tout, comme dit Shayne, "Mec, tout le monde a fait des flipbooks !". Seth poursuit :

J'avais pour habitude d'aller dans l'atelier de mon oncle et de créer mes premières histoires avec les recyclages de découpages qu'il jetait aux ordures. On peut dire que je faisais des dessins-animés morts-vivants !

Seth et Shayne ont des influences que les jeunes d'aujourd'hui ne peuvent pas connaître. Entre le cultissime magazine MAD, grande influence de dessinateurs comme Gotlib ou Goscinny chez nous, ou encore les cartes parodiques de la société américaine Wacky Packages, ils ont également en commun le trait du grand illustrateur hispano-mexicain Sergio Aragonés. Et s'ils n'avaient qu'une seule de ses séries à retenir, ce serait sans aucun doute Groo The Wanderer.

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La une célèbre du numéro 11 de MAD, magazine qui a inspiré tant de dessinateurs

La célèbre Une du numéro 11 de MAD, magazine qui a inspiré tant de dessinateurs

Alors que je les interroge sur la réaction très marquée du public, Shayne analyse :

Le public du festival a paru embarrassé, beaucoup de gens ont semblé ne pas aimer Asphalt Watches... Pourtant, une autre partie du public semble l'avoir apprécié. Je viens tout juste de quitter un Sud-Africain qui semblait frappé par le film : "C'est le meilleur film que j'ai vu à Annecy !", m'a-t-il dit, et ça fait du bien parce que les seuls retours qu'on a eus jusqu'ici étaient... très mauvais ! On a même lu quelque part qu'on avait réalisé le pire film d'Annecy. Donc les réactions des spectateurs couvrent l'intégralité du spectre...

Son analyse, dénuée de langue de bois, s'entend parce qu'il préfère de loin l'honnêteté ou le mépris : "Qu'elles soient terribles ou bien dithyrambiques, je préfère de loin avoir de fortes réactions concernant quelque chose que j'ai réalisé. Même les mauvaises critiques nous font plus plaisir que l'indifférence".

La pression, connaît pas. Et pour cause : cette vaste blague n'aurait jamais dû aller aussi loin. À l'aune du voyage, ses deux réalisateurs avaient en tête de publier un magazine et non de réaliser un film. Cette idée, ils l'ont formulée dès le début de leur voyage. Shayne explique :

Nous avons dessiné un storyboard pendant le trip en autostop, mais ça n'avait pas l'ambition de devenir le matériel d'un film. Juste une sorte de journal racontant les séquences du voyage.

Photo prise par les deux réalisateurs pendant leur voyage, en 2001. (Crédits image : Seth Scriver/Shayne Ehman)

Photo des skateboards accrochés aux sacs à dos, tout comme dans Asphalt Watches, prise par les deux réalisateurs pendant leur voyage, en 2000. (Crédits image : Seth Scriver/Shayne Ehman)

Le couple de réalisateurs revient alors sur la genèse de son voyage.

Shayne | L'idée originale, c'était de monter dans les trains de marchandises en marche. Mais comme tu le vois dans le film, tout ce qu'on savait sur cette manière de voyager se trouvait dans un bouquin qui date de 1988... donc les itinéraires n'étaient plus les bons. On n'avait plus le choix : il fallait partir en autostop.

Seth | L'été, c'est le moment de l'année où il faut voyager au Canada. Shayne et moi nous étions rencontré l'année précédente, mais habitions chacun d'un côté du Canada. Lui à l'Ouest, à Vancouver, et moi à Halifax, complètement à l'Est. Une fois que je m'y suis rendu en stop avec ma copine, qui partait plus loin, dans le Yukon, j'ai retrouvé Shayne... qui comptait partir de l'autre côté. Et vu que de toute façon, je devais rentrer, on a décidé de faire le trip ensemble.

Sept ans et demi de labeur

Soyons honnêtes deux minutes. Cette histoire simple de deux white trash à la dérive n'a pas les rebondissements d'un scénario à tiroirs. Après tout, ce n'est que le récit gonzo d'un voyage en autostop. Je me résous alors à leur demander quelle mouche les a piqués de monter un projet aussi titanesque à propos de leurs vacances à l'été 2000. Ça fait marrer Seth sous sa moustache, avant qu'il ne me réponde :

Je me suis rendu compte que je racontais l'histoire de ce voyage à tout le monde. Et Shayne faisait la même chose de l'autre côté du pays. On en a reparlé par hasard, puis c'est là que c'est devenu un projet et qu'on a décidé d'en faire un film d'animation. On s'est revus... [il réfléchit, une pause] six ans plus tard.

Naïvement, la paire d'aventuriers pensait finir le film en une seule rencontre. Pas vraiment. "Finalement, il nous aura fallu sept ans et demi pour venir à bout d'Asphalt Watches". Aussi longtemps ? Devant mon incrédulité, Seth ajoute : "En voyant le film, tu peux te rendre compte qu'on a travaillé chronologiquement : le début est peut-être simple et on ne le raconte pas pareil... Puis, progressivement, le storytelling évolue et en fait, le film devient plus simple à comprendre".

Seth Scriver et Shayne Ehman, représentés par leurs avatars respectifs sur un détail de l'affiche du film

Seth Scriver et Shayne Ehman, représentés par leurs avatars respectifs sur un détail de l'affiche du film

Shayne complète : "On a appris à prendre le temps pour travailler. On a commencé à travailler très vite ! Les premières 15 minutes du film, on les a terminées en un seul mois. Une scène par jour, parfois." Puis ils décident de ralentir. D'ajouter des détails, de soigner l'animation, de parfaire l'expression des personnages. Mais c'est aussi grâce à l'amélioration de leurs outils de travail que la paire d'autostoppeurs n'en est pas encore à travailler sur le film. Seth l'avoue :

En sept ans et demi, on a vu évoluer la technologie. Les premiers ordinateurs sur lesquels on travaillait n'avaient pas grand-chose à voir, en termes de performance, avec ceux d'aujourd'hui.

Malgré l'aide de "la technologie", un seul mot me vient à l'esprit lorsqu'il s'agit de qualifier Asphalt Watches : le mot anglais lo-fi. Quand je leur demande si le mot leur convient, je reçois des "Sure !" et autres "Yeah man !" terriblement convaincus. Shayne approuve : "C'est un film fait dans la forme la plus classique du logiciel Flash. C'est simpliste.". Et pourquoi Flash ? "On a utilisé ce logiciel parce qu'il est facile d'accès – et facile à trouver...". CQFD.

Dessins réalisés pendant le voyage par les deux réalisateurs. On peut reconnaître quelques personnages qui feront partie du "casting" final, 13 ans plus tard (Crédits image : Seth Scriver/Shayne Ehman)

Dessins réalisés pendant le voyage par les deux réalisateurs. On peut reconnaître quelques personnages qui feront partie du "casting" final, 13 ans plus tard (Crédits image : Seth Scriver/Shayne Ehman)

C'est peu dire qu'Asphalt Watches est un film minimal. Les drôles de personnages qui le peuplent, difformes, monstrueux, ne sont pas en reste. Aussi, Shayne et Seth ont décidé de pénétrer cet étrange bestiaire eux aussi. Le premier se représente sous forme de gouttes agglomérées qui le font davantage ressembler à un nuage (ou à un fantôme) qui porte chapeau melon et un parapluie.

Seth s'est accordé un personnage moins fantaisiste. Avec ses drôles de moustaches fines et un squelette de casquette vissé sur le crâne, on a tout de suite reconnu son avatar. "C'était surtout commode de prendre ces personnages, qu'on avait déjà dessinés. Même si, au final, ce sont pas nos préférés du film !", admet-il. Même s'ils sont grimés de toutes sortes, ils ont rencontré chacun des protagonistes du film sur la route. À peine les ont-ils caricaturés, qui en grand échalas édenté, qui en boule de graisse suante, qui en paire de testicules géante, qui en singe fumant des cigarettes...

Attardons-nous un instant sur un chauffeur étrange qui, dans Asphalt Watches, emmène la paire de voyageurs dans sa voiture crasseuse pour quelques kilomètres. Incontrôlable et manipulateur, ce barbu à la carrure imposante se présente à eux comme un sosie de Père Noël. Pourtant, c'est probablement le personnage le plus flippant du film. C'est Seth qui en parle le mieux :

Oui, on l'a vraiment rencontré aussi. On l'a trouvé très menaçant, il était en train de nous laver le cerveau, sérieux ! Finalement, j'ai eu encore plus peur de lui en y repensant plus tard. La dernière chose qu'il nous a dite, c'était de ne jamais parler de lui.

L'occasion pour Shayne d'insister : "ce qu'on raconte dans le film est proche, très très proche de ce qu'on a vraiment vécu pendant le voyage".

Bourré de représentations populaires délirantes, Asphalt Watches est aussi farci de hamburgers. Après avoir souri du rictus de celui à qui on a souvent posé la question, Shayne me répond : "On avait faim tout le temps. Mais c'est aussi comme un thème, comme un running gag. La bouffe de l'autoroute, la junk food, la merde, quoi. Sur la route, au Canada, c'est le seul truc qu'on te sert. Donc c'est à la fois ce que tu veux manger et ce que tu finis par détester. En plus, on aime bien les dessiner".

Les hamburgers qui croustillent

Si vous trouvez les personnages et l'animation cheap, attendez d'entendre la musique. Toujours à la recherche des sons les plus purs, c'est Shayne qui s'en est chargé, quasiment de A à Z. Entre sons produits à la bouche et enregistrements de matériaux divers et variés, il raconte son obsession à trouver le son parfait pour chacune des séquences.

Par exemple, lorsqu'il y a un bruit de bois qui tombe, on a vraiment trouvé un tronc pour taper dessus et enregistrer le bruit que ça produisait. Aussi, lorsqu'un personnage déchire un billet, eh bien on a vraiment déchiré un billet et capturé le son.

Épris de musique, Shayne est en quête permanente de nouveaux sons à capturer, notamment pour créer l'ambigüité.

Par exemple, pour illustrer le moment où on mâche nos hamburgers, on a enregistré des céréales au riz soufflé, pour qu'on puisse croire qu'ils sont croustillants. On peut considérer que nos sons sont cheap, quelque part. D'ailleurs, ils ont fait rire beaucoup de gens lors des projections. Mais on les a vraiment enregistrés dans le but que ça produise une bande-son honnête.

Pour ce qui est de la bande-son, on découvre du hip-hop étrange, des chansonnettes hallucinées et quelques incartades punk. "J'adore ça. J'aime beaucoup de genres musicaux différents." Multi-instrumentiste, Shayne a tout écrit pour Asphalt Watches : "à part une ou deux parodies, ce ne sont que des pistes originales". Bien sûr, quand il n'est pas réalisateur avec son compagnon Seth, il joue dans un groupe. Et bien sûr, lui et ses partenaires musicaux déplient de longues improvisations avec guitares, synthés, theremin et autres instruments à fort potentiel de jam.

On peut reconnaître Seth, assoupi sous un parapluie aux côtés du carton qui servait d'indication de direction aux chauffeurs potentiels (Crédits image : Seth Scriver/Shayne Ehman)

On peut reconnaître Seth, assoupi sous un parapluie aux côtés du carton qui servait d'indication de direction aux chauffeurs potentiels (Crédits image : Seth Scriver/Shayne Ehman)

Après avoir été présenté à Annecy, le film Asphalt Watches reviendra en France pour L'Étrange Festival de Paris, qui se tiendra du 4 au 14 septembre 2014. Mais ensuite, où se dirige la paire d'autostoppeurs ? Shayne nous le promet, le voyage n'est pas terminé :

On a déjà commencé à travailler sur notre prochain film. Au vu du peu de storyboard qu'on a déjà entamé, ce sera totalement différent. Les deux personnages resteront sans doute les mêmes que ceux d'Asphalt Watches – quoi qu'on n'a pas vraiment encore décidé, en fait...– mais il devrait se passer tout à fait autre chose. On ne sait même pas si c'est possible, en fait. On voudrait être un peu plus, cette fois. Faire un film à deux, c'est très long. Dans le cas où on aurait une équipe, ça pourrait aller plus vite.

Plus vite que sept ans et demi, en tout cas.

Asphalt Watches se mate sur Vimeo On Demand pour 5$ et s'achète pour 10$. C'est par ici que ça se passe.

Par Théo Chapuis, publié le 29/08/2014

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