Alejandro Iñarritu est bel et bien l’un des plus grands cinéastes de notre époque

Retour sur le parcours exceptionnel du réalisateur de Birdman et The Revenant.

Alejandro Iñarritu au Festival de Cannes, en 2017. (© Dominique Charriau/WireImages/Getty Images)

En seulement six films, Alejandro González Iñarritu s’est imposé comme l’un des réalisateurs les plus respectés du cinéma mondial. Que ce soit avec The Revenant, Birdman ou la trilogie de ses débuts, il a su imposer une patte technique singulière sans pour autant délaisser son public.

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Combien de cinéastes ont été nommés plus de fois aux Oscars qu’ils n’ont réalisé de films ? Iñarritu est l’un des rares à avoir accompli cette prouesse. Cela donne un aperçu de l’étendue du talent du cinéaste et du respect qu’il inspire, autant chez ses pairs que chez le public. Le réalisateur mexicain sera d’ailleurs le prochain président du jury du Festival de Cannes 2019, succédant à l’actrice australienne Cate Blanchett.

À travers cette nomination, c’est tout le cinéma mexicain qui est mis à l’honneur. À 55 ans, celui dont la cote ne cesse de grimper depuis le milieu des années 2000 fait partie de ce que les médias appellent bien souvent "le gang des Mexicains", un trio de réalisateurs qui comprend aussi Guillermo Del Toro (Hellboy, Le Labyrinthe de Pan, La Forme de l’eau…) et Alfonso Cuarón (Les Fils de l’homme, Gravity, Roma…). C’est simple, sur les six derniers oscars du meilleur réalisateur, ce trio en a remporté cinq. Seul Damien Chazelle et son La La Land en 2017 sont venus stopper cette série.

Pourtant, ce n’est pas en tant que réalisateur qu’Alejandro González Iñárritu s’est fait un nom. Durant les années 1980, il était surtout connu pour les musiques de films mexicains qu’il composait. Son premier long-métrage, Amours chiennes, sort en 2000, et révèle notamment l’acteur Gael Garciá Bernal au grand public.

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Surtout, il fait s’entrecroiser trois destins autour d’un même événement (un accident de voiture). Au départ, les différentes histoires n’ont rien à voir les unes avec les autres, mais elles finissent par se rejoindre. Ce principe, Alejandro González Iñárritu en fera une trilogie, avec 21 grammes (Benicio del Toro, Sean Penn, Naomi Watts, Charlotte Gainsbourg…) en 2003, puis Babel (Brad Pitt, Cate Blanchett, Gael Garciá Bernal…) en 2006, qui sera récompensé du Prix de la mise en scène au Festival de Cannes.

Du ciné indé à Hollywood

Cette trilogie achevée, Alejandro González Iñárritu apparaît alors comme l’un des réalisateurs les plus en vue. Mais avant de se lancer dans d’immenses productions hollywoodiennes, il continue son parcours à la marge, sur sa structure indépendante, en réalisant en 2010 ce qui peut être considéré comme son film le plus sombre : Biutiful, qui met en vedette Javier Bardem. Celui-ci sera d’ailleurs récompensé du Prix d’interprétation masculine à Cannes. Décidément, les liens entre les films d’Alejandro González Iñárritu et le festival sont nombreux.

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À ce moment de sa carrière, le style du cinéaste est fait de noirceur, de douleur, et tourne grandement autour de la mort et du déchirement. Il faut des drames, de ceux qui brisent des vies – mais pas seulement pour les victimes directes, car Alejandro González Iñárritu s’intéresse aussi aux dommages collatéraux. Surtout, il n’a de cesse d’explorer la notion de paternité. Tous ses films en sont imprégnés, sous des formes différentes : le père et sa fille, le père et son fils adoptif, le père et l’enfant qu’il n’a jamais eu…

"Je n’ai jamais aimé Star Wars"

Son cinéma n’est pas de celui que l’on regarde pour se détendre le dimanche soir. Il y a du sang et des larmes, ainsi qu’une violence sociale qui s’ajoute à la malchance et à l’injustice. En 2010, il avait résumé sa vision du cinéma à L’Express :

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"Cela m’attriste de constater que les gens ne veulent pas se sentir vulnérables. Même dans une salle de cinéma. Ils veulent qu’on leur donne toutes les réponses. Pour moi, c’est juste effrayant. Je ne vois pas dans quels livres ou dans quels films mes enfants pourraient se reconnaître. Tout est devenu tellement manichéen, superficiel. Des films bourrés d’explosions, de tueries, sans aucune histoire, je trouve ça déprimant. Il n’y a aucune humanité là-dedans !

Je n’ai jamais aimé Star Wars, ou ce genre de films. Sérieusement, qu’est-ce que c’est que cette merde ? Et les comics qui sont quasiment devenus la littérature de choix des enfants… En sommes-nous vraiment arrivés au point où c’est là-dessus que l’on construit des films ? Il y a de quoi s’inquiéter. Nous sommes tous responsables de cela, toute l’industrie du cinéma."

Cependant, il refuse de laisser son engagement prendre le pas sur sa vision artistique. À Paris Match, il déclarait en 2016 :

"Je traite chaque sujet de la manière la plus intègre et honnête possible. Mais lorsqu’il s’agit de consacrer trois ans de ma vie à une création artistique, je refuse de subordonner mon travail à un discours politique. Si j’ai une déclaration à faire, ce sera plus rapide et efficace de la publier directement sur deux pages dans la presse."

Ce qu’il ne se prive pas de faire, fustigeant les politiques migratoires occidentales et le mépris des États-Unis pour le Mexique.

Recordman des Oscars

La consécration auprès du grand public survient en 2014, lorsqu’il sort son cinquième film, Birdman. Réalisé en (faux) plan séquence, il réunit Michael Keaton, Emma Stone, Naomi Watts ou encore Edward Norton dans une histoire de pièce de théâtre laborieuse.

Une prouesse technique et sonore (la bande originale n’est composée que d’une batterie) qui lui vaudra de remporter quatre oscars : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario original et meilleure photographie. Un triomphe qui marque aussi son entrée à Hollywood puisque Alejandro González Iñárritu travaille alors avec la Fox Searchlight Pictures, société de production internationale de premier plan.

Définitivement perçu comme un réalisateur esthète, maniant les techniques de tournage comme peu en sont capables, le cinéaste mexicain va alors se lancer dans un projet titanesque : tourner un film sans aucune lumière artificielle. Cela nous a donné en 2016 The Revenant, dans lequel Leonardo DiCaprio interprète Hugh Glass, un trappeur de la première moitié du XIXe siècle, laissé pour mort au milieu d’une nature américaine hostile, cherchant à rejoindre, blessé, le campement le plus proche situé à plus de 300 kilomètres. Un western survivaliste qui permettra à l’acteur de remporter son premier oscar. Surtout, Iñárritu devient l’un des trois seuls cinéastes à obtenir l’oscar du meilleur réalisateur deux années consécutives, après John Ford (1941-1942) et Joseph L. Mankiewicz (1950-1951).

Depuis, Alejandro González Iñárritu est une machine à gagner. En seulement six films, il s’est fait une place parmi les réalisateurs les plus bankables et les plus acclamés du cinéma mondial. Le choix d’en faire le président du jury du Festival de Cannes en est une preuve supplémentaire, mais montre surtout cette capacité à allier intentions cinématographiques fortes et succès commerciaux. Actuellement occupé à travailler des projets de séries, il n’a pas de nouveau film de prévu pour le moment. Peu importe, Alejandro González Iñárritu prend le temps, et c’est bien mieux comme cela.

Par Brice Miclet, publié le 27/02/2019

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