Adam Sandler est un grand acteur et Uncut Gems est là pour le confirmer

Célibataire complexé, père vacillant ou revendeur de bijoux ripoux, portrait d'un acteur ambivalent.

Cette année, les Independent Spirit Awards, qui s’imposent souvent comme les anti-Oscars, ont choisi de sacrer les frères Safdie (meilleurs réalisateurs) et Adam Sandler (meilleur acteur) pour son rôle dans Uncut Gems.

Cette cérémonie autorisant les discours à rallonge et non formatés, l’acteur a profité de cette tribune pour se payer les Oscars : 

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"Ce soir, en regardant cette salle, je réalise que les Independent Spirit Awards sont les prix des meilleures personnalités d’Hollywood. Donc laissons tous ces connards permanentés recevoir leurs Oscars demain. Leurs beaux petits looks disparaîtront avec le temps, pendant que nos personnalités indépendantes brilleront pour l’éternité".

Le sujet des prix est sensible pour l’acteur qui en était venu aux menaces (à la sauce Sandler) un peu plus tôt dans la saison, alors que les nominations commençaient à tomber. Plein d’espoirs et d’ambitions pour le long-métrage des Safdie, il avait menacé de tourner un nouveau navet s’il n’obtenait pas sa nomination aux Oscars. Et on le sait, l’homme est capable de tout.

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Pour ce que ça vaut, il est l’heureux détenteur du plus grand nombre de nominations aux Razzie Awards, le contre-pied parodique des Oscars, qui récompense chaque année le meilleur du pire du cinéma hollywoodien. Il est de nouveau nommé cette année pour Uncut Gems mais cette fois, c’est dans la catégorie "acteur qui réussit à se racheter une crédibilité".

Si, grâce au dernier film des petits princes du cinéma indépendant new-yorkais (Mad Love in New York et Good Time, c'est eux), le monde semble découvrir le talent d’acteur de Sandler. Il n’a pourtant pas attendu son rôle de trafiquants de pierres précieuses pour briller.

Anderson et Apatow : la consécration

Dans les années 90, "Sandman" était abonné aux comédies populaires pas forcément de qualité. Populaires, oui et non, car ni Gigolo malgré lui ou Une nana au poil ne lui attirent la sympathie du public.

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Mais ses choix de carrière versatiles et énigmatiques n’ont pas effrayé Paul Thomas Anderson qui le voudra pour Punch Drunk Love, son quatrième long-métrage. Il y campe un célibataire complexé et quasi-autiste qui collectionne frénétiquement les coupons de réduction d’une marque de gâteaux.

Le film sera sélectionné à Cannes, remportera le prix de la mise en scène et lui vaudra même son unique nomination aux Golden Globes à ce jour. Une mise en lumière totalement inédite pour le ringard d’Hollywood qui poursuivra sa fructueuse collaboration avec Anderson sur Blossoms and Blood.

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Puis viendra enfin le temps de la bonne comédie lorsqu’en 2009, le pape de la comédie outre-Atlantique Judd Apatow lui offrira le rôle principal de Funny People. Dans cette quasi-autobiographie de sa vie, Sandler est George Simmons, acteur de comédies nanardesques, souvent égocentrique, parfois antipathique, qui apprend avec fracas être atteint d’une leucémie et verra alors son monde et ses principes ébranlés.

(© Universal Pictures International France)

L’acteur rendra d’ailleurs hommage, à sa manière, au film d’Apatow lors de son discours très enlevé aux Independent Spirit Awards :

"Aubrey [Plaza, qui animait la cérémonie des Independent Spirit Awards, ndlr] et moi avons fait un film ensemble, Funny People, il y a 11 ans. Ça a été la dernière fois où pendant cinq minutes, les critiques ont fait semblant de ne pas me détester."

Netflix : le bon filon

De son côté, Netflix l’érigera dès 2014 en atout bankable pour sa plateforme en scellant avec lui un accord pour quatre films, contrat renouvelé trois fois depuis.

Et le géant du streaming aurait tort de se priver de la carte Sandler puisque Murder Mystery avec Jennifer Aniston, sorti l’été dernier sur la plateforme, a été le film le plus vu sur Netflix, avec 31 millions de spectateurs dans le monde en seulement trois jours, battant ainsi le record de Bird Box. 

S’il a toujours semblé de bon ton de cracher dans la soupe Sandler, les chiffres disent tout autre chose. Sa hype sur Netflix est réelle puisque les utilisateurs de la plateforme auraient visionné plus de deux milliards d’heures de films d’Adam Sandler depuis 2015.

Et si la qualité de ses comédies produites pour le géant américain laisse à désirer, l’histoire se répétera pourtant une seconde fois lorsqu’un autre cool kid du cinéma indépendant new-yorkais voudra le hisser en haut de l’affiche, quelques années avant les Safdie.

C’est donc en 2017 que Noah Baumbach lui offrira le rôle principal de The Meyerowitz Stories (New and Selected), aux côtés de Ben Stiller, l’autre clown triste d’Hollywood. Accompagnés d’Elizabeth Marvel, ils formeront une fratrie juive new-yorkaise et dysfonctionnelle, au chevet d’un patriarche artiste et égoïste.

À gauche, Ben Stiller interprète le frère à qui tout semble réussi, à droite, Adam Sandler livre de son côté une performance touchante en père divorcé qui forme un duo fusionnel avec sa fille adolescente, entièrement dévoué à sa famille et affublé d’un boitement qu’il s’entête à ignorer.

Uncut Gems : la bénédiction en forme de confirmation

Depuis The Meyerowitz Stories (New and Selected), en compétition pour la Palme d’Or à Cannes, la même année que Bong Joon-ho qui avait débarqué avec fracas avec Okja également réalisé pour Netflix, rien de bien notable pour Sandler.

Pourtant, dès 2010, les frangins Safdie le courtisent pour lui offrir un rôle. Son agent, puis lui qui ne se sent pas à la hauteur, refuseront la proposition. Ben et Josh se tourneront alors vers Sacha Baron Cohen et Jonah Hill avant de revenir à leur premier amour qui finira par accepter, sur l’insistance de son épouse et de ses enfants.

Qui d’autre pour interpréter ce héros désespéré, dans son anxiogène descente aux enfers à 100 à l’heure, qui ne cesse de tomber pour mieux se relever jusqu’au coup fatal ? Personne, si ce n’est ce superbe loser qui a la comédie dans les veines et qui porte à bras le corps le nouveau long-métrage des frères Safdie. 

Si Sandler n’a pas attendu les Safdie pour révéler son talent aux yeux de ceux qui ont bien voulu voir plus loin que cette pelletée de mauvaises comédies, il est indéniable qu’ils lui ont offert un très beau rôle grâce auquel il a enfin pu prendre sa revanche.

Ils ont "coolisé" Sandler comme ils avaient "coolisé" Pattinson avec Good Time. Mais à 50 ans passés, après 30 ans de carrière, la reconnaissance n’arrive-t-elle pas trop tard pour celui qui n’a cessé de vouloir gagner en crédibilité ?

"Je ne remercierai jamais assez les frères Safdie d’avoir permis à la presse de dire quelque chose de gentil sur moi en 30 ans de putain de carrière", a-t-il conclu aux Independent Spirit Awards. Qu’il ait été célibataire désespéré, père maladroit ou joueur malchanceux, toujours pataud avec ses éternels vêtements trop grands, ce vilain petit canard devenu cygne nous touche depuis le début. 

Par Manon Marcillat, publié le 14/02/2020

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