De Parvana à Valse avec Bachir : 5 films d’animation qui témoignent d’une réalité crue

Les films d’animation sont souvent l’occasion d’aborder, de manière sensible, des sujets difficiles mêlant politique et social. À l’occasion de la sortie ce mercredi de Parvana, Konbini a sélectionné – avec subjectivité, forcément – quelques productions qui en sont la preuve éclatante.

© Le Pacte

Parvana de Nora Twomey (2018)

Doublement primé au Festival d’Annecy (par le jury et le public), Parvana sort au cinéma ce mercredi, auréolé d’un prestige assuré. Derrière ce projet ambitieux ? Un gros nom : celui d’Angelina Jolie, qui occupe le poste de productrice déléguée. La star américaine, fan du film d’animation Brendan et le secret de Kells, a ainsi offert à sa coréalisatrice, Nora Twomey, la possibilité de mettre en scène ce premier projet solo.

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Adapté du roman pour la jeunesse éponyme de la romancière canadienne Deborah Ellis, le scénario plonge le jeune public dans un territoire qu’il n’est pas commun de visiter : l’Afghanistan. Pis, c’est au cœur du violent régime taliban que l’héroïne – dont le prénom, Parvana, a donné le titre au film – essaie de survivre à Kaboul. Une ville qui, jadis florissante, est désormais vouée aux méchancetés de la guerre.

Quand son père, un écrivain érudit, de ceux qui firent la gloire d’une nation lumineuse, est balancé en prison par des intégristes religieux, Parvana prend sa destinée en main. Son premier réflexe (politique) ? Couper ses cheveux afin de se faire passer pour un garçon et jouir de toutes les libertés auxquelles n’ont droit que les hommes. Avec pédagogie et intelligence, ce projet montre aux plus petits, sans les prendre pour des ignares, la réalité de ce qu’ils perçoivent de manière lointaine à la télévision.

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Il raconte l’oppression, les privations et les vexations tout en louant le pouvoir de l’imaginaire, capable de renverser la peur et éclairer l’obscurité d’un quotidien violé. On ressort ému par cette lutte courageuse, narrée avec les codes du conte et doublée d’une précieuse peinture de l’émancipation des femmes, là même où leur condition constitue une condamnation.

Le Tombeau des lucioles d'Isao Takahata (1988)

C’est en 1967 que paraît Le Tombeau des lucioles, une nouvelle semi-autobiographique rédigée par Akiyuki Nosaka. L’emblématique écrivain japonais y relate la survie d’un jeune garçon et de sa petite sœur dans le Kobe de 1945, laissé en lambeaux fumants par les frappes militaires américaines. Un récit ultra-personnel et douloureux, que l’auteur n’a jamais voulu voir porté en version live sur grand écran.

L’adaptation animée du regretté Isao Takahata, sortie au pays du Soleil-Levant en 1988, trouvera néanmoins grâce à ses yeux. La précision du détail, la justesse de la peinture historique de la Seconde Guerre mondiale et la vérité frappante et crue de l’entreprise font remonter en lui les fantômes lancinants d’un passé enténébré.

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Pour le public, le traumatisme est au rendez-vous. Quiconque a vu Le Tombeau des lucioles se souvient en effet s’être noyé dans ses propres larmes. D’aucuns le considèrent d’ailleurs, à juste titre, comme l’un des films les plus tristes de tous les temps. Et pour cause, la relation qui unit Seita, un ado de 14 ans, à Setsuko, sa petite sœur de quatre ans (inspirée de Paulette, la fillette du film Jeux interdits), ferait chialer une pierre.

Orphelins catapultés dans les rues incendiées d’un pays ravagé, ces deux-là sont éconduits par une tante indigne et forcés d’investir un bunker décrépi. Là, seuls autour d’une nuée de lucioles qui pansent l’horreur du monde par leur fragile lumière, ils sont bientôt confrontés à l’isolement, à la solitude et à la dénutrition. Un sommet de réalisme et de force émotionnelle.

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Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2007)

Dès sa présentation au Festival de Cannes en 2007, où il obtient le prix spécial du jury, Persepolis acquiert une réputation solide, qui ne cesse de croître dans les mois qui suivent. 1,2 million de spectateurs conquis sur le sol français, nommé aux Oscars (face à Ratatouille, reparti gagnant) et couronné par deux César, le long-métrage animé de la Franco-Iranienne Marjane Satrapi trace une route merveilleuse et fulgurante.

L’opus en question, qu’elle a coréalisé avec Vincent Paronnaud, est plus précisément une adaptation de sa propre bande dessinée homonyme – en noir et blanc et en quatre volumes – dans laquelle elle a consigné les étapes mouvementées de son enfance à Téhéran, entre éclats et fracas.

À l’écran, impossible de rester insensible à cette petite Marjane, huit ans, qui observe avec acuité et effervescence les mutations qui s’apprêtent à déclencher la chute du régime du Chah. C’est l’éveil précoce d’une conscience politique qui est célébré à travers le portrait d’une héroïne gouailleuse et déterminée, laquelle va défier les diktats des commissaires de la révolution et s’indigner face aux répressions intérieures qui la mèneront jusqu’en Autriche.

Dans ce contexte, l’animation devient un terrain de jeu magique, poétique et politique, dans lequel Satrapi dessine et raconte, avec un souffle universaliste fou, l’adolescence, l’exil et la quête effrénée d’identité. De la fronde à la mélancolie, de l’humour à l’émotion, le résultat génère un enthousiasme infroissable et encourage un combat continu pour la liberté.

Valse avec Bachir d'Ari Folman (2008)

Pas sûr que beaucoup d’enfants aient pu voir Valse avec Bachir. Et pour cause, ce film ne leur est pas destiné. Ici, l’animation a été un moyen, peut-être plus malléable et précis, d’atteindre une dimension psychanalytique, proche du rêve. C’est en tout cas le choix de son réalisateur, l’Israélien Ari Folman, qui y privilégie une approche documentaire pour expliciter l’intériorité de plusieurs hommes engagés dans l’armée de Tsahal et témoins de l’horreur du massacre de Sabra et Chatila en 1982.

Forte d’une esthétique proprement renversante, cette production, Golden Globe du Meilleur film étranger en 2009, met l’accent sur les traumatismes de la guerre, sur la culpabilité chevillée à l’âme, sur les images indélébiles qui viennent hanter les nuits et distordre le réel, condamnant d’anciens soldats à une longue et interminable noyade dans le Styx de leur mémoire.

L’œuvre en question a été construite à partir de nombreuses interviews (réelles) que le réalisateur a menées. Quant à son titre, il fait référence au meurtre de l’homme politique libanais Bachir Gemayel qui catalysa les événements tristement et mondialement connus de Sabra et Chatila, ce camp de réfugiés palestiniens où, en 48 heures, entre 460 et 3 600 personnes furent tuées par des miliciens chrétiens (les Phalangistes), sous les yeux de l’armée israélienne.

Pour rappel, Valse avec Bachir mute dans ses dernières minutes, passant des images animées aux réelles archives de l’époque. Une montée en puissance qui laisse sans voix, installant un souvenir durable dans l’esprit de tous les spectateurs. Présenté en 2008 à Cannes, en compétition, le film fut boudé par le jury de Sean Penn. Un oubli incompréhensible qu’on n’est pas près d’oublier.

L’Île aux chiens de Wes Anderson (2018)

Rien ne va plus dans la ville de Megazaki… Pour contenir une virulente épidémie de grippe canine, le maire demande la mise en quarantaine de tous les chiens. Épuisés, amaigris et affamés, tous les toutous se voient dans l’obligation – manu militari style – de survivre sur une île aux allures de grand dépotoir, où la moindre miette comestible crée des tourbillons de combat.

Leur destin changera peut-être avec l’arrivée d’un petit garçon de 12 ans, Atari, parti à la recherche de son chien Spot. C’est la seconde fois en neuf réalisations que le talentueux et si singulier Wes Anderson s’attelle à l’animation en motion capture. Son Île aux chiens est une véritable splendeur visuelle dans laquelle tout est confectionné avec un soin qui confine à l’obsession.

On y retrouve l’éventail entier de sa grammaire visuelle : sa rigueur du cadre, ses travellings illustratifs, sa profusion de personnages, son obsession pour la symétrie… Un style, reconnaissable parmi des milliers, au service d’un récit foisonnant, tour à tour poétique et politique, cynique et émouvant. Véritable ode à l’amitié, son trip canin prend également des allures de plaidoyer antispéciste et anti-exclusion, qui rappelle aux hommes qu’ils ne sont pas les rois d’une terre dont ils peuvent disposer à outrance.

C’est enfin une formidable déclaration d’amour passionnée au cinéma japonais, à la culture nippone et au théâtre Kabuki, auxquels Wes Anderson rend un hommage généreux. Son prix du Meilleur réalisateur à la dernière Berlinale n’est clairement pas volé.

Par Mehdi Omaïs, publié le 25/06/2018

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