© Pierrot le fou

D’Hanne Karin Bayer à Jean-Luc Godard, ces 5 choses que vous ne savez pas sur Anna Karina

Anna Karina n’a pas toujours été l’icône de la Nouvelle Vague que l’on célèbre aujourd’hui. De sa jeunesse déjà marquée par le cinéma à sa rencontre avec Jean-Louis Godard, voici 5 choses à savoir sur la légendaire interprète d’Odile dans Bande à part.

© Une femme est une femme

À l’occasion du retour en salles du film de Jacques Rivette, Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot, nous avons rencontré Anna Karina, icône de la Nouvelle Vague et muse de Jean-Luc Godard. Dans ce film interdit, adapté du roman de Denis Diderot et publié à titre posthume en 1796, l’actrice incarne Suzanne Simonin, une jeune femme cloîtrée contre son gré dans un couvent au XVIIIe siècle, bien déterminée à retrouver sa liberté.

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Après avoir été mis en scène au théâtre, le film encore à l’état de projet, jugé blasphématoire envers l’Église, est immédiatement censuré et interdit par Malraux. L’interdiction sera levée un an après, à une condition : qu’il reste interdit aux moins de 18 ans, se rappelle Anna Karina :

"Tous les prêtres et les évêques criaient au blasphème. On avait l’impression d’avoir commis un crime. Pourtant, Jacques Rivette était un homme très pur, émouvant et droit. Il ne cherchait pas du tout à faire scandale. Nous étions dans les journaux tous les jours, pendant un temps fou. Ça a duré le temps que ça a duré mais quand le film est sorti, il y avait des Belges, des Allemands, des Italiens et des Anglais qui sont venus en bus aux Champs-Élysées. Ça a été une drôle d’histoire."

Si Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot est l’un des plus gros scandales du cinéma français, ce film n’est qu’une infime partie de l’immense carrière d’Anna Karina. Le Petit Soldat, Pierrot le fou, Bande à part, Vivre sa vie : la Danoise, aujourd’hui âgée de 77 ans, s’est illustrée dans de nombreux rôles inoubliables, sous la caméra de Jean-Luc Godard ou encore de Dennis Berry.

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Nous avons interrogé l’actrice pour en savoir un peu plus sur la femme derrière l’icône, à l’honneur cette année sur l’affiche du festival de Cannes. Voici donc cinq choses que vous ne saviez peut-être pas sur celle connue à l’écran sous le nom d’Anna Karina.

© Pierrot le fou

#1. Son père, ce grand absent

Anna Karina commence sa vie sans la présence de son père, un capitaine qui a rapidement quitté sa mère et fondé une nouvelle famille. En tout et pour tout, elle ne le voit que trois fois, dont deux fois à l’étranger lorsqu’elle est en tournage et que les journaux médiatisent ses déplacements.

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Elle le rencontre pour la première fois juste après la guerre, à l’âge de quatre ans. Ils se retrouvent ensuite à Londres lorsqu’elle tourne She’ll Have to Go puis à Barcelone, où elle se trouve pour jouer dans Le Voleur du Tibidabo :

"À Londres, la première chose qu’il m’a dite c’était qu’il me manquait un bouton sur ma chemise. Ça m’a rendue folle de rage. Ça faisait presque 19 ans que je ne l’avais pas vu et je suis partie en pleurant. La troisième et dernière fois que je l’ai vu, c’était à Barcelone. J’ai reçu un coup de fil : 'C’est ton père, veux-tu que l’on se voie ?' J’hésite et je demande conseil à mon amie maquilleuse en lui expliquant que c’était atroce la dernière fois que l’on s’est vu.

Je finis par le rejoindre et cette fois, je rencontre un homme extrêmement cultivé. Il était extraordinaire : il parlait toutes les langues, connaissait presque tout sur moi… Après s’être beaucoup amusé, je lui demande son numéro de téléphone. Il me répond qu’il va plutôt prendre le mien et que c’est LUI qui me passera un coup de fil. J’attends toujours, depuis 30 ans. C’est une grande blessure."

#2. L’école buissonnière

Enfant, Anna Karina vit chez ses grands-parents maternels, avant de retourner habiter chez sa mère couturière. Travaillant souvent tard, cette dernière lui accroche la clé de la porte d’entrée au cou pour qu’elle puisse vaquer à ses occupations.

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La comédienne suit ensuite un parcours scolaire classique jusqu’à ses 14 ans :

"Je n’ai pas quitté l’école parce que j’étais nulle mais parce que je me suis cassé le bras deux fois à l’athlétisme et j’étais obligée d’écrire avec la main gauche. Comme je suis droitière et que l’on devait écrire à l’encre, c’était impossible, je me suis laissée aller. Lorsque l’on m’a dit que je devais redoubler, c’était la honte. Je suis alors allée dans des bibliothèques et j’ai travaillé l’algèbre, l’histoire, les langues. J’ai fait beaucoup de progrès et je suis passée presque la première de la classe. Mes profs pensaient que j’avais triché."

Face à cette injustice, l’ado décide de quitter son école.

© Pierrot le fou

#3. Des grands magasins au dessin

Elle entre alors dans la vie active, ne pouvant pas intégrer un conservatoire ou une école de théâtre avant d’être majeure. Pendant trois mois, elle officie en tant que liftière dans un grand magasin :

"J’ai tenu 3 mois car je ne supportais pas. Des mecs me touchaient les fesses tous les jours et j’avais 14 ans. Je n’osais pas leur mettre une claque car j’étais jeune. J’ai donc fugué mais je rentrais à l’heure, comme si j’avais travaillé, chez ma mère."

Elle décide donc d’exploiter un autre de ses talents, le dessin. À un peintre qui cherche deux élèves pour l’aider à faire de l’illustration, elle envoie un clown. Celui-ci la prend sous son aile et fait régulièrement des photos d’elle, ayant décelé son rêve de devenir comédienne.

(Anna Karina, dans son jardin, 1964)

#4. Quand Hanne devient Anna

À 17 ans, elle rejoint Paris en train et en stop, sans un sou en poche. Un prêtre d’une église protestante, située près des Champs-Élysées, lui trouve une chambre de bonne. Un jour, elle se fait un jour aborder par une jeune femme alors qu’elle est assise dans un café :

"Elle me demande si je veux faire des photos de mode. J’avais peur que ce soit un coup monté. Quand j’ai su que c’était payé, j’ai accepté à la seule condition qu’elle vienne avec beaucoup de monde car j’avais peur. Elle a éclaté de rire parce que quand on fait des photos de mode il y a les costumiers, les coiffeurs, les maquilleurs, les photographes… Ils sont venus me chercher à une petite quinzaine et on a fait les photos pour Jour de France. "

Cette session lui ouvre un grand nombre de portes et les shootings deviennent de plus en plus fréquents, même si la fortune n’est pas encore au rendez-vous. Elle rencontre Coco Chanel, une "grande dame assez dominatrice", qui vient la voir alors qu’elle est en pleine séance de maquillage. La créatrice, qui a été interpellée par son ambition de devenir comédienne, lui conseille de changer de nom pour prendre celui d’Anna Karina.

5. Petits et grands écrans

Après ce changement de patronyme, Anna Karina est castée à de nombreuses reprises, et enchaîne les propositions de publicités, tout en travaillant son français. C’est d’ailleurs dans une annonce pour un savon que Jean-Luc Godard repère sa future muse et femme :

Séduit, le jeune cinéaste lui propose un rôle secondaire dans À Bout de souffle. Celle qui rêve de devenir comédienne décline pourtant son offre, car le rôle implique de se déshabiller pour les besoins d’une scène. Jean-Luc Godard finit tout de même par la diriger dans son film suivant, Le Petit Soldat :

"Il m’a envoyé un télégramme disant : voulez-vous venir pour le premier rôle ? Comme il venait d’avoir beaucoup de succès avec À Bout de souffle j’y suis allée, un peu inquiète car j’avais refusé le rôle la première fois. Il me regarde et tourne autour de moi et me dit : 'C’est d’accord, vous avez le premier rôle féminin et c’est un film politique'. Je lui ai répondu que ce n’était pas possible pour moi de tenir un discours politique, comme je savais à peine parler français. 'Ne vous inquiétez de rien, m’a-t-il rassuré, vous n’aurez qu’à faire ce que je vous dis de faire.'"

Leur collaboration se poursuit ensuite sur sept autres films du réalisateur. Le début pour elle d’une grande et belle carrière.

© Le Petit Soldat

Par Lucille Bion, publié le 19/09/2018

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