Les 3 choses qu'on a voulu savoir après avoir vu le génial Une drôle de fin

Un film loin d’être "futile et stupide".

(© Netflix)

Il y a une espèce de nostalgie et de compassion qui transpirent (oui, ça peut arriver) de votre écran après avoir visionné les 1 h 40 d’Une drôle de fin (A Futile and Stupid Gesture en anglais), présenté ce mois-ci à Sundance et diffusé dans la foulée sur Netflix. Et c’est assez paradoxal. Paradoxal, parce que le film conte la folle aventure de la création, de la vie et d’une certaine mort du magazine National Lampoon, temple d’un humour débridé et enfant terrible de l’Amérique des années 1970.

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Si son histoire a déjà fait l’objet d’un premier documentaire en 2015 − National Lampoon: Drunk Stoned Brilliant Dead −, cette production réalisée par David Wain gagne en accessibilité : elle apporte une lumière originale sur le destin peu ordinaire de Doug Kenney, cofondateur du mag, et se joue d’un humour méta très pertinent, compte tenu de la vision particulière qu’avait National Lampoon de son environnement politique, sociétal et culturel.

En d’autres termes, un bordel sans nom pour le magazine qui s’était donné pour mission de caricaturer, jusqu’à dépasser certaines limites. À cette occasion, on vous propose les trois choses à savoir après avoir vu Une drôle de fin. Ou avant, histoire de vous jeter dessus après lecture.

1. National Lampoon : hein ?

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C’est quoi en fait National Lampoon ? Pour notre génération de millennials ayant accès à peu près à tout et rien dans les méandres du Web tout en étant coincés dans nos bulles algorithmiques, aucun tilt ne se produit lorsqu’une personne vient vous parler très sérieusement d’un magazine affublé d’un tel nom (dont la traduction littérale signifie "parodie nationale").

Reprenons les bases. National Lampoon est la version grand format, par sa diffusion, du Harvard Lampoon, un magazine créé en 1969 par trois étudiants barrés de la prestigieuse université américaine : Doug Kenney, Henry Beard et Robert Hoffman.

On est à la fin des années 1960, et ces trois amoureux de l’écriture − les deux premiers ont sorti une parodie du Seigneur des anneaux de Tolkien, en 1969, intitulée… Lord of the Ringards − et des soirées alcoolisées décident d’unir leur force pour mieux se moquer de la société américaine. En avril 1970, National Lampoon voit son premier numéro paraître aux États-Unis.

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Ça ressemblait à ça, côté couverture :

Le tout premier numéro de National Lampoon, en avril 1970. (© National Lampoon)

Comme le précise le producteur d’Une drôle de fin, Peter Principato, l’arrivée des joyeux lurons du National Lampoon s’est faite dans un contexte particulier aux États-Unis : libération des mœurs, guerre du Viêt Nam, changements culturels profonds… "Et là, y a une bande de tarés qui ont compris ce que les jeunes ressentaient et qui ont apporté, courageusement, un humour abordant des situations dangereuses."

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2. Quelle influence sur la comédie américaine ?

L’influence du National Lampoon s’est matérialisée au cours des années 1970. La "nouvelle vague" comique, c’était eux, soumettant une dose d’humour noir, des couvertures parfois trash, un ton irrévérencieux, et poussant les frontières de ce qui était acceptable à l’époque : Minnie avec des seins, Nixon avec un nez de Pinocchio, des sujets (très) dénudés ou encore un chien menacé d’un gun (avec écrit, à côté, "Si vous n’achetez pas ce magazine, on tuera ce chien")…

National Lampoon aura marqué par son mélange entre sérieux et divertissement, politique et pop culture, sujets tabous et écrits dévergondés.

Une des couvertures les plus connues du National Lampoon, datée de janvier 1973. On peut y lire en légende de la photo : "Si vous n’achetez pas ce magazine, on tuera ce chien." (© National Lampoon)

Et le succès du magazine ne s’est pas limité aux ventes en kiosques. Si certains de ses numéros ont dépassé le million d’exemplaires, National Lampoon a largement influencé la comédie et la perception de l’humour aux États-Unis en se diversifiant : radio, show télé, ainsi que production de longs-métrages.

Son premier film, American College (ou National Lampoon’s Animal House aux États-Unis), sorti en 1978, a été la comédie la plus rentable de l’histoire du cinéma jusqu’en 1984 et la sortie de SOS Fantômes. Avec un budget de 2,7 millions de dollars, il a rapporté près de 140 millions de dollars dans le monde, finissant même sa course dans la prestigieuse collection américaine du National Film Registry.

Et il suffit de jeter un coup d’œil aux contributeurs du magazine pour comprendre comment l’esprit National Lampoon s’est propagé dans la culture populaire américaine : John Belushi, Bill Murray, Harold Ramis ou encore Chevy Chase se sont fait connaître nationalement en participant à la vie (foutraque) de la rédaction du média. De nombreux comiques qui ont, par la suite, nourri les prémices de la légendaire émission du Saturday Night Live, lancée en 1975.

Côté septième art, on retrouve dans la rédaction autant Ivan Reitman (réalisateur de SOS Fantômes et producteur, entre autres, de Space Jam) que John Hughes, légende de la comédie américaine dans les années 1980. Le premier film sur lequel il a d’ailleurs travaillé, en tant que scénariste, était National Lampoon’s Class Reunion, en 1982. Il poursuivit son effort en écrivant National Lampoon’s Vacation, carton critique et public de l’année 1983 et adaptation de l’une de ses stories, qu’il avait écrite pour le magazine.

Ce n’est que quelques années plus tard qu’il se fit un nom en tant que cinéaste, avec des films désormais cultes : The Breakfast Club (1985), La Folle Journée de Ferris Bueller (1986) ou encore Maman, j’ai raté l’avion (1990).

3. Doug Kenney : c’était qui en fait ?

La particularité d’Une drôle de fin réside dans son attachement à se focaliser sur la figure de Doug Kenney, né dans l’Ohio, élevé à Harvard, révélé à New York, coké à Los Angeles. Comme si ce dernier était un véritable personnage de fiction, le réalisateur David Wain utilise le médium du cinéma pour raconter de manière élaborée (et méta) les difficultés rencontrées par le cofondateur du National Lampoon, dont il deviendra le premier rédacteur en chef à sa création.

S’il est évidemment question d’écriture, de créativité et d’un humour renouvelé dans le New York des années 1970, la caméra suit aussi Doug Kenney lors de ses aventures hollywoodiennes, entre la coke et les fêtes, la difficulté d’être à la hauteur de ses succès historiques, les relations amoureuses et la dépression.

[SPOILER]

Dans un premier temps, le film de Netflix dépeint soigneusement les premières années folles du National Lampoon. Par la suite, l’écriture se dirige progressivement vers la figure complexe de Doug Kenney, parfaitement incarné par Will Forte (The Last Man on Earth), devenu un clown triste de l’entertainment américain sous le soleil écrasant de Hollywood.

Doug Kenney, qui avait l’habitude d’impressionner ses collègues en avalant entièrement sa main, dans Drunk Stoned Brilliant Dead. (© 4th Row Films)

Quelques jours avant d’être retrouvé mort le 27 août 1980, à 33 ans, sur l’île de Kauai, et alors qu’il était en pleine dépression après la sortie de Caddyshack : Le Golf en folie (1980), il a laissé dans sa chambre d’hôtel une note : "Ces derniers jours ont été parmi les plus heureux que j’ai ignorés."

Accident ou suicide ? Doug Kenney serait mort en tombant d’une falaise. Harold Ramis dira d’ailleurs à propos de cette fin tragique : "Doug est probablement tombé alors qu’il était en train de chercher un endroit pour sauter."

En mettant en exergue une paire de Converse et de lunettes soigneusement posées sur une pierre, Netflix a pris le parti du suicide. Celui d’un génie de l’humour prêt à tout pour changer la comédie américaine, mais "qui n’aura pas réussi à se changer lui-même".

Par Louis Lepron, publié le 06/02/2018

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