Tara Lynne Barr dans God Bless America, réalisé par Bob Goldthwait

2012 au ciné et à la télé : une Amérique criblée de critiques

 En 2012, dans les salles obscures comme sur le petit écran, des productions n'ont pas été tendres avec les États-Unis. 

Tara Lynne Barr dans God Bless America, réalisé par Bob Goldthwait

Cette année, les États-Unis ont été malmenés sur les écrans. Ce ne sont pas tant des pays, des organisations contre le port d'armes ou Hugo Chavez qui ont été les plus virulents sinon la production audiovisuelle américaine. Elle-même. Dans des séries ou des films, les condamnations ont été multiples et diverses, de Homeland à The Dark Knight Rises.

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God Bless America : la télé-réalité ne meurt jamais

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Début octobre, un film sort sur les écrans français. La bande-annonce fait l’effet d’une petite bombe sur la Toile. On suit les traces de Frank, citoyen américain tout juste licencié, qui vient aussi d’apprendre qu’il est gravement malade. Il décide de se suicider, un flingue à la main, mais se rend compte, la télé allumée, qu’il est entouré de cons. Les chaînes diffusent des émissions plus aberrantes les unes que les autres. Les caméras se braquent sur des personnes insignifiantes, acteurs d’une Amérique atteinte niveau ciboulot. Une idée va alors lui traverser l’esprit : transférer la balle qui lui était destinée pour la mettre dans celles, vides, de ses compatriotes. C’est dans cette perspective que le réalisateur américain Bob Goldthwait va emmener son anti-héros sur les routes de la bêtise fabriquée aux USA. En utilisant le bras armé d’un chômeur prêt à mourir pour tuer l’idiotie qui règne, le cinéaste critique à travers un buddy-movie borderline et jusqu'au-boutiste une société du divertissement qui annihile la moindre parcelle d'intelligence. Explosif.

Homeland : une Amérique schizo

En octobre 2011, la chaîne américaine ShowTime a lancé le début d’une course contre la montre : le premier épisode de Homeland est diffusé. A la tête de la série, la bipolaire et agent de la CIA Carrie Mathison essaie de prouver la dangerosité de Nicholas Brody, militaire américain rentré d’Irak après huit années de captivité dans les tréfonds d’Al-Qaida. A t-il changé de bord ?

Dix ans après la série 24 qui essayait de redonner de l'espoir à une nation post-11 septembre déprimée, Homeland attaque sans ambages le gouvernement américain. Car si le schéma manichéen était clair dans 24 (le bien contre le mal), Homeland surfe sur des personnages nuancés. Nicholas Brody, héros de la nation, est en réalité un militaire retourné. Carrie, parfaite élève modèle de la CIA est en réalité un agent schizophrène. L'administration américaine, elle, nourrit le terrorisme qu’elle combat : en témoignent les agissements passés et troubles du directeur de la CIA, David Estes. Toutes ces nuances permettent d’élever Homeland au rang de la meilleure série de 2012. Sa réussite réside dans le traitement sans concession d'une Amérique qui essaie, avec difficulté, de remonter la pente de ses valeurs morales.

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The Dark Knight Rises et le mensonge

L’attente a valu le coup. En plein mois de juillet, Christopher Nolan clôt sa trilogie Batman débutée en 2005 avec Batman Begins et poursuivie en 2008 avec The Dark Knight. Le premier racontait la genèse d’un héros grignoté par la mort de ses parents. Le deuxième a offert à Heath Ledger le rôle le plus marquant de tous les récentes adaptations de comics, celui du Joker, face à un Batman trop confiant, trop sûr de lui, mais digne dans les heures les plus sombres.

The Dark Knight Rises accouche d'un autre angle. Le film est avant tout une vision apocalyptique des États-Unis. On pouvait déjà l’entrapercevoir dans le précédent opus : les pratiques (le Joker se fait tabasser en prison avec violence, clin d’œil à Guantanamo et à la Convention de Genève malmenée) et le final mensonger (le chevalier Blanc n’était pas si blanc que cela) donnent le ton d’une Amérique qui cache ses vices. Bane, le méchant de The Dark Knight Rises, lève le voile sur une Amérique morcelée par le 11 septembre, réduite à néant par la crise financière et dont la justice n’a plus que le nom. L’adage " Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" se transforme en « Rien ne crée, tout se détruit ». Les mensonges remontent à la surface, les fortunes sont anéanties mais Batman, alors qu’il est ruiné et à bout de forces, est la seule note d’espoir que promeut Gotham, miroir de New York. Comme si appeler l’imaginaire, rêver d’un héros chauve-souris qui a ses faiblesses et des gadgets usés, était la seule porte de sortie de Amérique. Triste constat.

Into the Abyss : dans les profondeurs de la mort

Werner Herzog est un grand du cinéma contemporain. Lorsqu’il s’attaque à la peine de mort dans l'Occident, il s’attaque avant tout aux rouages de l'Amérique avec son documentaire Into the Abyss. C’est à travers un fait divers ordinaire d'octobre 2001 (au regard de ce qu’il s’est passé cette année au pays de l'Oncle Sam, entre Aurora et Newton) que le réalisateur allemand illustre une société gangrenée par l’autorisation du port d’armes et la possibilité de tuer le tueur.

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Dans un trou propice à la misère sociale, le cinéaste déterre les racines du mal. On tombe sur des personnes sans éducation, essayant de survivre, des condamnés à vie qui regrettent leur vie et un condamné à mort qui réfute ce qu'on lui reproche.  Le réalisateur ne juge pas, il constate. Et le reflet de la société américaine à travers sa caméra fait froid dans le dos : les armes sont comme des denrées alimentaires, la misère une constituante de la communauté et la peine de mort un couperet mortifère. Un cercle vicieux.

Cogan : Obama contre Brad Pitt

Cogan est un film de genre. Celui des gangsters. Ceux qu’on retrouvent sous les ponts soit pour discuter, soit pour tirer des balles. Parmi eux, il y a Jackie Cogan, joué par Brad Pitt. Lui prend assez de recul pour ne pas se faire bouffer par les mécanismes d’un système mafieux pourri. Une sorte de tueur à gage rationnel qui fait le ménage. En parallèle, il y  a des histoires de petites frappes qui ne voient que le bout de leur nez, tapant à la porte d’un autre pourri pour lui prendre son fric. Et sur toutes les télévisions, le spectacle des élections américaines de 2008. Barack Obama contre John McCain. Un démocrate contre un républicain. Alors que le premier président noir essaye de convaincre ses concitoyens qu’ils sont avant tout un peuple, une nation avant d’être des communautés de personnes (homosexuelles, latinos, femmes, etc.), Brad Pitt, conscient de la réalité des choses, balance la punchline ciné de 2012 :

America is not a country, it’s a business.

Par Louis Lepron, publié le 26/12/2012

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