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Ces 13 films en noir et blanc sont toujours indispensables en 2020

Publié le

par Aurélien Chapuis

Le cinéma n'a pas de couleur.

Avec la ressortie en 4K de La Haine, le classique de Mathieu Kassovitz, revient le fameux débat antédiluvien : "Pourquoi le film est-il en noir et blanc ?" On se souvient des critiques d’une partie du public de l’époque, souvent les plus jeunes, pour lesquels l’image en noir et blanc est archaïque, celle du cinéma de leur arrière-grand-père. Le noir et blanc est souvent la dernière limite du public cinéphile, allant de pair avec un rythme fatigué et une bande sonore essoufflée.

Pourtant, le noir et blanc est justement le traitement le plus intemporel du cinéma. Le contraste et la lumière sont tellement importants qu’ils permettent de vraies recherches esthétiques, des images fortes et universelles. Avec cette liste de treize films en noir et blanc, on obtient un large panorama du cinéma à travers les époques et les univers. Avec une question simple : l’absence de couleur permet-elle de s’affranchir du temps ? Ne vous arrêtez jamais au manque de couleur, le film n’en sera souvent que meilleur.

Le Boulevard du crépuscule – Billy Wilder, 1950

Billy Wilder est sûrement le réalisateur le plus iconique quand on parle de classiques indémodables en noir et blanc. Le Boulevard du crépuscule est une superbe porte d’entrée dans son univers du film noir des années 1940 et 1950 : il y a du suspense à chaque minute, une intrigue qui se construit petit à petit et des personnages hypnotiques. Une marque de fabrique qu’il établit aussi sur les superbes Le Gouffre aux chimères avec un Kirk Douglas assoiffé de notoriété, le radical Assurance sur la mort et Le Poison, vision folle de l’alcoolisme.

En plus de cet univers sombre, Le Boulevard du crépuscule est rempli de sous-texte quasiment documentaire avec des vraies stars de l’industrie du cinéma qui jouent (quasiment) leur propre rôle, une pratique totalement nouvelle en 1950. Ce film aborde parfaitement les changements abrupts du cinéma et les dommages collatéraux que cela apporte.

Son style baroque permet de le transposer facilement à notre époque avec de nouvelles transformations : la VOD toute puissante, les salles obscures en berne. Le Sunset Boulevard ne se découvre aucun trou dans sa chaussée, une véritable autoroute.

Les Enchaînés – Alfred Hitchcock, 1946

Alfred Hitchcock est aussi un parfait vecteur pour comprendre la force du noir et blanc, vu qu’il est ensuite passé à la couleur dans les années 1950. Son premier film en couleur, La Corde, est d’ailleurs un tour de force technique, dans la pure tradition du film noir… en noir et blanc.

Son plus beau film sans couleur est sûrement Les Enchaînés avec Cary Grant et Ingrid Bergman, un film d’espionnage visionnaire qui capture toute la paranoïa de la Seconde Guerre mondiale. Il comporte aussi des scènes incroyablement cultes comme celle de l’échange de la clé, ingénieux au niveau narratif et techniquement en avance sur son temps.

Rusty James – Francis Ford Coppola, 1984

L’œuvre de Coppola dans les années 1980 est très souvent sous-estimée. Des films comme Coup de cœur, Peggy Sue s’est mariée, Cotton Club ou même Tucker peuvent paraître anodins face aux mastodontes des années 1970 du réalisateur. Mais ils sont pourtant tous aussi intéressants dans leurs qualités comme leurs défauts.

C’est le cas de Rusty James, qui lance Matt Dillon en chef de bande électrique et esthétique. À ranger avec le film Outsiders, sorti une année avant avec quasiment la même équipe devant et derrière la caméra, qui fera connaître Patrick Swayze, Tom Cruise, Emilio Estevez, le neveu Nicolas Cage et donc Matt Dillon. Le noir et blanc est ici un parti pris stylistique assez fou. Seuls les poissons seront en couleur, en clin d’œil au titre original : Rumble Fish. Tout le reste est violence et rébellion. Un coup de jus.

Douze hommes en colère – Sidney Lumet, 1957

Ou comment garder un suspense inégalé avec seulement douze personnes dans une pièce. Le concept du jury qui change doucement d’avis et l’étude de caractère incroyable qui en découle en fait un des films les plus sans concession et justes de Sidney Lumet.

Le réalisateur continue régulièrement de faire dans le film de procès tout au long de sa carrière, offrant un panorama assez fou sur la justice et la police des hommes au XXe siècle. Plus de soixante ans après, Douze hommes en colère n’a pris aucune ride.

Sin City – Robert Rodriguez et Frank Miller, 2005

Dans Sin City, le noir et blanc est récréé en images de synthèse pour coller au plus près du comics original signé Frank Miller. Et le résultat est bluffant, d’un contraste et d’une perspective rares. Adoubé par un casting cinq étoiles, ce parti pris assez casse-gueule fonctionne ici à merveille car Robert Rodriguez reprend page par page le découpage de la bande dessinée, y ajoutant son rythme et son débit habituels.

La finalité sera beaucoup moins intéressante sur The Spirit et la suite directe Sin City 2 en 2014, happés par l’esthétique très Zack Snyder de 300 (péplum également adapté d’un comics de Frank Miller) et des films Justice League qui suivront. En 2005, Sin City était dans le bon timing. Mais George Miller n’aurait sûrement pas abordé son Mad Max: Fury Road de la même façon s’il n’y avait pas eu cette expérimentation signée Rodriguez et Miller. Sin City reste superbement actuel en 2020.

Frankenstein Junior – Mel Brooks, 1974

Le meilleur film de Mel Brooks est en noir et blanc. Parodie des films d’horreur des années 1930, Frankenstein Junior est à la fois un exercice de style et une série de sketches extrêmement drôles.

Gene Wilder est alors au top de son art, quelques années après ses rôles principaux de Leo dans Les Producteurs et surtout de Willy Wonka dans Charlie et la Chocolaterie. Tout est précis et hilarant dans ce grand classique de la comédie à la Mel Brooks, un incontournable qui ne vieillit pas.

La Nuit du chasseur – Charles Laughton, 1955

Hommage au cinéma expressionniste allemand, La Nuit du chasseur est un ovni entre film noir, western et conte fantastique. Seule réalisation de l’acteur mythique Charles Laughton, elle met en scène un premier film autour d’un tueur en série et les luttes continuelles de l’humanité entre le bien et le mal, l’amour et la haine, le rêve et le cauchemar.

Robert Mitchum est incroyable en révérend Harry Powell psychopathe face à Lillian Gish en nourrice protectrice. La dévotion et le fanatisme s’entremêlent à la folie dans un combat sans merci entre ombre et lumière. Méprisé par le public à sa sortie, La Nuit du chasseur est depuis devenu un film culte.

Plus tard, Robert Mitchum fera encore dans le criminel avec le très sombre Les Nerfs à vif en 1962, un autre classique indémodable en noir et blanc, repris par Martin Scorsese avec Robert De Niro en 1991.

La Barbe à papa – Peter Bogdanovich, 1973

Ancien critique de cinéma, Peter Bogdanovich est un excellent réalisateur du Nouvel Hollywood, pourtant rarement cité. Dans les années 1970, il affectionne tout particulièrement le noir et blanc, qu’il manie avec le somptueux et mélancolique La Dernière Séance, une chronique ordinaire de la jeunesse américaine un peu à la dérive, avec les révélations Jeff Bridges et Cybill Shepherd. Ce film sera d’ailleurs une inspiration d’American Graffiti de George Lucas, épopée générationnelle faite de petits détails de la vie quotidienne.

Mais le film le plus touchant de Peter Bogdanovich arrive en 1973 avec La Barbe à papa. Mettant en scène un père et sa fille dans un road movie pendant la Grande Dépression, La Barbe à papa est une aventure tragique et burlesque en même temps, se focalisant sur les petites trajectoires de débrouillards dont l’Amérique était pleine à cette époque-là. Tout le monde est sous le seuil de pauvreté et chacun s’arrange comme il peut, entre petites arnaques, combines et escamotages.

La force du film vient de l’incroyable relation entre les deux personnages principaux, joués par Ryan O’Neal et sa propre fille Tatum O’Neal. Cette fine frontière entre fiction et réalité offre des moments subtils de cette relation tragicomique pleine de rebondissements et d’humour absurde. Une transposition d’époque qui vieillit superbement et reste totalement contemporaine en 2020.

Clerks – Kevin Smith, 1994

Dans le cinéma indépendant, le noir et blanc est souvent une marque de fabrique qui se rapproche de la Nouvelle Vague française, des Quatre Cents Coups de Truffaut et d’À bout de souffle de Godard. Avec Kevin Smith, c’est plus simple : il n’y avait pas de budget. La couleur, ça coûte trop cher. On se rapproche donc d’un film à sketches en noir et blanc autour du quotidien de deux jeunes paumés qui s’occupent d’un vidéoclub tout en devisant gaiement sur tout ce qui a trait à la pop culture.

Entre Wayne’s World, Singles et Slacker, cette comédie inclassable casse les codes du cinéma indépendant de l’époque pour lancer de nouvelles façons de raconter la jeunesse des années 1990 avec une culture geek remplie de Star Wars et autres comics qui n’étaient pas encore à la mode.

L’ambiance absurde et onirique rappelle parfois le travail de Jim Jarmusch, grand défenseur du noir et blanc dans les années 1980 avec ses premiers films, Stranger Than Paradise puis Down by Law, et qu’il reprendra ensuite avec Dead Man et Johnny Depp ou encore Coffee and Cigarettes en 2003. Le noir et blanc indépendant, toujours une force en 2020.

Lenny – Bob Fosse, 1974

Bob Fosse est un réalisateur complètement à part dans le paysage cinématographique. Grand chorégraphe et metteur en scène de comédies musicales, il réalise seulement cinq films tout au long de sa carrière, dont trois chefs-d’œuvre. Mélangeant la performance et la narration, l’œuvre de Bob Fosse atteint son paroxysme sur Cabaret en 1972 et son Berlin nocturne en guerre, puis Que le spectacle commence en 1979, récit quasi autobiographique survolté où Bob met en scène sa propre mort, entre provocation et désillusion.

Entre ces deux mastodontes, il réalise le surprenant Lenny. Biopic en noir et blanc sur la vie de Lenny Bruce, ce film laisse libre cours au génie du jeune Dustin Hoffman pour interpréter le plus grand des comiques américains, créateur du stand-up moderne. Son interprétation électrique est superbement mise en scène par un Bob Fosse qui frôle le documentaire.

Dans les années d’après-guerre, Lenny Bruce va franchir les limites avec son humour satirique et progressiste, ce qui lui vaudra de nombreux procès pour obscénité, une surveillance accrue du FBI et un statut de légende des sixties. Si vous êtes passionné par le stand-up et les humoristes de tous les horizons, Lenny est pour vous. Alors que nous sommes maintenant dans la dictature du divertissement et du fun, ce film radical sur la liberté d’expression à tout prix offre un regard neuf sur l’année 2020.

La Garçonnière – Billy Wilder, 1960

Deuxième film de Billy Wilder dans notre sélection mais, cette fois-ci, on se place du côté de ses comédies. Le choix est difficile entre ses deux chefs-d’œuvre de la fin des années 1950 : Certains l’aiment chaud et La Garçonnière. Jack Lemmon est alors le maître d’une interprétation touchante et de proximité. Tony Curtis est un parfait collègue et Marilyn Monroe ainsi que Shirley McLaine offrent une vision nouvelle de la femme forte et indépendante.

Impossible de choisir mais, pourtant, La Garçonnière a une vraie touche particulière dans sa façon de dévoiler l’intrigue doucement et dans sa critique sociale du monde du travail globalisé. Ces images fortes sont toujours aussi poignantes en 2020, quand il s’agit de solitude et d’amour impossible. Les réseaux sociaux remplacent les ascenseurs mais l’histoire peut typiquement être la même. La marque d’un grand classique.

La Liste de Schindler – Steven Spielberg, 1993

Il est facile d’oublier que La Liste de Schindler est en noir et blanc. Tout y est tellement fort et chargé qu’on peut rapidement effacer de sa mémoire qu’il n’y a qu’une couleur : le manteau rouge d’une jeune fille dans une foule en direction des camps. Dans ce film, Steven Spielberg a une utilisation académique du noir et blanc mais, quelque part, il était impossible qu’il en soit autrement. Auschwitz est forcément en noir et blanc.

Seconds – John Frankenheimer, 1966

Il est impossible de vraiment résumer Seconds – L’Opération diabolique en français. Après Un crime dans la tête, John Frankenheimer continue son exploration de la paranoïa de la guerre froide en entrant dans ce thriller encore plus sombre, poussé dans ses retranchements par la cinématographie enivrante de James Wong Howe et la musique stressante de Jerry Goldsmith.

Véritable expérience visuelle, Seconds questionne la réalité, les forces qui l’accompagnent et déjà l’existence possible d’une matrice dirigée par une "compagnie". Toute la valse de la vie est comprise dans cette gymnastique mentale : les rêves, les attentes et l’aliénation. Ce film est tellement puissant que Brian Wilson, membre éminent des Beach Boys, pensait qu’il était écrit pour lui et parlait de sa propre histoire. Seconds l’a tellement chamboulé qu’il n’est plus jamais retourné au cinéma avant la sortie d’E.T. en 1982. Un film envoûtant qui reste très actuel en 2020.

Et aussi…

Citizen Kane – Orson Welles, 1941

Raging Bull – Martin Scorsese, 1980

Le Salaire de la peur – Henri-Georges Clouzot, 1953

C’est arrivé près de chez vous – Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, 1992

Eraserhead et Elephant Man – David Lynch, 1977, 1980

Docteur Folamour – Stanley Kubrick, 1964

Alphaville – Jean-Luc Godard, 1965

The Barber – Joel et Ethan Coen, 2001

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête – Spike Lee, 1986

Les cadavres ne portent pas de costard – Carl Reiner, 1982

Frances Ha – Noah Baumbach, 2012

Bob Le Flambeur – Jean-Pierre Melville, 1955

Roma – Alfonso Cuarón, 2018

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