13 ans après sa sortie, la fiction Idiocracy a rattrapé une réalité abrutie

Retour sur les prémonitions d'Idiocracy pour fêter dignement l'anniversaire d'un film méchamment débile.

"Je n’avais jamais prévu qu’Idiocracy deviendrait un documentaire", assurait Etan Cohen, le scénariste du film. Pourtant, 13 ans après sa sortie dans les salles, Idiocracy est devenu un classique annonciateur, malheureusement, d’un monde en perdition. Réalisée par Mike Judge, cette comédie lourdingue imaginait un monde dystopique dans lequel le QI de l’humanité était proche de zéro et la terre une immense déchetterie.

Tout commence au XXIe siècle, lorsque les humains les plus intelligents dominaient le monde et ouvraient encore des livres. Parmi eux ? Les romans de science-fiction qui prédisaient un monde plus civilisé. Erreur. Comme va vite le comprendre Joe, le héros, c’est la bêtise qui va littéralement prendre le pouvoir.

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Incarné par Luke Wilson, Joe est un élément plutôt inutile dans l’armée puisqu’il passe son temps à mater des films sur une chaise (en réalité, il est bibliothécaire, mais personne n’ouvre de livres dans sa section). Ses supérieurs, le jugeant moyen, décident de l’utiliser comme cobaye pour une expérience (encore expérimentale) qui a pour ambition de préserver les meilleurs éléments : la congélation humaine.

Pour ce programme d’hibernation, Rita, une prostituée, accompagnera Joe, mais congelée dans une autre cabine. Initialement prévue pour un an, leur congélation s’éternise pendant des décennies. Le duo se réveille 500 ans plus tard.

On est au début du XXVIe siècle et le tableau fait peur : l’économie est laissée à l’abandon, la vulgarité des émissions télévisée est la clé du succès, les ordures s’accumulent, la justice est devenue aveugle, le vocabulaire ne se résume qu’à des intonations et quelques mots sauvés. Bilan de la situation : Joe comprend rapidement qu’il est désormais l’homme le plus intelligent d’un monde en perdition.

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Donald Trump au pouvoir

L’un des premiers éléments les plus frappants du scénario d’Idiocracy est sa capacité à avoir annoncé l’élection d’un guignol à la tête des États-Unis. Dans le film, le président Camacho est un homme de spectacle : quand il sort pour faire des apparitions publiques et dévoiler ses engagements au peuple, il fait un véritable show.

Du haut de son ego surdimensionné, son brushing impeccable et son regard éteint, le président fictif s’adresse aux Américains en des termes limités et inappropriés ("Je sais que c’est la merde et qu’il n’y a rien à bouffer"). À l’instar d’un Donald Trump, UV et coiffure orangée surplombée d’une mèche soigneusement peignée, lâche des grossièretés sur les plateaux télévisés : "lèche-cul", "fils de pute", "chienne"… et autres vulgarités que s’est amusé à compiler l’AFP.

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Si sur la forme, Donald Trump n’a rien à envier à Camacho, sur le fond… rien non plus. Que ce soit dans la fiction ou dans la réalité, les deux hommes prouvent à plusieurs reprises qu’ils sont incompétents à ce poste. Dans Idiocracy, le président pense être capable de faire pousser ses récoltes avec des boissons énergisantes tandis que dans la réalité, le président a suggéré de lâcher des bombes nucléaires pour lutter contre les ouragans. C’est évident, l’écologie n’est pas leur fort.

Autre exemple dans l’ère du temps. Donald Trump a définitivement prouvé que nous étions proches d’Idiocracy lorsqu’il a proposé de combattre le coronavirus à coups d’UV et d’injections de désinfectant dans les poumons. Une déclaration surréaliste qui a tout de même poussé beaucoup d’Américains à prendre cette information au pied de la lettre et à appeler les secours pour obtenir des renseignements sur ce soi-disant remède miracle. Bêtise, quand tu nous tiens.

S’il vous fallait d’autres arguments, cette vidéo s’est amusée à comparer les deux hommes :

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L’omniprésence des chaînes de divertissement

Dans l’univers futuriste d’Idiocracy, les écrans ont envahi l’espace vital des habitants. On ne parle pas spécialement des écrans high-tech derniers cris mais plutôt des écrans de télévisions géants et multiples, constamment allumés dans les foyers. Leur émission favorite ? Un jeune homme qui se fait exploser les couilles dans différentes situations, tel un Vidéo Gag décérébré. Le dernier film oscarisé ? Une caméra fixe sur des fesses qui lâchent des flatulences. Le tableau audiovisuel est bien pauvre de créativité et laisse une place considérable aux contenus débiles et abrutissants consommés en masse par les Américains.

Si heureusement pour nous Parasite de Bong Joon-ho est bien plus brillant que le film célébré dans Idiocracy, les émissions pénibles et la téléréalité font incontestablement de très belles audiences en 2020. Outre les chiffres records des Marseillais en France, émission symbolique de la bêtise française dont le point culminant pourrait être la démonstration du "non-cultivage" de Jessica, la téléréalité est devenue un besoin audiovisuel, une recette qui fonctionne depuis la première saison de Loft Story en 2001. Et plus elle est trash et WTF, plus elle buzze.

Dans le monde, on a, par exemple, aux États-Unis, la très olé olé Sex Box, dont le principe est de faire l’amour en direct, dans une boîte à sexe, protégé des regards mais aussi HURL!, dont le principe un peu ragoûtant et de s’empiffrer d’un nombre considérable de nourritures, avant de la régurgiter le plus vite possible. Miam. Sans oublier Gaki no tsukai qui nous vient tout droit du Japon, qui met en scène l’affrontement de candidats qui ont par exemple reçu de l’air dans les fesses et doivent faire un bras de fer ! Voilà voilà.

De manière plus générale, on peut parler de la multiplication des écrans dans Idiocracy, au détriment du langage et des interactions humaines. Dans le film, lorsque Joe passe un examen à l’hôpital, il s’adresse à l’agent d’accueil qui ne lui répond pas verbalement, mais appuie sur des boutons en fonction de la demande du client, afin de le rediriger dans le service adéquat.

Le film illustre aussi la disparition des serveurs, puisque les avancées technologiques ont privilégié les distributeurs automatiques, implantés à quelques mètres d’intervalles dans la rue. Dans la réalité, la multiplication des applications et du libre-service pourrait nous ouvrir les portes de ce futur déshumanisé.

Le crétinisme pour destinée

Idiocracy présage que les facultés intellectuelles de la population vont diminuer : alors mythe ou réalité ? Les générations Y et Z sont capables de parler de plus en plus de langues, la population est de plus en plus scolarisée. En termes de santé, les progrès modernes dépassent les plus grandes prédictions des siècles passés. La durée de vie s’allonge à travers le monde et les nouvelles générations s’adaptent mieux que leurs aînées.

Pourtant, dans le documentaire Demain, tous crétins ?, les réalisateurs Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade mènent une grande enquête sur le futur de notre humanité, au sens médical du terme. Et les résultats sont unanimes : notre QI baisse, nous assistons au déclin des capacités intellectuelles humaines.

L’explication viendrait des perturbateurs endocriniens (des substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle étrangères à l’organisme comme le plastique et la pollution) qui auraient des conséquences sur les nouveau-nés : ils endommageraient le bon développement du fœtus, lorsque la femme est enceinte. Des études ont ainsi démontré que le nombre d’enfants hyperactifs, victimes de déficit d’attention et d’autisme ne cesse d’augmenter depuis le début des années 2000.

Dans Idiocracy, Mike Judge se préoccupe moins de la science que de la sociologie puisqu’il imagine que les humains deviennent de plus en plus bêtes à cause d’un effet dysgénique, qui voudrait que les couples les moins intelligents enfantent d’avantage. Un cercle vicieux.

En attendant de savoir si votre avenir est vraiment condamné, replongez-vous dans cette comédie satirique qui saura assurément (ré)ouvrir votre esprit.

Par Lucille Bion, publié le 07/05/2020