Il y a 10 ans, sortait un chef-d’œuvre nommé The Dark Knight

The Dark Knight a 10 ans. Retour sur un long-métrage culte.

(© Warner Bros.)

"Déjà !", "Putain, ça passe vite", "J’avais quel âge à l’époque ?". Il y a parfois des anniversaires qui font mal. Il y a 10 ans, le 13 août 2008 pour être précis, sortait dans les salles françaises The Dark Knight, le chef-d’œuvre de Christopher Nolan.

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Deuxième volet de sa trilogie Batman, commencée en 2005 avec Batman Begins et clôturée par The Dark Knight Rises en 2012, ce film voyait l’une des plus grandes batailles de l’univers des super-héros se concrétiser : le combat, tant attendu, entre Batman et le Joker, incarnés respectivement par Christian Bale et feu Heath Ledger.

Avant le premier visionnage du sixième long-métrage de Christopher Nolan, rien n’annonçait le choc visuel qui allait se formaliser à l’écran et qu’on allait se prendre en pleine gueule. Trois ans plus tôt, Batman Begins, le premier opus, mettait discrètement et scolairement les choses en place : on brossait, à nouveau, l’enfance de Bruce Wayne, de la mort de ses parents à l’épisode traumatique avec des chauves-souris.

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Batman Begins est une "origin story" : il laisse place à un scénario qui suit le lent cheminement d’un super-héros en devenir, l’accompagnant en Asie, lui faisant rencontrer Henri Ducard et la troupe de la Ligue des ombres menée par Ra’s al Ghul, pour ensuite le faire revenir à Gotham et affronter, notamment, l’Épouvantail.

Batman Begins. (© Warner Bros.)

Christopher Nolan, pour la première fois aux commandes d’un blockbuster hollywoodien (Insomnia ne dépassait par les 50 millions de dollars de budget, alors que Batman Begins s’approchait des 150), hésite alors entre une version moderne du super-héros et les visuels rétro-gothiques chers aux Burton de la fin des années 1980 et du début des années 1990, derniers bastions des films de studio, avant l’arrivée fracassante des effets spéciaux numériques. L’ambiance et les décors laissent ainsi penser que le réalisateur britannique n’a pas trouvé un ton approprié et cohérent de la première à la dernière minutes.

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The Dark Knight va tuer cette idée dans l’œuf. Sur les cendres du manoir de la famille Wayne, détruit par la folie idéologique de la Ligue des ombres à la fin du premier opus, Christopher Nolan va construire une nouvelle idée des super-héros : sombres, faibles mais humains avant tout, dans un cadre qui se veut hyperréaliste.

Un véritable thriller

La salle se remplit, les lumières s’éteignent paisiblement et les logos de la Warner, de Legendary Pictures et de DC Comics apparaissent. Cinq minutes plus tard, Christopher Nolan a posé les fondations de The Dark Knight : dès les premières images, le Joker prend une place prépondérante, négociant de manière soignée et brutale un braquage, de bon matin dans les rues de Gotham. Il élimine un à un ses acolytes et balance, sardonique, à un William Fichtner grimé en directeur de banque lui faisant des leçons de morale sur le supposé code des gangsters :

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"Ce qui ne vous tue pas vous rend plus… étrange"

Puisant chez Michael Mann (Heat, L.A. Takedown), le cinéaste britannique donne le ton d’un film lorgnant vers le thriller ou le film noir, loin des figures carnavalesques propres aux personnages des comics. On pourrait presque croiser la route de l’inspecteur David Mills (joué par Brad Pitt dans Seven) tant les images puent le réel, loin de la fantasmagorie du Gotham en carton-pâte de Tim Burton. Derrière les immeubles de Nolan, l’authentique Chicago, une ville américaine parmi tant d’autres. Et ce n’est qu’un début.

Le Joker dans son environnement, celui de Chicago, le nouveau Gotham City de Christopher Nolan. (© Warner Bros.)

Des émissions de télévision ordinaires ; des buildings froids et transparents ; une batcave de Bruce Wayne bétonnée, technologique et avant tout utile ; un Joker préfigurant, à travers les écrans, la puissance prochaine des réseaux sociaux : Christopher Nolan entend faire de ses méchants des menaces crédibles, proches des images des JT du soir.

Rien d’étonnant : le film a l’ambitieuse volonté de recycler les adaptations de comics au cinéma – donnant un coup de vieux à l’ensemble des films Spider-Man, X-Men et Hulk réalisés jusque-là –, mais aussi de décrypter et critiquer son époque.

This is America

Avec son affiche apocalyptique mettant en scène un gratte-ciel avec le sigle de Batman en feu et le sous-titre "Bienvenue dans un monde sans lois", il n’y a qu’un pas avant de réaliser une analogie entre le cinéma et le 11 Septembre.

"Bienvenue dans un monde sans lois." (© Warner Bros.)

La toute première scène de The Dark Knight file la métaphore : la caméra plane au-dessus de Gotham, se dirigeant frontalement vers un immeuble. Les images du 11 Septembre reviennent rapidement en tête. Mais, à la différence d’un avion qui se dirigerait droit vers une tour, une fenêtre explose de l’intérieur.

Le responsable ? L’un des sbires du Joker, personnage clé du film, agent du chaos et terroriste en puissance nourri par une Amérique aux valeurs morales vacillantes. Le braquage laisse le Joker seul, après un tour de force ayant permis d’éliminer un à un ses coéquipiers. La sélection naturelle, de la pire des espèces. À nouveau, comme si Nolan voulait insister sur cette notion, la menace se veut interne.

En 2008, les États-Unis sont en plein brouillard. Sept ans après les attentats du 11 Septembre, Christopher Nolan critique l’Amérique des années 2000, celle de George W. Bush, à travers l’un des super-héros américains les plus populaires (et dont la création remonte au printemps 1940).

Le titre du film dit d’ailleurs tout du changement de perception à l’égard du "gendarme du monde", ici un "chevalier noir", et plus "Batman". Car The Dark Knight s’inscrit dans une époque ayant adopté le Patriot Act dès octobre 2001.

"C’est trop de pouvoir pour une seule personne"

La logique n’est plus la même : auparavant réactive et désormais proactive, elle permet aux autorités américaines, grâce à des outils technologiques de surveillance de masse, d’entrer dans l’ère de la suspicion généralisée. Les libertés individuelles, elles, sont remises en cause de manière normative. L’exception devient règle, dans un climat propice à nourrir la peur.

La dernière partie de The Dark Knight en est l’illustration : afin de retrouver le Joker, Bruce Wayne donne à Lucius Fox le contrôle d’un outil permettant l’utilisation illégale des données et signaux de tous les téléphones portables des habitants de Gotham. S’ensuit cette scène dans laquelle le personnage de Morgan Freeman exprime sa désapprobation :

"Beau, contraire à l’éthique, dangereux. Vous avez fait de tous les téléphones de Gotham un microphone […]. Avec la moitié de la ville qui nourrit votre sonar, vous pouvez imager Gotham. C’est mal […]. C’est trop de pouvoir pour une seule personne."

Le cinéaste britannique n’hésite pas à plonger Batman à travers cette actualité brûlante, en le montrant en méchant flic, lors de l’interrogatoire du Joker. Tout cela est rendu possible avec la complicité du commissaire Gordon, symbole, jusque-là, de la probité des autorités. Batman se passe alors de ses services, dirigeant un interrogatoire musclé, sinon violent.

En résulte une scène qui évoque les frontières morales franchies par les Américains à partir de septembre 2001. Batman fait ici écho au camp de haute sécurité de Guantánamo, qui fonctionne hors de tout cadre juridique.

Et Christopher Nolan de commenter à propos de la scène lors d’une interview accordée à Hero Complex :

"Ce qui me paraissait le plus important, d’un point de vue créatif, c’était de montrer Batman aller trop loin. On le montre carrément en train de torturer quelqu’un pour obtenir des informations, parce que c’est devenu une affaire personnelle."

The Dark Knight illustre de manière explosive les ressorts d’une Amérique troublée. La fin du film est d’une ambiguïté dérangeante, utilisant un mensonge (la mort de Harvey Dent en héros face à un Batman meurtrier) pour préserver le bien commun. La démocratie et la vérité n’ont pas leur place lorsque l’intérêt et la préservation du fonctionnement de la cité sont en jeu.

Christopher Nolan, à travers The Dark Knight, montre l’illusion, rend visible ce qui ne devrait pas l’être. Corruption de l’État, dissimulation des autorités publiques, création d’une fausse légende : The Dark Knight évoque Machiavel sans le citer, soulignant que la fin justifie des moyens, loin de la moralité des soi-disant personnages incorruptibles, à l’instar de Harvey Dent, devenu un Double-Face vengeur.

Aucune morale, si ce n’est un profond pessimisme sur les affaires de ce monde, ne ressort du film. Dans le troisième et dernier volet des Batman de Nolan, The Dark Knight Rises, les faux pas seront dévoilés au grand jour par Bane, devenu la figure criminelle de la vérité.

Le Joker, la pièce centrale

Sans le Joker, pas de Dark Knight. Voilà comment on pourrait résumer le film de Christopher Nolan. On dit souvent qu’un film d’action n’est bon que si son méchant l’est. The Dark Knight atteste de cette idée, proposant un personnage anarchiste, biberonné au punk et aux œuvres du peintre Francis Bacon.

"Introduis un peu d’anarchie, ébranle l’ordre établi, et tout devient chaos"

Loin des ambitions presque futiles de Jack Nicholson dans le Batman de Burton, qui voulait faire de ses crimes un art, Heath Ledger a l’intention de renverser la société, de voir s’il est possible, façon Inception, de faire naviguer une idée, jusqu’à l’explosion des règles, lois et valeurs.

Le majordome de Bruce Wayne résume cette attirance pour le bordel à l’aide de l’histoire d’un criminel qu’il a connu au cours de sa vie. Il termine son histoire par ces mots :

"Il existe des hommes qui ne recherchent rien de logique, comme l’argent. Ils ne peuvent pas être achetés, menacés, raisonnés et il est impossible de négocier avec eux. Il existe des hommes qui veulent regarder le monde brûler."

Cette description sied parfaitement au Joker. À la seule différence qu’elle ne notifie pas à quel point le personnage dessiné par Christopher Nolan est un fin connaisseur de l’environnement qu’il tente, par tous les moyens, de déstabiliser.

En aucun cas il n’est un fou, un psychopathe, tant il a analysé la complexité d’une société qu’il abhorre, remettant en cause les principes héroïques de Batman pour mieux les contredire. "Introduis un peu d’anarchie, ébranle l’ordre établi, et tout devient chaos", peut-on l’entendre dire.

Un Heath Ledger au sommet

Dix ans après, le choix de Heath Ledger paraît logique, impossible à remettre en cause, indispensable. Pourtant, en 2007, alors que le film est encore en cours de préparation, l’annonce de l’embauche de l’acteur australien pour incarner le Joker entraîne une polémique des plus vives, comme le rappelle Jonathan Nolan, scénariste de The Dark Knight et frère du réalisateur :

"On a nous a mis au putain de pilori pour ça. Un désastre, la pire décision de casting jamais prise ! Mais Chris a campé sur ses positions. Il s’agissait de ne pas donner aux fans ce qu’ils demandent, mais ce qu’ils veulent. En l’occurrence, un acteur vraiment sérieux, quelqu’un qui va être en mesure de reprendre le rôle et de le mettre en pièces."

La scène de l’interrogatoire n’était pas seulement la plus importante pour Christopher Nolan. Elle l’était aussi pour Heath Ledger. Mise en boîte dès le début du tournage – parce que cruciale pour le cinéaste –, elle voit l’acteur prendre ses marques de la plus anarchique et folle des manières.

"Je n’avais jamais vu quelqu’un simuler un coup de poing comme Heath l’a fait"

Avant qu’il n’arrive sur le plateau de tournage habillé en Joker, Heath Ledger s’était enfermé plusieurs mois dans une chambre d’hôtel à Londres. Son objectif ? Se transformer physiquement – c’est lui-même qui a travaillé son maquillage – et mentalement, expérimentant durant de longues semaines ce rire terrifiant et ces gestes.

Dans une interview, le cinéaste britannique est revenu sur la scène de l’interrogatoire. Expliquant que les deux acteurs Christian Bale et Heath Ledger ont peu répété (comme s’ils étaient déjà dans leur personnage), il précise, au sujet du "point de rupture" de la séquence :

"L’échange devient très physique et Batman tire le Joker par-dessus la table. À partir de là, la séquence est tournée caméra à l’épaule pour garder la fluidité des mouvements. Ils avaient répété les cascades et les scènes de combat assez précisément mais, à partir de ce cadre, on leur a laissé le champ libre. Je n’avais jamais vu quelqu’un simuler un coup de poing comme Heath l’a fait avec Christian."

Le résultat est une performance d’une rare intensité, qui a convaincu l’Académie des Oscars de lui décerner une statuette posthume en 2009.

Une BO punk

On ne peut évoquer The Dark Knight sans faire référence au travail de Hans Zimmer, qui a collaboré avec James Newton Howard (Sixième Sens, Waterworld, etc.) sur certains morceaux. Pour le compositeur germano-américain, c’est la deuxième collaboration avec Christopher Nolan.

"Je voulais vraiment réaliser l’ensemble du thème avec une seule note"

Avec ce nouveau projet, il finalise une ambition démesurée, alors que le thème principal de Batman n’est dévoilé qu’à la toute fin de Batman Begins. La création du super-héros, comme celle de Bruce Wayne en tant qu’humain, est enfin achevée. Place, désormais, à son développement.

Dans une interview donnée au magazine américain Vox, Hans Zimmer souligne l’importance des musiciens lors de la composition de la BO de TDK :

"La bonne chose, c’est que les musiciens sont des musiciens. Prenons The Dark Knight : c’est une bande originale punk. C’était génial de se tenir devant l’orchestre et de dire : "OK les mecs. Ça va être une BO punk." Et l’ensemble de ces musiciens classiques ont complètement embrassé cette idée et se sont sentis, d’une certaine manière, libérés. Et il fallait qu’ils s’en sortent ! Il faut alors prendre une attitude différente, parce que ce n’est pas facile de se débarrasser d’un comportement sage".

En témoigne "Why So Serious ?", soit le thème du Joker composé par Hans Zimmer de A à Z, qui reflète l’esprit confus, anarchique et pervers du super-vilain de DC Comics. Et comme l’annonçait le compositeur dans le DVD du film : "Je voulais écrire un morceau que les gens détesteraient vraiment."

Et de préciser à KRCW :

"Le Joker est le seul personnage en qui on peut avoir confiance dans le film. Le Joker est le seul qui ne mente pas parce qu’il est cohérent avec sa philosophie. Je voulais vraiment réaliser l’ensemble du thème avec une seule note.

J’avais eu l’idée, plutôt que de mettre en avant une note dans un environnement soumis à d’autres notes, de me demander ce que je pouvais transmettre, émotionnellement à travers une performance sans une seule note. Comment je pouvais étendre la signification d’une seule note à travers un tel minimalisme. J’ai légèrement échoué : j’ai dû utiliser deux notes à la fin."

Des cliquetis, des notes stridentes ainsi que des montées et descentes de violons : "Why So Serious ?" résume à lui tout seul l’originalité et l’empreinte foutraque de The Dark Knight dans la carrière de Hans Zimmer, poussé comme jamais à retranscrire les méandres psychologiques, physiques et moraux des personnages qu’il doit mettre en musique. Dur, sombre et éprouvant, le long-métrage est pourtant l’un des "scores" les plus humains jamais confectionnés par le natif de Francfort. Ou quand les esprits de la musique et des images se rencontrent.

Un film pivot

Dix ans après sa sortie, le chemin parcouru par The Dark Knight reste crépusculaire. Dans sa manière d’envisager l’histoire, par ses dimensions narratives, musicales et de mise en scène et dans cette idée d’apporter une ambition d’auteur pour un blockbuster tiré d'un comics au budget avoisinant les 185 millions de dollars, le film de Christopher Nolan reste ce qui a été fait de mieux en termes de grand divertissement autour de la figure du super-héros vers laquelle les États-Unis ont plongé après les évènements du 11 septembre.

Si le film brille autant, c'est parce qu'il n'aura été qu'une étoile filante dans l'industrie hollywoodienne. Loin de l’humour des longs-métrages Marvel, DC Comics semble n’avoir retenu du réalisateur britannique qu'une facture dite "sérieuse" qu'on a pu retrouver dans les Man of Steel et autres Batman v Superman, à la limite d'un grandiloquence insufflée par Zack Snyder.

Christopher Nolan, Hans Zimmer, Christian Bale, Heath Ledger, Michael Caine, Maggie Gyllenhaal, Aaron Eckhart, David S. Goyer pour le scénario, Wally Pfister à la photo : l'équation artistique et temporelle était parfaite. 

Par Louis Lepron, publié le 21/09/2018

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