Lidewij Edelkoort au bureau (Crédits image : Thirza Schaap)

"Le design est une discipline qui s'élargit tout le temps"

Le design vous intéresse mais vous n'y connaissez rien ? Vous souhaitez mieux comprendre l'exposition "Oracles du design" de la Gaîté Lyrique ? Pas de panique. La prêtresse des tendances et commissaire de l'expo Lidewij Edelkoort livre son décryptage de 10 œuvres exposées.

Lidewij Edelkoort au bureau (Crédits image : Thirza Schaap)

Lidewij Edelkoort au bureau (Crédits image : Thirza Schaap)

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À quoi sert le design et pourquoi lui consacrer une exposition ? Alors que la Gaîté Lyrique expose "Oracles du design", on a voulu poser ces questions à Lidewij Edelkoort, la commissaire de l'exposition. Mais déjà, comment est née l'idée d'organiser une expo sur le design à la Gaîté Lyrique ? Celle qui s'autoproclame "prévisionniste" ou "chasseuse de tendances" a fouillé dans le fonds du Conservatoire National des Arts Plastiques pour y chercher les pièces de son exposition – pas étonnant, puisqu'elle nous confiera pendant l'interview qu'on y retrouve "toutes les pièces clé des trente dernières années".

Pour elle, c'est clair, si ces objets sont rebaptisés "oracles" le temps d'une expo, c'est qu'ils ont leur importance au-delà de ce que vous imaginez dans notre quotidien : "les objets [que cette collection] rassemble sont nés d’une envie, d’un progrès ou d’un besoin. En tant que tels, ils représentent un petit fragment de culture, un segment d’une époque."

Admettons. Mais le design, pour le profane, reste une discipline un peu opaque. Pour mieux comprendre le but de l'exposition "Oracles du design", écoutons d'abord Lidewij Edelkoort nous livrer sa propre définition du design :

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Le design englobe tout objet, service et rituel de la vie quotidienne. Et surtout tout ce qui concerne le quotidien – qui l'améliore, qui le met en valeur, qui le symbolise. Mais le design dépasse aujourd'hui largement la forme et l'objet, il devient autre chose chaque jour.

Aujourd'hui, par exemple, il y a du design de nourriture : ce n'est pas le chef qui fait un repas, ce sont les designers qui prennent la nourriture comme matière pour faire des formes, d'autres expériences, d'autres rituels. Le design peut devenir un scénario que tu écris pour un jeu vidéo. Ça peut être aussi une stratégie d'entreprise...

La pensée créative s'appelle aussi design. Quand tu produis un acte créatif, quelque part, tu es en train de "designer" une partie de ta vie. Donc si tu dresses une jolie table pour manger, c'est déjà un acte de design. On s'approprie le design, ça devient quelque chose de quotidien et de populaire. C'est une discipline qui s'élargit tout le temps.

Petit tour du design en 10 objets

Le design, c'est populaire ? D'accord, puisqu'on nous le dit. Mais tout de même, il y a de quoi se sentir décontenancé devant l'exposition "Oracles du design" et ses pièces parfois surprenantes : là, les objets les plus quotidiens côtoient de drôles de volumes à la fonction incompréhensible, du banal Solex à d'étranges ustensiles aux matières les plus diverses... le tout muséifié avec un académisme des plus classiques. Afin de plonger tête la première dans une collection d'objets qui ont façonné, façonnent ou façonneront le quotidien de la plupart d'entre nous, Lidewij Edelkoort explique et commente 10 œuvres issues de l'exposition.

De la simple trottinette à des objets aux formes plus impressionnantes, en passant par une horloge pour enfants et une lampe de chevet qui aurait sans doute plu à Kadhafi, naviguons à la lumière de Lidewij Edelkoort. Dans le brouillard du design, la Pythie franco-néerlandaise sera votre guide.

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(Crédits image : Marc Newson)

Sofa, Marc Newson

Passion surf

Marc Newson est Australien. Depuis le début de son œuvre, il a travaillé sur des courbes qui rappellent l'univers du surf. Ça a fait naître ces formes complètements lissées, arrondies, comme une vague d'océan. C'est en matière plastique, très léger et c'est un objet typique de son œuvre.

Pour "Oracles du design", nous avons créé une catégorie Abstraction. Dans celle-ci, le design n'a plus rien à raconter : il se suffit à lui-même, il devient couleur pour la couleur, forme pour la forme, présence pour la présence. Ce sont des objets assez présents qui, une fois placés dans un intérieur, fonctionnent presque comme une œuvre d'art ou une affiche. C'est comme un point important. Après, on peut tout à fait s'asseoir dedans, hein. Même à plusieurs, ce n'est pas exclu. Mais je pense que cet objet dépasse sa simple fonction.

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Lampe, Philippe Starck

Lampe, Philippe Starck

Un cartoon politique

Au début, je l'ai choisi pour ses côtés bizarre et absurde, ce qui est vraiment dans la culture française de l'art ou du design depuis les années 20 – comme avec les ready-made de Marcel Duchamp. Mais je l'ai surtout choisi parce qu'à chaque jour qui passe il me paraît un petit peu plus actuel. Cette lampe est née à la fin des années 80 et c'était une époque glamour où les gens flottaient, l'argent coulait à flots... c'était d'un cynisme terrifiant, les gens dansaient littéralement autour du veau doré.

Aujourd'hui, la période est différente mais quand tu regardes la télévision, il y a encore des attaques : à Tunis, au Yémen, ailleurs... avec des kalachnikovs, donc cette arme-là. Maintenant, l'objet devient comme un cartoon politique, ou du moins un bon commentaire de la situation politique contemporaine car il met en scène cette arme qui fait tellement de mal en ce moment.

Alors la lecture de cette lampe a complètement changé : en deux décennies, elle a pris toujours plus d'actualité. Et le but de cette exposition est notamment de dire que même les objets qui datent peuvent avoir une contemporanéité absolue.

Meuble - Jurgen Bey

Aspirateur, Jurgen Bey

Surconsommation

C'est un meuble inutilisable, sans fonction autre que symbolique. Il nous parle des déchets, de la poussière, de tout ce qu'on fait de trop et de tout notre surplus de consommation. En fait, si vous voulez, c'est un meuble symbole : c'est tout ce qu'il veut dire.

Pour la forme, c'est pour donner un air gonflé, dans tous les sens du terme : la forme est spéciale afin que ça soit plus illustratif. Si tu ne fais qu'un sac, ça fonctionne moins. Donc la forme est là pour noter le but. On peut encore dire que c'est un objet critique de la situation, encore une fois un peu cartoon.

Humidificateur, Naoto Fukasawa

Humidificateur, Naoto Fukasawa

Pureté nippone

Certains objets sont au-delà du minimalisme, ils sont juste une forme, une sphère parfois, qui dégage une forme de sérénité. Tu peux simplement les contempler comme tu contemples un coucher de soleil. En l'occurence, c'est un objet qui pulvérise de l'eau dans l'air. C'est ultra-fonctionnel mais en même temps très esthétique – c'est un designer japonais. Ca s'explique parce que la tradition japonaise est très simple, très concentrée.

C'est la pureté même. Et sa pureté souligne sa fonction.

Truc, François Brument

Objet, François Brument

Bio-design

C'est une pièce d'une grande série, façonnée grâce à un logiciel créé par le designer qui utilise la voix humaine pour définir une forme. C'est une illustration des prouesses technologiques qu'on utilisera dans l'avenir. Ca annonce en même temps le bio-design, où on a envie d'utiliser le corps humain, sa chair, ses os et sa substance pour créer.

Cette pièce a surtout fonction d'exemple. Tu peux sûrement mettre une fleur dedans pour t'en servir comme d'un vase... mais le but n'est pas là. Ça fait plutôt une nature morte très futuriste et anachronique.

Horloge, Kiki Van Eijk

Horloge, Kiki Van Eijk

Retomber en enfance

On perçoit en ce moment dans la société une envie de ne pas grandir. Parce qu'il n'y a pas de futur, parce qu'après l'école il n'y a pas de travail, etc. Donc une partie des jeunes veut rester enfant. C'est très fort au Japon, en Corée du Sud... En même temps l'infantilisme c'est une sorte de fétichisme sexuel où les partenaires font l'amour en tant que bébé, avec des couches... Et c'est en train d'influencer ce qui nous entoure : le smoothie, par exemple, c'est un peu comme de la nourriture pour nourrisson.

Donc tout est en train de régresser de la sorte, et ça influence aussi la mode. Là, on est sur du langage d'enfant. C'est une forme qui matérialise une sorte de croquis d'enfant fait main, comme un dessin au feutre qui devient volume. L'horloge est en céramique mais le moule est fait avec une toile. La forme est molle : c'est en soi un écho du passé.

Go Ped, Fnac

Go Ped, Fnac

L'homme pressé

C'est un objet nomade, qui répond aux besoins de l'homme d'aujourd'hui : l'envie d'aller vite d'un endroit à l'autre, être mobile. On veut amener la mobilité aussi dans l'avion, dans le train, avec les bicyclettes portables et pliables. Les gens emmènent leur outil de transport, c'est un symbole du nomadisme.

Moule, François Azembourg

Moule, François Azembourg

En quête de nature

C'est un moule fait en bois, et ensuite le verre est moulé dedans – ce qui est assez rare car en général le verre est soufflé. C'est un peu comme le verre industriel, fait en moule, mais ici c'est pour donner de l'organique au verre car il est empreint du bois. Ça se veut une sorte d'hybride entre bois et verre, ou entre bois et terre. C'est comme un hybride de notre époque. Il y a d'autres exemples, comme le béton qui est moulé dans des plaques en bois.

C'est donner un dessin sans dessiner : il a laissé la nature dessiner. De plus en plus, les designers demandent à la nature d'intervenir dans le processus de création.

Chaise, Tom Dixon

Chaise, Tom Dixon

Un futur hybride

Justement, en parlant de nature... Ça c'est une pièce assez unique de Tom Dixon, très connue. Elle me plaît parce qu'on dirait une branche, un serpent ou quelque chose de naturel. Et comme elle est construite en osier sur une base de métal, elle fait très primitif. Mais en même temps elle ne l'est pas parce qu'elle est vraiment de notre époque, ça se voit.

C'est de nouveau cet esprit hybride, je suis persuadé que dans l'avenir, on n'aura plus à choisir entre l'un ou l'autre mais on pourra toujours avoir les deux. En voilà un bon exemple.

Chaise, AtFAB

Chaise, AtFAB

Chaise open-source

Ah, alors ça c'est très important. Cela fait partie d'une série de trois pièces dans l'exposition dont celle-ci est la plus récente. Ce sont des meubles à monter soi-même dont on peut télécharger les plans depuis Internet. Ensuite, on coupe (ou on fait couper) le bois selon les dessins afin de fabriquer l'objet. Ce que ça symbolise c'est que bientôt, le consommateur va créer son propre design, le mettre en ligne pour que tu puisses essayer d'améliorer l'idée, sans but lucratif. C'est l'open-source pratiqué en développement appliqué au design.

C'est très prometteur d'une façon d'avancer ensemble dans la création, car chacun se nourrira des idées de l'autre. Le design passera par le partage comme toute autre expression, et ça fera en sorte qu'il y aura des singularités qui se refermeront sur elles et qui seront, de fait, encore plus singulières.

Oracles du design, c'est du 3 avril au 16 août 2015 à la Gaîté Lyrique, 3bis Rue Papin, 75003 Paris.

Par Théo Chapuis, publié le 20/04/2015

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