Extrait du film Big Eyes. (Image d’illustration. © Studio Canal)

#NotSurprised : lettre ouverte des femmes du monde de l'art contre le harcèlement sexuel

Konbini a décidé de publier cette lettre ouverte intitulée "Not Surprised", signée par plus de 20 000 personnes, au sujet du harcèlement sexuel et de l’abus de pouvoir dans le monde de l’art. Parmi elles, de grandes artistes comme Cindy Sherman et Helen Marten, lauréate du prix Turner, mais aussi des galeristes renommés. Cette lettre a été publiée à la suite des accusations de harcèlement sexuel envers Knight Landesman, éditeur du très réputé et puissant magazine Artforum. Bonne nouvelle, celui-ci a démissionné. Pour suivre le mouvement : #NOTSURPRISED

Extrait du film Big Eyes. (Image d'illustration. © Studio Canal)

Nous sommes artistes, administratrices, assistantes, curatrices, critiques d’art, directrices, éditrices, étudiantes, galeristes, chercheuses, stagiaires et universitaires travaillant dans le monde de l’art contemporain, et nous avons été attouché·e·s, rabaissé·e·s, harcelé·e.s, infantilisé·e.s, méprisé·e.s, menacé·e.s et intimidé·e·s par celles et ceux en position de pouvoir et qui contrôlent les moyens, les ressources et les opportunités de notre milieu. Nous avons tenu nos langues, paralysé·e·s par ce pouvoir brandi au-dessus de nos têtes et leurré·e·s par les promesses d’avancement professionnel et d’accès au monde institutionnel.

Nous ne sommes pas surpris·e·s d’apprendre que des curateurs proposent des expositions ou un soutien en échange de faveurs sexuelles ; ni lorsque des galeristes idéalisent, minimisent et dissimulent des comportements sexuels abusifs des artistes qu’ils ou elles représentent. Nous ne sommes pas surpris·e·s lorsque, lors d’un rendez-vous avec un collectionneur ou un mécène potentiel, celui-ci se permet de nous faire des avances. De même, nous ne sommes pas surpris·e·s des conséquences qui suivent un refus de notre part. Dès lors, nous ne sommes pas surpris·e·s lorsque Knight Laderman (éditeur démissionnaire du magazine Artforum) se permet de nous peloter sur un stand de foire en nous promettant qu’il nous aidera dans nos carrières. Les abus de pouvoirs ne nous surprennent pas.

Cette lettre ouverte émane d’un groupe de discussion sur le harcèlement sexuel dans notre champ professionnel, créé à la suite des récentes révélations sur la conduite déviante de Knight Landesman. Les conversations se sont ensuite étendues à un réseau international. La tâche de faire avancer l’égalité est souvent encore plus lourde à porter pour des femmes de couleur et des personnes LGBTQ ou au genre non défini. Historiquement, les luttes en faveur de l’égalité raciale ont souvent fait avancer les luttes féministes, sans toujours bénéficier en retour du soutien de toutes les femmes blanches. Notre démarche repose sur une volonté très sérieuse de prendre en considération ces critères intersectionnels afin de défendre tous ceux qui sont victimes de préjugés, exclu·e.s ou abusé·e·s. Parmi ces critères on peut inclure l’identité sexuelle, l’aptitude, la religion, la classe sociale et le statut d’immigration. Il est urgent de partager nos témoignages sur le sexisme normalisé, les traitements inégaux, les conduites inappropriées, et le harcèlement sexuel dont nous faisons l’expérience régulièrement, de manière généralisée et avec intensité.

De nombreuses institutions et personnes en position de pouvoir dans le monde de l’art contemporain adhèrent en théorie et sans sourciller à la rhétorique féministe et au principe d’égalité. Souvent, ils ou elles tirent profit de cet engagement de façade en faveur de politiques progressistes, tout en préservant, en pratique, des conventions sexistes néfastes et oppressantes. Chaque jour, celles et ceux qui détiennent le pouvoir font le choix d’ignorer et d’excuser, quand ils ne commettent pas eux-mêmes des actes de harcèlement et d’humiliation. Ils créent ainsi un climat arrangeant, voire complice, envers des abus de pouvoir illégaux et potentiellement plus graves.

Une démission au sein d’un magazine d’art contemporain de renommée internationale ne résout ni l’étendue ni le caractère insidieux du problème : celui d’un milieu professionnel perpétuant des structures de pouvoir vétustes au détriment d’un comportement éthique. De tels abus se produisent fréquemment et à grande échelle dans le monde de l’art globalisé. Nous avons été réduit·e·s au silence, mis·e·s à l’écart, considéré·e·s comme malades, congédié·e·s pour cause de "réaction disproportionnée" et menac·é·e.s lorsque nous avons tenté de rendre publics des comportements sexuellement et émotionnellement abusifs.

Nous ne serons plus silencieu·x·s·e·s

Nous dénoncerons celles et ceux qui persisteront à nous exploiter, à nous faire taire ou à nous discréditer. Vos actions ne seront plus jamais ces secrets que nous chuchotons entre nous par peur de la réprimande, de l’isolement ou de la mise au ban professionnelle. Dès lors que nous serons témoins d’abus de pouvoir, nous nous engageons désormais à parler, à exiger que les institutions et leurs dirigeant·e·s nous prennent au sérieux, et à exposer ces incidents au grand jour quel que soit le sexe de leurs auteurs.

Nous n’ignorerons plus les remarques condescendantes, les mains baladeuses, ni les menaces et les intimidations subtilement déguisées en flirt, ni le mutisme de nos ambitieu·x·se·s collègues. Nous ne tolérerons plus d’être couvert·e·s de honte ou peu pris·e·s au sérieux, ni d’être montré·e·s du doigt lorsque nous oserons enfin prendre la parole. Nous ne rejoindrons pas les "groupes de travail" formés pour résoudre un conflit perpétré contre nous. Ainsi, nous proposons une définition du harcèlement sexuel à l’usage de celles et ceux qui se sentiraient impuissants, à laquelle se référer pour mieux construire un environnement de travail sûr et confortable pour toutes et tous.

Nous, signataires – celles qui ont été abusées et celles qui en sont solidaires –, appelons les institutions artistiques, les instances gouvernementales culturelles ainsi que tous nos collègues à s’interroger sérieusement sur la manière dont ils ou elles ont joué, ou ont pu jouer, un rôle dans la perpétuation des inégalités entre les sexes et des abus précités, et surtout, à la façon dont ils ou elles comptent gérer ces problèmes dans le futur.

Nous sommes trop nombreu·x·s·e·s, désormais, pour être ignoré·e·s et réduit·e·s au silence. Avec tout ce que nous avons subi et dont nous avons été les témoins, cette lettre ne devrait pas vous surprendre.

#NOTSURPRISED @notsurprised2017

Pour la traduction de cette lettre de l’anglais, qui est une langue aux terminaisons en majorité non genrées, il a été décidé d’utiliser le genre féminin pluriel pour parler d’un groupe inclusif de personnes plutôt que le traditionnel masculin pluriel, en combinaison à l’écriture inclusive, dans le but de tenter de restituer au mieux le ton de la missive originale.

Pour voir qui sont les signataires, c’est ici.

Publicité

Par Konbini, publié le 30/10/2017

Pour vous :