Un artiste veut imprimer Wikipédia

Michael Mandiberg, un artiste américain, propose dans une exposition d'imprimer une partie du contenu de l’encyclopédie en ligne. Une tâche herculéenne.

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"Une initiative poétique vers la futilité de l’échelle du big data" : c’est en ces termes que Michael Mandiberg, un artiste pluridisciplinaire new yorkais, décrit le projet De Aaaaaarg ! a ZZZap !, qui s’ouvre cette semaine à la Denny Gallery de New York. Son initiative, un travail de bagnard mis au service de le connaissance, vise à transformer le contenu total de l’encyclopédie en ligne Wikipédia en une immense série de tomes physiques, à la manière des ouvrage traditionnels. Au total, l’intégralité des articles du site tiendrait dans 7600 volumes, vendus 80$ pièce. Coût final de la collection : un demi-million de dollars, soit une réduction de 100.000 dollars par rapport à l’achat unitaire.

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Ne vous attendez pas, cependant, à pénétrer dans une galerie remplie de livres du sol au plafond. Pour présenter son travail – et éviter la ruine, Michael Mandiberg proposera au public un fragment de l’encyclopédie, soit 106 volumes de 700 pages. Les 1980 premiers tomes couvriront les murs de la galerie sous la forme de papier peint, recréant les rangées d’une gigantesque réserve de connaissance. Durant l’exposition, de nouveau tomes continueront d’être générés automatiquement.

De l'intangible au périssable

Pour créer les ouvrages au fur et à mesure, Michael Mandiberg n’a bien entendu pas rassemblé manuellement les articles. Pourquoi s’infliger un tel travail de recoupe lorsque l’on peut tout simplement coder un algorithme qui s’en chargera ? Ainsi, le logiciel mis au point par l’artiste rassemble alphabétiquement les articles en paquets de taille déterminée avant de les téléverser sur les serveurs de Lulu.com, une plate-forme d’édition en ligne, ou tout un chacun pourra acheter le ou les volumes qu’il souhaite pour agrémenter la bibliothèque du salon.

À la fois data visualisation strictement régie et absurdité pure, la segmentation arbitraire du contenu par un algorithme dénué de logique autre que strictement alphabétique, qui produit parfois d’étranges associations, présente tout l’intérêt de l’objet physique. Ainsi, l’article "humanisme"  se retrouve dans un volume commençant À "Hulk (Aqua Teen Force)" et terminant par "Humanitaire en Afrique", ce qui donne un aperçu de la diversité infinie des sujets contenus dans Wikipédia. Le processus, qui devrait courir en continu sur 11 à 14 jours, sera projeté sur l'un des murs de la galerie et pourra également être suivi en direct sur Twitter, sous le compte @PrintWikipedia.

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L’autre intérêt de la démarche selon Mandiberg, interviewé par le New York Times, est qu’elle offre au public un moyen de visualiser une ressource abstraite, la connaissance, présente sur Internet en quantités autrement inimaginables. Une unité de mesure pour appréhender concrètement le big data, un univers intangible - et un marché - pourtant omniprésent dans nos modes de vie. "Nous n’avons pas besoin de voir l’intégralité d’une chose pour comprendre à quel point elle est vaste. Même si nous ne voyons qu’une étagère, notre cerveau fera le reste".

Enfin, en imprimant du contenu produit numériquement, l’initiative de l’artiste prend le contre-pied du processus global de numérisation du savoir, enjeu économique colossal devenu monopole des multinationales du Web. Les données, contrairement aux pages d'un livre, ne pourrissent jamais. Leur valeur non plus.

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Dans cette logique d’exposition de l’abstrait, Michael Mandiberg n’est pas le premier à s’intéresser à la restitution physique du plus grand ouvrage numérique de l'histoire humaine. Rob Matthews, un étudiant, avait déjà tenté en 2012 de rassembler 0,01% de l'encyclopédie en un seul volume.

Résultat : un bouquin de 60 centimètres d’épaisseur... évidemment écœurant a lire. Selon Wikimédia, la division de Wikipédia dédiée à l'étude de son expansion, l'encyclopédie comptait en septembre 4,8 millions d'articles pour 36 millions de pages. Sans compter les modifications, qui rempliraient, selon une estimation, 300 mètres cubes de feuilles de papier chaque mois. Suffisant pour accélérer significativement la déforestation planétaire.

Par Thibault Prévost, publié le 21/06/2015

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