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Dans les méandres des avis Google Maps

Depuis quelques années, le service de carte en ligne Google Maps permet aux internautes de donner leurs avis. Du magasin But le plus proche de chez vous à la base navale de Guantanamo.

google maps

Faire un tour sur Google Maps est une habitude. Un rendez-vous important ? Hop, un saut sur le service en ligne de cartographie permet de jeter un rapide coup d'oeil à votre destination. Car depuis 2004, la firme californienne propose le monde à la portée des internautes, de New York à la Chine. Et à partir de juin 2011, date à laquelle le réseau social Google + a été lancé, Google a laissé toute latitude à ses utilisateurs pour donner leur avis, sur tout et n'importe quoi.

Des restaurants, des magasins, des enseignes, des parcs nationaux ou un momument comme la Statue de la Liberté.

Capture d'écran Google Maps

Mais pas seulement : des lieux qui entretiennent une relation particulière avec l'histoire ont aussi été ouverts aux commentaires. En ligne de mire,  la base militaire de Guantanamo à Cuba, le camp de concentration Auschwitz - Birkenau en Pologne, l'école de Columbine aux États-Unis ou encore le goulag de Bukchang, situé en Corée du Nord.

Sur les pages Google Maps qui les concernent, on trouve des commentaires cyniques, des avis à prendre au sixième degré, des internautes qui veulent faire réagir leur prochain. On pense tout de suite à une flopée de trolls, ces anonymes qui trouvent leur gloire dans l'élaboration de fausses polémiques. Pour autant, c'est avec surprise qu'on dégôte bon nombre de commentaires signés avec nom, prénom, image de profil et un lien vers leur profil Google +.

Du coup, on a plongé dans les méandres de Google +. Et voici ce qu'on a trouvé.

Le goulag Bukchang en Corée du Nord

74 avis au 26 mars 2013 pour l'un des seuls camps réportoriés en Corée du Nord par le service de cartographie. Une large part des commentaires s'amusent de ce centre de détention de Bukchang. Il est le camp de prisonniers politiques le plus ancien de Corée du Nord, érigé en 1958. Près de 50 000 personnes vivent dans 73 km2, encerclées par des murs de quatre mètres de haut. La plupart meurent de faim au cours de leur séjour.

Dans les avis, on parle français, russe et anglais. Un certain Robert Peek, de l'Université de l'Alabama, pose une question :

Vous voulez perdre du poids ? Visitez le camp Bukchang et vous perdrez dans la seconde vos kilos en trop.

Capture d'écran Google Maps

Tandis qu'Olivier Roubillard, en français dans le texte, se demande quand il va pouvoir rentrer :

Très sympa au premier jour même si le buffet n'est pas très varié. Toutefois, cela fait trois mois que j'y suis et je me demande quand le car passera me reprendre.

Yoann Dufresne, lui, trouve le camp un peu trop réaliste à son goût :

Capture d'écran Google Maps

La base militaire de Guantanamo à Cuba

La base navale de la baie de Guantanamo, douze ans après le 11 septembre, reste l'un des lieux les plus controversé des États-Unis. D'ailleurs, il n'est même pas sur le territoire américain, mais au large de la Floride, sur l'île de Cuba.

Pourquoi Cuba ? Pour ne pas soumettre les détenus au système judiciaire fédéral américain. Histoire d'avoir une liberté plus conséquente et pouvoir user, à sa guise, des prisonniers. Derrière les barreaux et les cages insalubres, des "combattants illégaux", capturés par l'armée.

Tout comme pour le camp de Bukchang, les avis Google Maps sont loin d'être larmoyants ou accompagnés d'un message politique. Au contraire. Utilisant l'ironie pour mieux se moquer d'une prison qui n'a rien de lieu de villégiature, les quelques internautes s'en donnent à coeur joie, entre ode au heavy-metal et critique à l'égard du personnel.

Tout d'abord, Rex Rose. Selon lui, "ce lieu cartonne !".

Du black metal 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 !

Capture d'écran Google Maps

En bon connaisseur du camp naval de la baie de Guantanamo, Bill Campbell n'hésite pas à ressortir, avec un humour plus-noir-tu-meurs, les pratiques qui ont été reprochées ces dernières années :

Le personnel est très attentif, vérifiant les invités toutes les trois minutes. Cependant, cela devient un peu ennuyeux [...] lorsque le personnel commence à poser des questions, constamment [...]. Le personnel est aussi très agressif lorsqu'il nous demande les noms de nos amis et les connaissances qui pourraient venir nous rendre visite à Guantanamo. Et les procédures de vérifications sont très bureaucratiques, c'est presque comme s'ils ne voulaient pas vous laisser partir !

Capture d'écran Google Maps

Le camp d'exterminatio Auschwitz-Birkenau en Pologne 

Le Point Godwin de Google Maps réside à cette adresse. Là encore, une partie très sombre de l'histoire est à portée de clique et de géolocalisation. Le camp Auschwitz - Birkenau est le plus grand camp d'extermination du Troisième Reich et se situe en Pologne. Cinq années de folies pour 1,1 millions de femmes, hommes et enfants tués.

Bon nombre d'avis, une quarantaine au 26 mars 2013, sont respectueux et font part de l'horreur que dégage le lieu. Mais encore une fois, certains commentaires usent et abusent du même ton saracastique. Tout comme pour les camps de Guantanamo et Bukchang, des internautes se mettent dans la peau de prisonniers, à 90% juifs à l'époque.

Un utilisateur anonyme évoque une alimentation "dégoutante", un lit "étroit" et des douches qui "sentaient un peu".

Un autre, là aussi anonyme, mentionne un "adorable spot de vacances" :

L'école Columbine High School aux États-Unis

Le 20 avril 1999, dans le comté de Jefferson, deux étudiants commettent une tuerie. Eric Harris et Dylan Klebold assassinent de sang froid 12 personnes et en blessent 24 autres.

Mike Gemoniro pourrait être l'archétype d'un nouveau mode de trolling, à visage découvert. Publié il y a deux mois, son commentaire, long et argumenté, utilise des références du tragique évènement pour mieux tourner en dérision le lycée de Columbine :

Bien. Nous sommes d'accord pour dire que cette école a des problèmes de sécurité. On peut aussi dire que cette école a en son sein quelques étudiants un peu dérangés. Pour autant, la pire chose à son propos est qu'il y a des tâches de peinture sombres sur le sol et les murs. Je pense qu'ils étaient partis pour un design abstrait mais ça n'a purement et simplement pas fonctionné.

Capture d'écran Google Maps

Et il y a aussi ce commentaire tout à fait éloquent d'un troll qui n'y va pas par quatre chemins :

Capture d'écran Google Maps

Le cinéma de la ville d'Aurora aux États-Unis

Aux côtés de la dizaines de commentaires qui rendent hommage aux douze personnes tuées lors la tuerie d'Aurora, là aussi, certains avis sur la page Google Maps sortent de l'ordinaire tant ils sont corrosifs et cyniques.

On retrouve par exemple un anonyme qui a posté un message voilà quatre mois :

Ce lieu est horrible ! J'y ai amené mes filles et le cinéma a des trous dans le mur ! Il n'y a pas que ça : ils  doivent faire quelque chose avec les tâches de sang. Et la sécurité est exécrable, aucune serrure [...] et aucune mesure préventive. Quelqu'un pourrait rentrer facilement !

Capture d'écran Google Maps

Et un certain Dante Scaglione a trouvé le service "excellent" mais l'attrait "médiocre à passable". Il écrit imperturbable :

Très déçu. J'ai emmené ma famille à une séance de The Dark Knight Rises et quelqu'un a sorti un fusil et a commencé à nous tirer dessus. Mon popcorn, ma boisson et le sang de ma femme ont giclé partout. Je n'y retournerai pas.

Capture d'écran YouTube

Certains avis Google Maps "portent atteinte à la morale"

Bien que leurs agissements soient de mauvais goût, ces avis ne sont pas sous le coup de la loi, comme cela pourrait être le cas pour les tweets racistes. Les conditions d'utilisation de Google Maps, ne sont pas remises en cause. On peut y lire qu'à titre "d'exemple et sans limitation, [l'utilisateur] s'engage, dans le cadre de [son] utilisation des Produits ou du Contenu, à ne pas (m) à promouvoir la violence physique ou morale envers un groupe ou une personne".

Contacté par Konbini, l'avocat spécialiste du droit de l’Internet Anthony Bem précise :

Il ne suffit pas de dire qu’un propos est une injure pour que ce cela soit injurieux. C’est au cas par cas. Après, même s'il y a injure à la mémoire collective, cela porte surtout atteinte à la morale et non à un à une règle juridique. Et des propos diffamatoires, ce sont des propos qui portent à atteinte à l’honneur ou à la considération.

Pour autant, Anthony Bem perçoit une évolution des comportements des internautes sur Internet :

Il y a un phénomène d'aggravation en corrélation avec l'accès à ce mode de communication et notamment aux réseaux sociaux. Tout le monde a pris conscience que sur Internet n’importe qui est capable de porter atteinte à des marques, des personnes ou des lieux. Mais il faut savoir que même si on parle beaucoup de ces affaires, on les compte en réalité sur les doigts de deux mains.

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Par Louis Lepron, publié le 26/03/2013

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