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Cyber-harcèlement : pourquoi les ados sont-ils si cruels en ligne ?

Publié le , modifié le

Par Clothilde Bru

Entretien avec Bruno Humbeeck, psychopédagogue spécialiste du harcèlement scolaire.

Cyber-harcèlement : pourquoi les ados sont-ils si cruels en ligne ?

© ljubaphoto / Getty images

Konbini s’engage contre le cyber-harcèlement. En tant que média Web, Konbini est directement concerné par ce fléau qui touche parfois nos invité·e·s, nos journalistes et par extension nos community managers. Nous connaissons le mal que le cyber-harcèlement peut faire aux personnes qui le subissent, à leurs proches et à une société tout entière. Pour retrouver les engagements que nous mettons en œuvre contre le cyber-harcèlement, c’est ici.

En 2021, près de vingt enfants se sont suicidés à cause du cyber-harcèlement dont ils étaient victimes, selon les chiffres avancés par l’association Hugo !, qui lutte contre le harcèlement scolaire. Marie, Dinah, Chanel… derrière ces noms d’adolescentes, presque toujours les mêmes histoires de jeunes désespérées qui n’ont pas vu d’autres solutions que d’en finir pour sortir de l’enfer et épargner leurs proches.

Le cyber-harcèlement n’est pas l’apanage des adolescents. Non, bien évidemment. Des adultes en sont aussi quotidiennement les victimes. Le 22 décembre dernier, la youtubeuse Mava Chou, cyber-harcelée depuis des mois et accusée de maltraitance envers ses enfants, a mis fin à ses jours.

Par ailleurs, le phénomène semble s’ancrer chez les 8-18 ans, parce qu’ils fréquentent assidûment les réseaux sociaux. On estime que près de 20 % des enfants de 8 à 18 ans ont déjà été confrontés à une situation de cyber-harcèlement, selon une étude de la Caisse d’Épargne menée en partenariat avec l’association e-Enfance et relayée par Franceinfo en octobre 2021.

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Pourquoi un enfant en vient-il à s’en prendre à un de ses camarades ? Quelle est la responsabilité des réseaux sociaux dans la virulence des attaques ? Pourquoi les victimes se murent-elles dans le silence ? Afin de comprendre ce qui peut bien se passer dans la tête des harceleurs comme des personnes harcelées, Konbini news s’est entretenu avec Bruno Humbeeck.

Psychopédagogue et directeur de recherche à l’université, il est l’auteur du livre Pour en finir avec le harcèlement : À l’école, au travail, sur le Net…, publié aux éditions Odile Jacobs en 2019, ou encore de Prévention du cyber-harcèlement et des violences périscolaires, qu’il a coécrit avec Willy Lahaye et qui est sorti aux éditions De Boeck en 2017. Il analyse les mécaniques du cyber-harcèlement à l’occasion de la semaine Engagé·e·s contre le cyber-harcèlement.

Konbini news | Le cyber-harcèlement est-il devenu commun ?

Bruno Humbeeck | Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus de harcèlement sans cyber-harcèlement. C’est une caisse de résonance quasi systématique et, comme c’est virtuel, ça augmente la virulence du harcèlement.

Que peuvent faire les victimes de harcèlement ?

Les rapports de force sont tellement disproportionnés qu’on ne peut pas demander à un enfant ou un adolescent de réagir lui-même à ce qu’il est en train de subir. Il y a des tas de bouquins absolument monstrueux qui paraissent tous les ans sur ces sujets-là, du genre : Ne te laisse pas faire dans la cour de récré, Réponds du tac au tac…

En plus de se sentir coupable d’être harcelé, l’enfant s’en veut de ne pas être capable d’en sortir seul. Il faut tout de suite lui dire : “Il n’y a aucune raison objective à ce que tu subis.” Dans une situation de harcèlement, un enfant est mis dans une position d’incapacité à répondre, et sur les réseaux sociaux, c’est encore plus vrai.

“Si vous êtes agressé sur un réseau social, surtout ne répondez pas à vos détracteurs parce qu’ils vont se déchaîner contre vous.”

Comment en arrive-t-on au drame ?

Dans certains cas, l’enfant qui n’est pas du tout outillé pour faire face à ce type de mécanisme se désespère et se suicide avec cette caractéristique qu’aucun parent n’a vu le drame arriver. C’est comme un éclair dans un ciel bleu, c’est fulgurant. C’est d’ailleurs le principe du cyber-harcèlement, c’est ce qui fait sa grosse différence avec le harcèlement : il y a très peu de signes avant-coureurs, voire aucun.

Que peuvent faire les enseignants ?

Quand on demande aux enseignants d’être attentifs aux signes avant-coureurs, on met une pression sur leurs épaules qu’ils ne peuvent pas assumer. Quand les parents eux-mêmes n’ont rien vu, qu’on ne demande pas aux enseignants de voir. En revanche, on peut leur proposer des outils qui vont permettre à chaque élève de dire : “Je suis actuellement dans une situation invivable.”

Il faut équiper les écoles pour qu’on puisse libérer la parole, mais aussi et surtout la protéger. Il faut des systèmes de sanctions qui ne génèrent pas de sentiment d’injustice et qui donnent le sentiment à celui qui subit l’agression qu’il va être protégé.

La plupart des cyber-agresseurs sévissent sur des réseaux fulgurants (Snapchat, Instagram). Dès qu’ils ont commis une agression, ils effacent tous les messages pour qu’il n’y ait pas de trace. La plupart d’entre eux disent : “Je n’ai rien fait, d’ailleurs vous ne pouvez rien prouver.”

C’est pour ça qu’en Belgique, j’ai participé à la mise en place de l’application CyberHelp, qui permet à l’élève de déclencher un signal d’alerte qui, dans un premier temps, génère des captures d’écran. Grâce à un deuxième bouton, ces dossiers sont envoyés à l’école qui réagit sous forme d’espace de parole régulée ou de conseil d’éducation disciplinaire qui permettent de sanctionner.

Les humains sont-ils méchants par nature ?

L’agressivité hiérarchique, c’est quasiment instinctif chez l’être humain et ça se manifeste dès que vous avez des groupes contraints, c’est-à-dire dès que vous avez des humains amenés à vivre ensemble pendant une période déterminée. Dans les émissions de téléréalité, on le voit systématiquement. Vous mettez des gens dans un loft, un château, une villa… Dans un premier temps, ils vont super bien s’entendre.

À l’école, c’est pareil. Au début d’année, il y a une euphorie communautaire. C’est pour ça d’ailleurs qu’il y a quasiment des saisons de harcèlement. En septembre, on ne m’appelle pas pour régler des problèmes de harcèlement. C’est le début, c’est la basse saison, ça ne va pas durer. Mi-octobre, les groupes commencent à parler les uns sur les autres, c’est une manière de maintenir l’illusion de l’euphorie communautaire. C’est ce qu’on appelle la moyenne saison du harcèlement. Les parents disent des trucs style : “Mon enfant ne s’intègre pas bien.” Si on ne parle pas encore vraiment de harcèlement, on a des personnes qui sont mises en lisière des groupes et qui vivent ce qu’on appelle des secousses émotionnelles. La haute saison du harcèlement va s’arrêter à la mi-mai.

“Au moment où je vous parle, on est dans la haute saison du harcèlement, parce que les sous-groupes et les couples ont tendance à se souder en critiquant ceux qui sont mis en marge.”

Comment pousser les jeunes à sortir du silence ?

Ce qui explique le silence des adolescents, c’est le sentiment que les adultes sont démunis pour faire face à leur situation. Il faut bien faire comprendre aux parents qu’il n’est pas question de diaboliser les réseaux sociaux. C’est comme ça qu’on crée les conditions du silence. En effet, s’il arrive à votre enfant quelque chose de négatif, il ne vous en parlera pas, parce qu’il sait qu’il va entendre : “On t’avait dit de ne pas aller là-dessus.”

Si on dit : “C’est super les réseaux sociaux, mais il peut t’arriver des choses très désagréables et on veut que tu nous promettes que s’il t’arrivait quelque chose, tu nous le dirais, parce qu’on sait comment réagir avec l’école”, on crée les conditions de la révélation d’une situation. On estime que seulement 7 % des enfants qui vivent des situations de harcèlement en parlent à des adultes. Ensuite, ils n’en parlent pas à leurs parents, parce qu’ils ont peur de leur faire de la peine.

“Dans les lettres d’enfants qui se sont suicidés, vous retrouvez systématiquement le même registre : ‘Je ne vous ai rien dit par peur de vous faire de la peine.’ C’est paradoxal et pourtant, c’est tout à fait normal.”

Quand un parent vient chercher un enfant à l’école et qu’il lui demande,”ça a été ?”, il attend un “oui” et l’enfant le perçoit très vite. Il se rend compte que s’il explique son chagrin à son parent, il va lui constituer une peine, et il aura non seulement son chagrin à porter mais en plus la peine qu’il aura constituée chez son parent, et donc il se tait.

Le message à envoyer c’est : “On sait comment réagir, ne t’inquiète pas, il n’y aura pas de conséquences négatives, il n’y aura pas de représailles.” La peur numéro une des adolescents, c’est d’avoir affaire à des adultes sous-équipés ou maladroits qui aggraveraient les agressions.

Comment fonctionne le cyber-harcèlement ?

Les réseaux sociaux ne sont pas des outils de communication, contrairement à ce que pensent les adultes. Ce sont des outils d’installation du prestige social. Le but, c’est d’obtenir des likes, le plus possible. Et comme c’est un instrument de prestige, on a besoin d’être vu par un grand nombre. Chacun y va de son petit commentaire, like, partage… 

C’est pour ça que sur certaines photos, les adolescents montrent des parties de leur corps. Si vous montrez votre bras, tout le monde s’en fout. Montrez votre poitrine et vous verrez que les likes augmentent très, très vite. Plus vous allez dans des territoires intimes, plus vous gagnez en prestige. C’est aussi pour ça qu’on a un sentiment de déresponsabilité en cas de cyber-harcèlement, c’est parce qu’on ne le fait pas tout seul.

Le jeu tout à fait malsain, c’est d’utiliser des réseaux plus intimes pour obtenir des images puis de les partager sur un réseau public. C’est comme si on vous balançait nu au milieu de la place publique. Et quand vous allez prendre le bus le lendemain matin, vous aurez le sentiment que tout le monde vous a vu sans vêtements, pire, que vos proches vous ont vu aussi sans vêtements et qu’ils savent que tout le monde vous a vu sans vêtements. Vous avez un sentiment d’anéantissement absolu.

Comment expliquer la virulence de ces attaques en ligne ?

Vous ne voyez pas le visage de la personne que vous agressez, c’est ce qu’on appelle l’effet “cockpit”. Il y a aussi le fait que les agresseurs ont bloqué leurs neurones miroirs et donc ne font plus preuve d’empathie. Ils vous sortent des horreurs du style : “Elle a bien fait de se foutre en l’air, de toute façon c’était qu’une conne.”

“Quand vous ne voyez pas les dégâts immédiats sur celui que vous agressez, vous augmentez la virulence de l’attaque. Je le vois dans mes conversations avec les agresseurs et les ‘spectateurs’ : aucun n’avait l’intention de faire en sorte que l’autre disparaisse complètement, meure. Il y a un phénomène de sidération au moment où la victime meurt.”

Même à petite échelle, quand vous vous moquez de quelqu’un de manière agressive, vous bloquez sans le savoir vos neurones miroirs, parce que si vous commencez à avoir trop pitié de lui, vous allez arrêter de vous moquer. C’est ce qui explique que les agresseurs sont debout dans un premier temps. Ceux qui s’écroulent dès le premier entretien, c’est ceux qui ont été des “spectateurs” – qui ont liké, qui ont partagé –, qui ont eu un tout petit rôle. Eux ne savent pas bloquer leurs neurones miroirs, et ils vont se dire : “Je suis un salaud, c’est dégueulasse ce que j’ai fait.” Dans les espaces de parole régulée, ce sont eux qui réagissent pour essayer de trouver des solutions.

Comment éviter les drames ?

En France, le débat est très articulé autour de “comment va-t-on éviter le désastre ?” – c’est-à-dire le suicide et, de manière paradoxale, en agissant comme ça, vous créez une sorte d’effet cockpit. Les adolescents se disent : “Si on veut un jour que les choses bougent, il faut qu’on meure, on va se sacrifier, et on va faire un sacrifice ultime.” C’est dangereux de véhiculer cette idée, qu’il n’y a pas de solutions et qu’on ne bougera qu’en cas de décès.

La situation vous inquiète ?

Non. La réponse politique est très lente, mais il y a un mouvement. Le numérique fait avancer les choses d’un certain point de vue, mais il y a aussi une face qui broie les gens. L’obligation d’une société, c’est de contrôler cet aspect. Je sais qu’on va y arriver, mais le chemin sera long. Il faut outiller les écoles et Dieu sait qu’elles sont demandeuses en Belgique et en France… Il y a de l’espoir.

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