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La Nasa dévoile les grandes lignes de sa mission lunaire Artemis

Un plan sur dix ans, avec 37 lancements d'ici 2024 et un chantier de base lunaire permanente lancé en 2028.

Mike Pence a décrété, la Nasa a répondu : d’ici cinq ans, les Américains retourneront sur la Lune, et pas pour y jouer les touristes. Il y a deux mois, le vice-président américain demandait publiquement à l’Agence spatiale américaine de planifier un retour sur la Lune d’ici 2024, "par tous les moyens possibles", assurant que l’État financerait quoi qu’il arrive.

Le 13 mai, l’administrateur en chef de la Nasa, Jim Bridenstine, dévoilait le nom de l’opération (baptisée "Artemis", du nom de la sœur jumelle d’Apollon, déesse de la chasse dans la mythologie grecque), et nommait dans la foulée 11 entreprises chargées de développer le prototype de l’alunisseur du même nom, pour l’équivalent de 45,5 millions de dollars en contrats.

On savait encore peu de choses sur le projet, excepté qu’une femme allait fouler le sol sélénite et que l’agence avait besoin d’une rallonge de 1,6 milliard de dollars pour faire de cette ambition une réalité. Aujourd’hui, grâce à un document interne de l’agence repris par la presse spécialisée (notamment Ars Technica), on commence à y voir un peu plus clair sur la manière dont la Nasa a prévu de concentrer ses efforts sur la Lune dans la décennie à venir. Les ambitions sont clairement futuristes, mais il reste une immense inconnue : on ne sait toujours pas comment l’agence va financer tout ça.

De 6 à 8 milliards de dollars supplémentaires par an

Pourtant, il faudra bien trouver des fonds, et vite. Entre 2019 et 2028, la Nasa prévoit pas moins de 37 lancements de fusées, que ce soit les siennes ou celles d’entreprises privées. D’ici 2024, l’agence veut une mission habitée vers la Lune, puis une par an jusqu’à 2028.

À la fin de la décennie, Artemis devrait avoir permis de commencer la construction d’une base permanente sur la Lune – une étape baptisée "déploiement d’un atout de surface lunaire"– où des équipes de chercheurs pourraient effectuer des séjours de longue durée… Voire s’arrimer quelques jours avant de partir pour Mars ? À peine croyable.

Si la stratégie de déploiement d’Artemis a le mérite d’exister, il n’est donc pas dit qu’elle soit menée à bien. À l’heure actuelle, ce plan répond exactement aux doléances de Mike Pence (et, à travers lui, à celles du président Trump) : une stratégie claire, ambitieuse, qui mélange secteur privé et argent public, un retour rapide sur la Lune et une base sélénite.

Le problème c’est que ce plan n’est pas budgétisé. Le 14 mai dernier, Jim Bridenstine expliquait que la Nasa aurait besoin de 1,6 milliard de dollars de financement pour la seule année 2020, ne serait-ce que pour débuter la construction du module alunisseur.

Ars Technica, citant des sources de l’agence, affirme que le programme pourrait coûter de 6 à 8 milliards de dollars par an, qu’il faudrait aller chercher en dehors de l’actuel budget de fonctionnement de l’agence (autour de 20 milliards de dollars par an). D’autre part, souligne Ars Technica, cette mouture du plan Artemis ne prévoit aucune place pour la coopération internationale, qui semble pourtant la meilleure approche pour pérenniser des installations lunaires.

SLS, le futur a du retard

Ces deux manques, explique le site spécialisé, ne doivent rien au hasard. D’une part, Jim Bridenstine a peut-être sciemment omis de chiffrer en détail la mission Artemis afin d’éviter de générer un choc chez les élus américains, qui discutent encore le plan martien de leur agence spatiale après avoir appris en 2017 qu’il coûterait au moins 450 milliards de dollars sur 30 ans au contribuable. Pour le moment, du point de vue du Congrès (particulièrement du côté des élus démocrates), la mission Artemis est loin, très loin d’être assurée. Pourquoi ? Car Donald Trump souhaite la financer en utilisant un fonds… réservé aux étudiants boursiers.

Autre problème : la Nasa ne maîtrise pas tout le processus de fabrication, qui dépend notamment d’entreprises tierces. À ce titre, Boeing travaille depuis près de huit ans sur la conception du Space Launch System (SLS), le prochain lanceur développé par la Nasa et censé être la clé de voûte des missions lunaires et martiennes.

La capsule Orion, qui transportera les équipages de la mission Artemis, est également en développement. La seule partie qui manque réellement à la Nasa, c’est la station lunaire Gateway, qui sera en orbite autour de la Lune et fournira une sorte d’ascenseur vers la surface (selon Jim Bridenstine, interrogé par The Verge, c’est le secteur privé qui s’occupera de fournir ce service).

À en croire l’agenda de la mission Artemis, un premier vol test (non habité) du SLS est prévu pour 2020, avant un test habité deux ans plus tard. Au vu des retards pris par Boeing sur l’avancement du projet, ces objectifs semblent difficilement réalisables. Sans même parler des six autres SLS censés être livrés entre 2024 et 2028… Et la fusée SLS était censée être relativement "basique" à construire, comparée à l’alunisseur imaginé par la Nasa pour Artemis, composé de trois étages et réutilisable.

Ne reste plus qu’à espérer que l’une des 11 entreprises sélectionnées par l’agence la semaine dernière sera capable de livrer les deux éléments du module à temps (tandis que la Nasa s’occupera du troisième). Et que Trump soit réélu en 2020, sans quoi la mission Artemis sous sa forme actuelle pourrait passer à la trappe.

Par Thibault Prévost, publié le 21/05/2019