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Nana, l’artiste qui transforme la révolte en œuvres d’art

La subversion dans un gant de velours.

Lorsqu’on rencontre Nana pour la première fois au bord du lac Léman, où elle vit, on est frappé par la puissance de ses traits nordiques et la sensibilité que ses yeux dégagent, planqués derrière de grandes lunettes rondes. Nana est son vrai prénom. N’y voyez aucune référence à l’œuvre majeure de Niki de Saint Phalle.

Pourtant, les deux artistes ont en commun le fait d’être engagées contre les injustices et pour l’émancipation par l’art des minorités discriminées : les femmes, mais aussi les migrants, les pauvres ou encore tous ceux qui s’éloignent des normes.

Née et élevée à Helsinki, Nana a grandi dans un quartier défavorisé de la ville, un "ghetto à graffitis" comme elle le dit elle-même. Plongée dans la culture hip-hop depuis son plus jeune âge, cela trois ans qu’elle sait qu’elle sera une artiste engagée :

"J’ai toujours été très affectée par ce qu’il se passe dans le monde. Cette sensibilité particulière est mon premier outil de travail, je retranscris toutes les émotions extérieures que j’assimile."

Débarquée par la vie à 20 ans sur les rives du Léman, Nana est frappée par le melting-pot des cultures qu’elle y trouve, bien loin de l’homogénéité culturelle des pays nordiques de la fin du XXe siècle. C’est décidé : elle restera en Suisse. Accueillie par une famille afro-européenne à Lausanne, elle connaîtra un parcours du combattant administratif, passage obligé pour les migrants qui prétendent à la résidence permanente, comme un avant-goût de la rigidité helvétique. Plusieurs fois menacée de renvoi alors qu’elle suit ses études à la HEAD de Genève, Nana puisera dans cette période difficile la volonté de se battre et l’incroyable résilience que l’on retrouve dans son œuvre.

Aujourd’hui mère, citoyenne helvétique et même élue communale, l’artiste déploie sa révolte poétique à travers son œuvre oscillant entre discours politiques forts et messages d’amour dans un style délicat. L’univers kawaii de Nana cache un réalisme percutant quant à l’état du monde :

"La politique, sa lenteur et ses soi-disant modèles à suivre me frustrent énormément. J’avais besoin d’exprimer mon indignation de cette société obsolète basée sur l’injustice constante et l’art m’a donné les outils pour le faire."

Le dernier projet de l’artiste, Inner Protest, reflète parfaitement son état d’esprit. Lassée par l’inertie politique, elle s’empare de ses frustrations personnelles et les laisse s’exprimer sur des pancartes comme on en voit dans les manifestations, dont les slogans peuvent devenir viraux. Nana voulait que ces pancartes, habituellement éphémères et sans grandes visées artistiques, deviennent durables et esthétiques, pour nous rappeler que la lutte n’est jamais terminée.

"Je voulais pouvoir m’exprimer au nom de ceux qu’on n’écoute pas, ceux qu’on discrimine et les jeunes qu’on ne prend pas au sérieux."

Exposé du 22 novembre au 2 décembre 2018 dans les locaux de Konbini à Vevey, Inner Protest nous ouvre les yeux sur la froide réalité de ce monde, sans rien nous montrer d’autre que des mots – qui, pour une fois, valent mille images.

(© Nana Sjöblom)

Par Régine Bucher, publié le 19/11/2018

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